De
Ua Pou (Iles Marquises)
  09° 21,498' S - 140° 02,817' W 
à
Kauéhi (Archipel des Tuamotu)
  15° 49,492' S - 145° 06,954' W  
Du 17 au 21 octobre 2007
Distance parcourue
519 Milles
Durée étape
97 heures
Vitesse moyenne
5,3 Noeuds

Une petite traversée tranquille malgré un ou deux grains nocturnes. Pendant toute une nuit nous voyons des éclairs gigantesques illuminer l'horizon sur tribord...

Principal souci : arriverons nous à temps à la passe pour pouvoir rentrer de jour dans le lagon?

Vous le saurez en lisant le texte ci dessous...

Lat

Match de rugby perdu par la France, fièvre d'Elanore, notre départ est retardé mais quand l'état de notre petite fille est redevenu normal, nous prenons la mer en direction des Tuamotu. Mer plate, moteur, cette navigation commence en douceur; nous qui n'avions connu aux Marquises que mer agitée, vagues croisées et vent fort, c'est une surprise. Vers 17h, quand le soleil est à point, bien rouge, bien mûr, prêt à tomber et à se décomposer dans l'horizon, le vent se met à souffler : génois déroulé, Caracolito vole avec ses ailes de voile au milieu des dauphins qui sont arrivés.

Les iles des Tuamotu sont plates et basses. On ne les aperçoit que 1h à 2h (et encore, dans de bonnes conditions...) avant de les atteindre, d'où l'importance de faire une veille sérieuse à leur approche et de surveiller la position du bateau, car les courants entre les atolls sont très forts.

Vent, voile, coucher de soleil, dauphins: composition parfaite et éphèmère. Les Marquises sont nos alliés par la beauté qu'elles dégagnent. Nous longeons Ua Pou , les pics mêlés aux ombres des nuages. Les dauphins sautent dans l'eau rose, le soleil est une boule de feu, le bateau, boule de feu aussi par contagion de lumière, de vent, la voile avant est gonflée comme une maternité de joie et de désir.

Je me souviens d'Elanore marchant sur la plage noire de Ua Pou, robe gonflée par le vent, comme un bateau, chaloupant, hésitant devant la vague qui venait mourir à ses pieds, sa petite main dans notre main, à l'horizon les pics de Ua Pou se découpaient comme les tours crénelées du château de la petite princesse.

Elanore et Hélène

Nous quittons Ua Pou, avec peu de vent et une mer calme.

18 octobre
J'ai été réveillée ce matin par l'ourson qu'Elanore a jeté sur moi. Elle était appuyée à son balcon et me regardait. La journée a commencé comme ça, par son regard. Elle observait l'effet de l'ourson tombé sur le dormeur en plein rêve. Le mot réveil contient le mot rêve; il était cinq heures du matin, le soleil inondait l'habitacle qui prenait une teinte d'or, extension d'Elanore.

Le tissu de nos coussins acheté dans la ville de Panama est parsemé de fleurs d'hibiscus et ce même tissu se retrouve en rideau, coussin ici en Polynésie. Nous dormons dans un lit d'hibiscus.
Journée: pluie et remous, petites averses, petite houle de travers qui déséquilibre le bateau et Caracolito comme une danseuse à chercher son équilibre en grâce et en beauté, de vague en vague.
Nous, nous cherchons l'immobilité, allongés sur les banquettes.
Plus de vent et mer agitée: moteur!
L'après midi, la mer dégonfle, le vent gonfle les voiles; on glisse, on joue, la mer s'amuse avec nous.

19 octobre
Toujours le regard d'Elanore sur moi le matin, son sourire aussi, sans l'ourson.

Le ciel est comme un champ de lavande si on oublie la forme, l'odeur, la couleur de la lavande. Pourquoi alors penser à la lavande? Pour la chaleur qui grille tout et décolore le ciel, pour des étés d'enfance passés en Provence que la mer fait réapparaître.

Premier coucher de soleil en mer

Où est tombé mon ours?

Des nuages dispersés, un ciel au bleu amoindri, la mer fait quelques mouvements pour faire savoir qu'elle est en vie. Le sachet de thé tourne trois fois autour de la tasse avant de tomber.
Grand soleil, vent, on reste longtemps assis à l'arrière du bateau sous le panneau solaire voir le génois gonflé, entendre l'eau ruisseler contre la coque, surveiller les petits pieds d'Elanore qui dort ventre contre lit. On a du mal à croire qu'on est dans un des endroits les plus isolés de la planète en mangeant un hot dog, une salade de chou au paprika, en écoutant Sydney Bechet, en regardant les pieds d'Elanore.
L'après midi c'est contre le toit du bateau à l'abri de la capote qu'on trouve l'ombre. On regarde les bananes de plus en plus mûres, le bavoir sécher, le sillage, la trace écumeuse qui se dessine et s'efface.
Temps en suspens.
Le temps se mesure au mûrissement des bananes: vert, jaune, noir puis le pourissement, la désintegration.
Maintenant Django Reinart.
Cette navigation est un état de grâce, les autres navigations des Marquises s'oublient, nous sommes sous le charme, la navigation prend sens, le voyage trouve sa trace. On parle de douceur, d'enchantement. Soleil, vent et mer dans leur sens noble.

Nuit : bruit de voile, de haubans, comme si la matière allait céder.
Plus de vent, le bateau valdingue sous les coups des vagues. Un grand choc: la cocotte minute vient de tomber par terre, du feu à cardan où elle était posée.

La mer est partout, il y en a même dans ma baignoire!

Un petit pot? c'est nouveau ça...

20 octobre
Nuages sur la couche céleste. Ici, là, un nuage sombre au ras de l'eau d'où l'on devine l'orage; des cumulonimbus anonciateurs de pluie; derrière nous, un gros nuage semeur de pluie et comme nous sommes vent de travers/ vent arrière, nous l'attendons. L'avenir se regarde dans le passé. Le gros nuage est sur nous, le vent a accéléré , la mer s'agite, le rideau qui ferme la descente tombe; c'est la pluie; ce n'est pas qu'un gros orage, pendant plusieurs heures, ciel bas, mer houleuse, vent fort; la vitesse monte, on réduit la voile; Elanore dans son petit siège nous regarde manoeuvrer perplexe. Toute la nuit, le même régime.
Et dire qu cette après-midi, nous profitions de l'ombre dans le cokpit pour baigner Elanore dans sa baignoire jaune remplie d'eau de mer.

21 octobre
mer bleu indigo, entre violet et bleu sombre.
L'ile de kauhei est aperçue à 4 milles; elle est plantée de cocotiers cequi lui confère une hauteur visible à distance. Nous sommes émus. Stevenson est passé en voilier dans l'archipel des Tuamotu, il a longé les côtes, scruté l'approche des iles et nous voici à des années de distance dans sa situation. C'est aussi l'ami Moitessier et l'ile de Ahé qui vient à l'esprit. Sur un air d'Arnaud le maristo avec les "Sanguinaires".

Nous arrivons à la passe le courant est contre, le vent aussi. On rentre en tirant des bords comme dans le golfe...
(NB: contrairement à ce qu'à dit Hélène, il n'y avait pas d'audace dans la décision de passer contre le vent et le courant. Ceux-ci nous rejettaient naturellement hors du danger en cas de problème, le vent et le courant dans le même sens aplanissent la mer, le vent était idéal (environ 12 Noeuds) et permettait à Caracolito de maintenir une bonne vitesse tout en lui assurant une manoeuvrabiltié exceptionnelle, la passe assez large (200m) et le courant ne devait pas dépasser 3 noeuds. Enfin nous avions préalablement remplacé le génois par un intermédiaire endraillé sur l'étai largable afin de faciliter les virements de bord.)

Enfin dans le lagon !

Ce qui vient à l'esprit aussi c'est un état de stress. Les Tuamotu ont une réputation bien établie: anciennement appelées Paumotu « les iles dangereuseuses » elles ont été renommées Tuamotu « les iles éloignées »mais le nombre de bateaux qui se sont fracassés contre ses récifs lui est bien resté.
Nous voici devant la passe. Elle est large, sans bouillonnement perturbateur. Mais le courant est sortant et notre moteur pas assez puissant pour le contrer; le vent est contre nous, Pierre est un marin audacieux et nous avons navigué longtemps dans le golfe du Morbihan là où règne un des courants les plus forts au monde, quand il me dit que nous allons tirer des bords dans la passe, je prend ça comme un jeu et j'oublie qu'on est dans les Tuamotus. Avec une poussée d'adrénaline quand même. Pierre à la manoeuvre, moi, à la barre, à surveiller le sondeur et les rochers qui bordent la passe. Le sondeur chute vertigineusement de 40 m à 5m, 4m, 3m, les rochers sont là, il faut virer, il faut virer, on vire au dernier moment. Ce petit jeu se reproduit plusieurs fois, la progression est lente mais réelle. Jusqu'à la délivrance. Nous sommes dans le lagon. 50 mètres de fond, de l'eau bleue noire des grandes profondeurs. une frange d'ilots (les motus) entoure l'horizon; ces terres sont tellement éloignées qu' on se croirait en pleine mer. Nous traversons le lagon à la voile, appuyé par le moteur car nous devons arriver avant la nuit. En fin d'après midi, nous sommes au village de Kauehi et Caracolito repose dans une eau turquoise. Nous sommes fiers très fiers de notre bateau... et de nous-mêmes.