// Caracolito » 2016 » septembre

Îles Cook, Aitutaki

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Le capitaine Cook n’en revient pas : 243 années après son passage dans les îles Cook, un petit bateau jaune prénommé Caracolito a l’audace d’entrer dans la passe d’ Aitutaki. Hélas, la découverte est finie, toutes les routes que nous prenons sont balisées, répertoriées, Jimmy Cornell a effectué tous les passages possibles par un plaisancier et les a compilés dans son livre, tous les chemins sont tracés, notre chemin si ténu soit-il est inscrit dans une trace répertoriée par un AIS, les tour du mondistes ont tous un blog, d »ailleurs le monde entier, un certain monde entier, est blogué, facebooké, qui photographie jusqu’à ses assiettes et raconte son dernier repas… l’aventure est usée et rapiécée, ne tenant que par ce que les tours opérators ont laissé en friche, des bouts de ficelles, quand je vois nos pauvres écoutes de génois devenues bouts de ficelles, après avoir été battues et délaminées contre le mât, arrachées par le vent, c’est ce que je pense profondément c’est le vent, la pluie, le soleil, la mer et le ciel qui ne seront jamais prévisibles, quoi qu’en dise les météorologues, et dont les mouvements ne seront jamais entièrement attendus. Dans un voyage en mer, rien n’est acquis, et même si la route a déjà été tracée par d’autres navigateurs, même si on ne fait qu’emprunter une route déjà empruntée , l’imprévisible est bien sur la route, impossible de stagner, oui faire demi tour, rebrousser chemin, dévier son cap, tout cela est possible, mais la trace se fera toujours, en dépit de toutes les difficultés rencontrées, la trace sera droite, par un beau vent de travers, en épingle à cheveu, par un vent de près, ou perpendiculaire à la route théorique comme lorsque nous avons pris la fuite, la permanence de la trace, le sillage d’un bateau..

 

 

Aitutaki, c’est un petit port de pêche aux rares bateaux à moteur, une petite ville tranquille, une petite île de 16km2, surmontée d’une petite colline de120 m, et entourée d’un lagon magnifique, bordé d’îlots, prêts à accueillir les honeymooners néo zélandais. On y accède par une passe creusée artificiellement, très étroite donc et très peu profonde, à peine balisée par des bâtons de bois peints en blanc et, ayant surmonté le risque d »échouement, on vient mouiller dans la petite anse qui sert de port. Nous sommes le seul bateau au mouillage et nous nous remettons à peine de notre navigation, fatigués mais fiers d’être arrivés, que nous avons la visite d’un agent de l’autorité phytosanitaire qui vient inspecter notre bateau et sans nous souhaiter la bienvenue ni encore moins nous féliciter de notre navigation, saisit tous les légumes de notre frigo . Les légumes utilisés avec parcimonie depuis Bora Bora, ce qu’il en reste, sont pris par l’inflexible agent, malgré les supplications de la partie féminine de l’équipage et les tractations pour les manger tous et immédiatement; ils seront brûlés à Aitutaki pour éviter la propagation d’insecte et autres mouches, sur l’île et donc pour contribuer à la préservation écologique de l’île ! Triste et glorieux destin du concombre acheté à Bora Bora, arrivé par la mer à Aitutaki, sauvant la planète en finissant brûlé sur le bûcher, par souci écologique. Heureusement ou malheureusement, les papayes données par Hio à Mopelia seront sauvées du bûcher par oubli de l’inquisiteur, une couverture ayant malencontreusement glissée, au moment de l’inspection, sur la cagette les contenant. Et l’équipage (partie féminine) n’aura laissé aucune chance à une mouche de contaminer l’île en dévorant presque immédiatement après le départ de l’agent, les insolentes papayes.

 

 

Nous sommes également délestés d’une centaine d’euros (168 euros exactement)par les autorités de l’île pour avoir le plaisir d’aborder l’île par bateau et venir la visiter. Bienvenu ! … visiblement et bien que portant le nom d’un navigateur, les îles Cook ne sont pas favorables aux navigateurs, il est impossible de naviguer dans le lagon , trop peu profond, et les îlots et le fameux plan d’eau pour faire du kite surf sont aussi trop éloignés pour y aller en annexe, nous sommes donc seul bateau au mouillage et se sentant un peu seuls, confinés dans le petit port et résignés à des visites à terre de l’île. Heureusement pour compenser ce refroidissement contraire au climat tropical, nous faisons de belles rencontres sur l’île : Putaputa qui s’arrête avec son gros 4×4 au bord de la route pour nous donner les légumes de son jardin : haricots verts, tomates, salade, papayes, l’architecte néo zelandais que nous croisons alors que nous marchons laborieusement sur la route du belvédère , nous lui demandons de l’eau pour remplir notre bouteille, il nous fait visiter alors la maison en construction qu’il a dessinné et malgré le fait qu’il doit prendre l’avion en fin d’après midi et qu’il est occupé par les préparatifs de départ, il nous ramène au port dans sa voiture , un pick up, les enfants dans la cabine, les parents dans la benne et en route !

Ou bien cet homme qui s’arrête au bord de la route avec son quad, nous remercie de visiter son île, et nous parle de Dieu et de sa bénédiction, ou les bienveillantes vendeuses du magasins à qui les enfants posent toutes les questions en anglais qu’ils viennent d’apprendre «  what’s your name ? How are you ? How old are you ? What time is it? ». Ou même le deuxième agent des autorités portuaires qui, lorsqu’il est monté à bord, après avoir vu notre autocollant du stade toulousain, nous parla des joueurs de rugby des îles jouant dans l’équipe du stade toulousain qui étaient ses copains, et de sa sœur qui vivait à Agen .

Il y a aussi le fidèle de l’église adventiste, qui insiste pour que j’aille me joindre à l’assemblée mais que je décourage poliment, rebutée par la harangue du prédicateur. Le Dimanche, en effet, du bateau , nous entendons des chants provenant des églises. Trois églises, presque côte à côte , trois messes à la même heure, je me rends donc tour à tour dans chacune d’entre elles, la première , la majestueuse église chrétienne de l’île de Cook, faite en pierre de laves blanchies à la chaux, l’intérieur est du bois peint en blanc avec sur le haut des motifs floraux, la messe est menée par un homme et deux jeunes femmes élégantes en tailleurs à larges rayures noires et blanches, ressemblant étonnamment au tailleur de la femme sur la couverture de « la recherche du temps perdu », l’assemblée des fidèles est très soignée dans son allure, chapeaux, belles robes et costumes, maquillages, bijoux, Les chants traditionnels des îles Cook sont entonnés par une chorale énergique .L’église catholique est beaucoup plus modeste, une simple salle commune aux murs en contre plaqués et au toit de tôle , la petite assemblée est aussi habillée beaucoup plus sobrement, on chante» iesus, iesus » avec ferveur, tout le monde se serre la main après la communion .L’assemblée des adventistes est elle très clairsemée mais le prédicateur harangue les fidèles, un peu impressionnée, je préfère m’éclipser, je traverse le petit parc et le terrain de rugby, portée par les chants qui s’échappent des églises et je rejoins ce mécréant de Caracolito.

Nous faisons aussi la connaissance de l’équipage de Sodric, de jeunes retraités, partis tenter l’aventure sur les mers, six voiliers ont maintenant rejoint l’île, trois mouillés à l’intérieur du lagon et trois à l’extérieur.

 

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Le ravitaillement d’aitutaki Le cargo reste au large tandis que la barge multiplie les aller-retours.

 

Le terrain de rugby devant le port est bordé par des aitos et une rangée de cocotiers, chaque soir, nous sortons les trottinettes, traversons le terrain sur lequel s’entraîne des équipes et allons au petit parc. Les enfants sillonnent le parc avec leurs trottinettes, courent de partout, jouent à cache cache, chat perché, comme délivrés de leur coquille, de leur Caracolito. Lorsqu’une quinzaine d’enfants est venue vers le bateau en nageant, les enfants ne comprenant rien à ce qu’ils disaient, ont bien hésité, se réfugiant dans leur coquille, avant de se joindre à eux. Alice, pas impressionnée du tout, a voulu nager tout de suite avec eux . Le passage de l’île de Mopelia aux îles Cook est aussi le passage d’une langue à l’autre, du français à l’anglais, avec cette permanence de l’esprit polynésien, et de la langue Maori, des mots tels que iaorana, ici kia orana, uru ici kuru, …une végétation similaire (papaye, mangue, cocotiers, uru, hibiscus, carambole, taro…) mais toute l’île est soumise à l’esprit anglo saxon, neo zélandais, les routes propres et bien entretenues, les pelouses impécablement tondues, les plantations bien ordonnées, à ce qu’on a vu de l’île, il n’y a pas d’espace resté en friche, les parcelles des maisons sont grandes et les habitations réparties sur toute l’île, la retenue toute anglo saxonne des gens est tempérée, le soir au port, par les ukulélés qui s’activent, en joute musicale avec les sonos des voitures qui diffusent leur regaton. On danse le tamure sur le pont du bateau. L’île a été annexée en 1901 par la nouvelle Zélande, des années plus tôt, à Tahiti, M. de Bougainville cachait une petite bouteille sous un arbre, contenant les noms de ses bateaux et des officiers du bord et après avoir été reçu sous le signe de l’accueil et de la générosité, déclarait Tahiti, territoire de la France. Il a quand même fallu passer par les armes et recueillir la soumission de la famille royale des Pomare pour établir l’annexion. Des années encore auparavant, vers 1500 avant Jésus Christ, des navigateurs sillonnaient le Pacifique à la recherche de terres nouvelles. Venus d’Asie du Sud est, ils parcouraient le Pacifique transportant d’île en île une céramique que l’on nommera Lapita. Des années et des années encore auparavant ,lors de la dernière glaciation, il y a 50 000 ans, ils franchissaient les quelques kilomètres entre l’Asie du Sud est et le continent alors formé par l’Australie et la Nouvelle Guinée. Le peuplement de l’Océanie s’est fait au cours des siècles d’ouest en est, par bateaux, contre le vent, de l’Asie vers la Mélanesie et la Micronésie puis vers la Polynesie, pour parcourir ce qu’on a appelé le triangle polynésien qui s ‘étend de Hawaï, à la Nouvelle Zélande, jusqu’à l île de Pâques. Et c’est exactement prenant le chemin inverse, d’est en ouest, mais dans le sens des vents dominants, les Alizés que nous effectuons notre voyage, pensant à ces hommes et femmes qui naviguaient, dans leur catamaran de bois. Les bateaux étaient faits de planches taillées à l’aide d’herminette de pierre, reliées bord à bord avec des fils de coco tressé et calfatées par de la filasse de bourre de coco et de la séve de l’arbre à pain. Les deux coques étaient surmontées de planches qui portaient les voiles et un abri. Sur le quai du port d’Aitutaki, se trouve la réplique d’une pirogue ancienne et c’est bien modestement que notre caracolito se trouve à côté, conscient du chemin parcouru par ses aînés.

Ecrit sous le spi

3,5 nœuds, avec le spi , en route pour les îles Cook, cette allure de paresseux permet toutes les calligraphies. Lire, écrire, regarder l’horizon, avec ce programme, je remplis tous mes agendas pour les années à venir. Débarrassé de toute trace de terre, l’horizon est devenu convexe et complexe, où que porte le regard, il y a cette limite inaltérable de l’horizon. La mer n’est pas sans fin, elle est une fin sans cesse déplacée jusqu’à ce que l’île apparaisse.

Nous avons quitté Mopelia hier vers 5h de l’après midi, le soleil était droit dans la passe et l’eau était devenue métallique, rien ne transparaissait, ni les rochers sous l’eau, ni les abords de la passe, il fallait presque y être dessus pour les voir, enfin on est passé, on a franchi les deux piquets qui annoncent la passe, ici pas de balise rouge et verte, pas d’amer ni d’alignement pour juger du chemin.

A l’arrivée dans la passe il y a 10 jours, nous avons longé le côté gauche de la passe ; René, un copain de Tahiti nous avait dit de passer à droite mais Pierre confond la droite et la gauche… J’étais à l’avant du bateau, ayant vu les rochers sous l’eau, je me suis retournée pour avertir Pierre, hélas, personne à la barre, je me précipite donc à l’arrière en même temps que Pierre qui ayant consulté la carte à l’intérieur du bateau et y ayant constaté la présence des rochers à faible profondeur, se précipite aussi à la barre, le bateau étant à faible vitesse, nous commençons à mettre la marche arrière et là nous voyions un petit bateau de pêche prendre la passe par la droite et nous faire signe « allez y tout droit », nous remettons le moteur marche avant, et nous passons au ras des rochers grâce à notre petit tirant d’eau, c’est ainsi que nous sommes entrés à Mopelia par la gauche et que nous sortons de la passe par le bon côté cette fois ci, mais toujours la gauche dans ce sens là…

Nous n’avons pas vu disparaître l’île de Mopelia, Nous nous sommes enfoncés dans la nuit avec encore dans le dos la présence de l’île. Voir l’île petit à petit, s’amenuiser, se confondre avec l’horizon, puis n’avoir plus d’existence, la nuit nous a pris cette image.

Voir disparaître une île, la voir s’effondrer, s’enfoncer dans l’eau jusqu’à disparaître est fascinant

Si j’avais une installation à faire, ce serait celle là : filmer l’île qui disparaît, filmer la disparition le tangible de la disparition.

 

Le lendemain.

Devant le bateau au bas du ciel, des gros cumulus, au dessus la bande étirée de nuages comme des trais, des griffures, encore au dessus, des nuages comme de la poudre, écrasés au pillon, au delà le bleu gris du ciel ; comme toujours lorsqu’on ne voit plus de terre, en pleine mer, le ciel est divisé en différents tableaux, chacun sa composition, chacun ses couleurs, et même à l’intérieur de chaque tableau, on trouve des nuances de couleur et de formes de nuages, il y a une telle diversité de ciels que c’est bien des ciels que nous voyions, ce pluriel pris au langage des peintres et non des cieux.

 

Hier Alice et moi, nous nous sommes presque endormies, en regardant les étoiles, serrées l’une contre l’autre, contre le filet, balancées par le bateau ; et ce matin, c’est le spi largement déployé qui nous accueille sous son aile, « Enjoy » exhorte t-il ! Sur un fond de rose délavé, il y est écrit « enjoy «  avec une petite fleur sur le point du J, dessus une sirène à moitié sortie de l’eau souffle, elle souffle le vent, elle souffle les mots, « enjoy » »enjoy » nous dit elle, « profite » « profite ». Les premiers propriétaires du bateau avaient peint des bandes roses sur le bateau, écrit « enjoy » en rose sur la coque et fait faire un spi rose. Ils y croyaient donc à leur rose, à leur « enjoy ». La voile est un peu défraîchie maintenant, le rose un peu délavé, mais la voile est là, bien gonflée par le petit vent, profitant du moindre air pour faire souffler la sirène. Nous pêchons un thon de 15kg et l’enjoy est toujours là. Après, l’enjoy a été plus difficile, 40-45 nœuds de vent qui s’abattent d’un coup – la sirène avait t »elle trop soufflé ?_ après l’allure de paresseux, l’allure de la fuite, nous prenons en effet la fuite, sous la menace des éclairs, allant dans le sens du vent, à sec de toile, après que Pierre se soit débattu avec les écoutes de génois pour enrouler la voile. Nous allons à 6 nœuds !Heureusement, la mer n’est pas trop agitée et nous attendons à l’abri dans le bateau, que le temps se calme, ce qui enfin arrive à 4h30 du matin, le mauvais temps passé, nous reprenons une navigation presque tranquille, vent de travers de 20 noeuds avec encore une nuit en mer. L’île d’Aitutaki apparaît au matin, poussant de son dos la ligne d’horizon, comme un éléphant sous un chapeau et nous voilà aussi émerveillés que le Petit Prince de retrouver sa planète.

 

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