Kauéhi
  15° 49,492' S - 145° 06,954' W
   
Du 21 octobre au 13 novembre 2007

Un seul mot pourrait résumer notre séjour à Kauéhi, ce n'est pas cristalline, lagon, turquoise, nacre... ça serait tout simplement Ririfatu...

Lat

Kauehi

Kauehi, l'île longue plantée de cocotiers, prolongée en interstice par des motus et embrassant le lagon. De 50 mètres de profondeur à quelques centimètres au bord de la plage s'étend le lagon, en son sein, tout ce qui peuple l'imaginaire des pêcheurs et qu'alimentent ceux restés sur le rivage: tortues, requins, baleines, raies, murènes, bénitiers, varos...et la multitude de poissons tels perroquets, baracudas, merous, demoiselles, poissons chirurgiens ...

Le village de de Tearavero sur l'atoll de Kauehi

On est nourri du ventre du lagon et on en souffre aussi: la ciguatera libère son poison, sévit: cette algue toxique qui abonde sur le corail mort, détruit par exemple par un cyclone, est mangée par les poissons; la toxine se diffuse dans le corps des poissons et dans le corps de celui qui mange les poissons, l'homme. Paralysie, coma, séquelles neurologiques irréversibles, au mieux étourdissement, je connais quelqu'un resté paralysé deux ans dans un fauteuil roulant pour avoir mangé un petit perroquet contaminé.
Ne jamais se fier à ce que disent les pêcheurs sur les poissons qui ont ou pas la ciguatera, ils en sont les premières victimes. Tous les poissons sont suceptibles d'être contaminés. Renoncer à manger du poisson du lagon est la meilleure des solutions pour ne pas être malade.

Le ballet des Remoras.
On en a eu jusqu'à 10 accrochés sous le bateau. Ils se précipitent sur tout ce qu'on jette à l'eau avec une nette prédilection pour le contenu solide des couches d'Elanore ou de l'équivalent de ses parents en provenance du seau hygiénique...

Petite ballade au moteur pour reperer un mouillage de repli en cas de vent d'ouest.

Il ne pousse ni fruits ni légumes sur l'île et sachant que le poisson est contaminé, qu'il n'y a pas d'animal sauvage à chasser type chèvre ou cochon comme aux Marquises, se nourrir devient un cauchemar pour diététicien. Il reste les boites de conserve ( mais l'unique épicerie exerce un monopole préjudiciable pour les prix), le riz et la noix de coco, seul aliment abondant et gratuit sur l'île. Beaucoup d'îliens souffrent de surpoids. Bernard Moitessier sur une autre île des Tuoamotu, Ahé, avait réussi à faire pousser fruits et légumes et avait essayé d'enseigner ses méthodes d'agriculture aux habitants de l'île; vains efforts, ils ne l'avaient pas suivi. Aujourd'hui, parait-il ses plantations sont mortes et l'île est revenue à sa monoculture de cocotiers. Seul ravitallement de l'île de Kauehi, tous les quinze jours, la goelette apporte de la nourriture à acheter et toute l'île croque alors des pommes de Nouvelle Zélande.

Kauehi, portrait en négatif: absence de fruits, de légumes, de poissons à manger. Est-ce parce qu'il est plus simple de faire le portrait en négatif que je commence ainsi? Portrait en négatif, tel le visage de la Vierge que Pierre taille dans la nacre, ne laissant apparaître que les yeux et la bouche en nacre jaune. Portrait en négatif avec mes repères, mais ici à Kauehi, personne ne se préocupe de la ciguatera et les gens mangent le poisson du lagon, personne ne souffre de l'absence de fruits et légumes, et leur repères nutritionnels sont perturbés par l'introduction de nourriture industrialisée type gateaux apéritifs, glace, boisson sucrée...négatif avec mes repères...

Kauehi, portrait en positif: commençons, sans pouvoir finir. Abondance: lumière, couleurs, variété des bleus de la mer, des roses des couchers de soleil, du blanc du sable, de l'ombre des cocotiers, silence, vent.

Oiseau noir avec le haut de la tête blanc... Sterne en négatif?

Les bénitiers ont des lèvres bleues, vertes, marrons, noires, tachetées, ourlées dans la transparance de l'eau, ils montrent leurs bouches nues, ils murmurent dans la mer, se rétractent, se taisent quand une ombre passe sur eux, sourds, à leur murmure, on les tue, on les mange. Interdits de commerce, mais pas de pêche semble t-il?

Que n'ai-je appris le langage des bénitiers? Que murmurent les lèvres des bénitiers?

La reine du lagon dans sa piscine privée, au loin son yatch.

Repas chez Ririfatu et Terai avec Joël et Anne-marie.
Aujourd'hui c'est pahua (bénitiers) au curry

J'aurais appris un peu du langage des hommes de Kauehi, leçon magistrale d'accueil et de partage. Chasse aux bénitiers, aux varos, aux crabes de cocotiers, arrivée de la goelette, de l'avion, fête religieuse du rosaire, visite annuelle du prêtre, du médecin, fête du village, visite d'une ferme perlière, week-end au motu, sculpture de la nacre: nous vivons au rythme de l'île, témoins et acteurs, découvreurs à coup sûr. Notre guide, notre passeur, celui qui est devenu notre ami c'est Ririfatu. Ririfatu sculpte la nacre, réalise des tableaux de nacres, il passe des après-midis courbé sur sa meuleuse, de la poussiére grise s'échappe de ses doigts, comme les pensées d'une tête. De ses doigts naissent les fleurs, les raies, les banderoles, les actions de grâce. Pierre l'aide au dessin, lui ouvre l'imagination vers de nouveaux motifs. Tous les jours, nous sommes chez Ririfatu, Pierre et lui travaillent la nacre, Elanore apprend à marcher, se baigne entourée de petits poissons dans l'eau turquoise, je discute avec Terai, rend visite à Joséphine, ou je vais avec Joël et Anne Marie promener leur chien Zaza. C'est à Kauehi que nous avons appris à bien connaître Joël et Anne-Marie.Pierre et Joël sont des camarades d'école à 30 ans de décalage, ils ont l'âge de nos parents, ce sont pourtant nos copains, nous sommes les deux seuls voiliers au mouillage, devant l'île.

Offrir des fruits au sirop comme un cadeau de prix, recevoir des perles noires, des colliers de nacre comme des fantaisies...
Quand j'ai dit à Ninirey qu'on avait des bananes à bord et qu'on allait lui en donner, ses yeux se sont illuminés...on arrive pour donner nos bananes, les gamins sont attroupés pour en recevoir une.

On offre citrons verts, bananes et pamplemousses à Ririfatu, il les garde longtemps dans une coupe de fruits sur la table de sa salle à manger, j'imagine qu'il doit retarder le moment de les manger, les regarder, penser à la possibilité de les manger avant de les manger.

Le curé de la paroisse est arrivé. Le curé s'occuppe de 14 iles donc il ne vient en moyenne que 2 semaines par an. Une grande fête est organisée à laquelle tout les voiliers au mouillage sont invités (c.a.d Oukiok et Caracolito). Chaque quartier a organisé un tour de chant, chaque famille arrive avec une grosse marmite dans laquelle tout le monde vient se servir.

Histoires de poux...

Pourquoi faut-il toujours voyager avec une bonne lotion anti-poux...

Elanore attire tous les enfants de l'ile mais aussi leurs parasites, qu'elle partage aussitôt avec ces parents!

Quelques arbres à pain dans le village, quelques papayers plantés chez le seul popaa de l'île, et les pommes de Nouvelle Zélande qu'apporte la goelette. Chaque jour, Pierre et moi nous nous partageons un pamplemousse cueilli aux Marquises. Nous en avons 28, stockés dans le filet sous le panneau solaire. Un pamplemousse mangé est un jour qui passe, nous mesurons le temps au nombre de pamplemousse. Quand nous n'aurons plus de pommes, ni de pamplemousses, ni de citrons, ni d'oranges, où serons-nous? Il nous faudra rentrer, aller à Papeete, retrouver un peu de confort de la ville. Quand nous n'avons plus eu de fruits, nous étions sur l'île de Toau, nous avons rencontré par hasard un catamaran qui faisait du charter et qui débordait de fruits; ils nous en ont offert et nous avions les mêmes yeux que Ninirey à la vue des bananes.

Le dimanche, après-midi à Kauehi: sur la place du village, jeux de boules, de volleyball, de billes, suivant les âges. On apporte son siège et on discute à l'ombre des arbres.

A chaque fois que l'on parle de notre départ de Kauehi, j'ai l'impression de parler d'une trahison, celle avec Ririfatu et Terai, sa femme. Dès que Ririfatu nous a aperçu, il nous a fait un grand signe de la main pour nous inviter à nous approcher, et depuis, nous passons toutes nos journées ensemble, et beaucoup de nos repas en leur compagnie, si nous ne revenons pas chargés de cuisses de poulet, de pain, sortis de son congélateur et refusant les boites de conserve qu'il veut nous offrir.
Cet accueil, cette générosité fait réfléchir: si des inconnus – plutôt très différents de moi physiquement- venaient installer leur caravane en face de ma maison en France, est-ce que je les inviterais à partager mes repas, est-ce que je les couvrais de cadeaux, ou est-ce que je leur enverrais mes chiens – je n'ai jamais eu de chien?
A Kauehi, un habitant ouvre sa main pleine de perles noires en disant « choisi »; ces perles sont déclassées et sans valeur mais l'effet est saisissant, voir les nacres briller de tous leurs éclats, vert, noir, rose, attraper et réfléchir les rayons de soleil même les imperfections sur la rotondité de la perle telles les rayures, trous peuvent créer de la beauté. On se retrouve enfant attiré par l'orient.

Une vieille dame va à l’épicerie, bourre son sac de friandises, les sort une par une pour les donner à Elanore. Les polynésiens sont d'une telle générosité que vivre ici est une leçon permanente. Le don, l'accueil, on a oublié tout cela dans nos sociétés individualistes.

Certains ont pris nos travers. Pour Taiahau, les Tuamotou sont les Tuam's, Kauehi Kauehi city et son lieu de travail de la perle Paradise; on est en plein dans le modèle du rêve américain, Tahiahau se présente crâne rasé, chaine en or au cou, couteau de plongée au mollet, ce policier à la retraite possède épicerie, snack, ferme perlière, maisons à louer, malgré sa prospérité, cela ne l'empêche pas de se moquer de nous sur la qualité de perles.

Le coup de la perle: une chance sur 3000, (sur 12000 selon d'autre sourdes) toujours est-il que je trouve une perle fine dans une nacre sauvage...

Inutile de venir cambrioler le bateau les perles fines n'ont pas de forme régulière et ressemblent à des keshi, elles n'ont aucune valeur commerciale...

Les gens sont des catholiques fervents et cette ferveur religieuse est tellement imprégnée de la beauté des lieux qu'elle en devient séduisante. A chaque quartier du village , correspond un évangéliste, Jean, Luc, Mathieu, Marc (Ioane, Luka, Mataio, Mareko) , et durant les mois de mai et d'octobre, mois de Marie et du rosaire, on dresse un chapiteau dans un quartier qui permet d'accueillir la vierge portée en procession. Aux dernieres lueurs du jour, l'assemblée se réunit et marche sur le chemin de sable, au son de chants Paumotus, certaines femmes sont habillées de blanc ou en robe mission aux couleurs vives, les hommes portent des chemises larges aux motifs floraux, les peaux et les cheveux sentent le monoi, la fleur de tiaré est piquée près de l'oreille, en bouton pour les hommes, en fleur pour les femmes. On marche, on entend les chants, on entend la mer respirer, c'est la nuit, c'est les étoiles, c'est la lune. Marche, sable, chant, mer, nuit, étoiles, lune.

Pierre participe activement à la décoration qui orne la Vierge puisqu'il fabrique avec Ririfatu des décors de nacre qu'il a dessiné puis taillé, poncé et sur lesquels il grave des inscriptions en Paumotu comme « Dieu est avec nous » « Saint mathieu » ...

Une émulation voir une compétition non déclarée entre les quartiers existe pour réaliser les plus belles décorations: couronne de tiarés, palmes tressées, gerbes de fleurs, colliers de coquillage: le décor est éphémère, les fleurs fanent vite; et puisque le chapiteau est installé pour trois jours dans un quartier, la décoration est renouvelée avant la procession de retour. Les chants dans cette langue étrange car non comprise, la mer de chaque côté du chemin, les pas dans le sable, les dernières lueurs du jour puis la nuit alentour, la Vierge avec les couronnes de tiarés blanches qui ressortent dans l'obscurité, le vent qui souffle, si un mot pouvait résumer cette atmosphère ce serait la Magie.
Je repense à une procesion d'un saint à laquelle on avait assisté en Equateur, fleurs par milliers, défilé d'écoliers en uniforme, musique, la grande église pleine à craquer, exubérance sudaméricaine, ici, à Kauehi, l'assemblée ne regroupe qu'une trentaine de personnes et l'atmosphère est confidentielle, secrète.

Autour du bateau, tournent les rémoras, une dizaine, cachés sous la coque, à saisir tout ce que nous jetons à l'eau. La nuit, ce sont des ombres blanches. Accrochés à la coque, comme des algues vivantes, qui se déplacent, curieuses, happeuses, au profil de requin, à la ventouse, à la chair visqueuse...en permanence à nos crochets. On aimerait s'en débarrasser d'un coup de pied.

Le district à Tahiti, le secteur aux Tuamotu, la brousse aux Marquises (Fatu Hiva), tout ce qui n'est pas de la ville ou du village porte un seul nom général qui varie suivant l'endroit de Polynésie où on se touve. Nous allons avec le Caracolito pour l'anniversaire de Pierre au secteur de Ririfatu, c'est son île, son motu, son domaine, nul ne peut y séjourner à part lui. Une plage de sable en formation avec des coraux en morceaux, l'intérieur de l'île est une forêt de cocotiers, un fouillis de cocotiers devrais je dire, on y pénètre par des chemins secrets connus de seul Ririfatu, on pourrait se perdre.
La lumière tamisée, des oiseaux noirs poussent des cris, des bernard lhermites s'enfuient à notre approche, les moustiques nous entourent nous obligeant à rester constamment en mouvement. Ririfatu coupe deux jeunes cocotiers pour en manger le coeur, nous sommes venus en repérage, pour la chasse des crabes de cocotiers. Ririfatu connait leur cachette dans le tronc des arbres, il en déloge un, avec un long couteau. Brandissant sa pince, le crabe tente de nous dissuader de le prendre, il ressemble à une langouste ou un homard,bleu, avec des pinces, Ririfatu lui gratte l'abdomen, c'est une femelle et nous la relachons.
La vraie chasse aura lieu la nuit, moment où les crabes sortent de leur cachette du tronc des arbres, Elanore nous a suivi ce jour, mais je la surveillerais cette nuit dans le bateau tandis que Ririfatu et Pierre iront à la chasse, armés de lampes électriques qui attirent, affolent et comme multiplient les insectes, les oiseaux, dans la forêt; d 'un geste sûr Ririfatu attrape les crabes, les entoure d'un élastique de chambre à air et les met dans un grand sac. Le lendemain, on entend les crabes bouger dans le sac. Autour du bateau, l’eau est transparente, les coraux, poissons merveilleux. Eau tellement limpide qu’elle donne l’impression d’être posé sur du vent, de flotter dans l’air.
Visite à la ferme perlière de Tiaihau

Tiaihau nous explique la culture de la nacre.

Le greffeur en action
(on ne vous explique pas le détail des opérations parce que il y a certainement plein d'autres navigateurs qui l'ont fait)
(Si vraiment vous voulez qu'on vous l'explique, faites le savoir, Si votre pétition atteint les 500 signatures, Je ferai un effort...)

La ferme perlière de Tiaihau.
(le gars en tee-shirt orange, c'est son gendre)

La maison blanche, la maison de Ririfatu.

 

Anne-marie tente de dompter la chevelure impétueuse de Joël...

Usinage des nacres.
Tous les après-midi la terrasse de Ririfatu se transforme en atelier.
On dessine, on taille, on meule, on lustre...

Krani et Joël en pleine discussion.

 

Les pirates au complet...

le feu rouge, la nacre, le prénom

le feu rouge derrière le bateau, comme un coeur qui palpite, dans la nuit c'est une pulsation de sang, après le sang éclaboussé du soleil couchant, c'est notre repère quand tout est noir pour savoir que nous n'avons pas dérivé. Notre ancre est entre deux récifs et notre marge de manoeuve est réduite. Dès le premier jour de notre arrivée à Kauehi, nous sommes allés dans la baie du petite lagon abritée des vents d'ouest et nous avons gardé la trace inscrite dans le GPS. En cas de changement de vent, c'est là que nous irons. Rien n'arrête les vents qui viennent de l'ouest, aucune terre ne se trouve sur leur passage pour les affaiblir, le clapos qui se lève alors peut être énorme et mieux vaut avoir prévu un abri. Aux Tuamotu, on ne se sent jamais vraiment tranquille.

Pierre trouve une nacre au fond de l'eau, par hasard. Il plonge, la récupère et la laisse quelques jours à l'arrière du bateau. Quand il se décide à l'ouvrir, nous sommes chez Ririfatu. La nacre est ouverte, on fouille la chair: rien. On trouve une perle sur deux mille nacres sauvages. On fouille à nouveau la chair: une perle. Petite, blanche, l'apparence d'un Keishi et la forme d'un coeur. Elle sera un pendentif pour Elanore.

C'est une vielle femme Joséphine, la voisine de Ririfatu, celle qui ressemble à ma grand-mère Marie, qui donne le nom Paumotou à Elanore: princesse du petit lagon.

Le feu rouge, la nacre, le prénom: Elanore.

Un midi, sur le quai sans ombre.
Quand il n'y a plus d'ombre pour Elanore, je suis celle qui avec mon corps lui procure de l'ombre.
Quand plus rien ne protège mon enfant, je la protège encore.

Ririfatu habite entre le petit lagon et le grand lagon, l'un pour chasser le varo, l'autre pour les bénitiers, il habite sur un petit isthme de l'île, sa salle à manger ouvre sur le bleu du lagon. Sa maison blanche est un amer sur les cartes marines, un amer maintenant pour nous.