 |
Match
de rugby perdu par la France, fièvre d'Elanore,
notre départ est retardé mais quand l'état
de notre petite fille est redevenu normal, nous prenons
la mer en direction des Tuamotu. Mer plate, moteur, cette
navigation commence en douceur; nous qui n'avions connu
aux Marquises que mer agitée, vagues croisées
et vent fort, c'est une surprise. Vers 17h, quand le soleil
est à point, bien rouge, bien mûr, prêt
à tomber et à se décomposer dans
l'horizon, le vent se met à souffler : génois
déroulé, Caracolito vole avec ses ailes
de voile au milieu des dauphins qui sont arrivés.
|
|
|
Les
iles des Tuamotu sont plates et basses. On ne les aperçoit
que 1h à 2h (et encore, dans de bonnes conditions...) avant
de les atteindre, d'où l'importance de faire une veille
sérieuse à leur approche et de surveiller la position
du bateau, car les courants entre les atolls sont très
forts. |
Vent,
voile, coucher de soleil, dauphins: composition parfaite et éphèmère.
Les Marquises sont nos alliés par la beauté qu'elles
dégagnent. Nous longeons Ua Pou , les pics mêlés
aux ombres des nuages. Les dauphins sautent dans l'eau rose, le
soleil est une boule de feu, le bateau, boule de feu aussi par
contagion de lumière, de vent, la voile avant est gonflée
comme une maternité de joie et de désir.
Je me souviens
d'Elanore marchant sur la plage noire de Ua Pou, robe gonflée
par le vent, comme un bateau, chaloupant, hésitant devant
la vague qui venait mourir à ses pieds, sa petite main
dans notre main, à l'horizon les pics de Ua Pou se découpaient
comme les tours crénelées du château de la
petite princesse. |
 |
 |
| Elanore et Hélène |
Nous
quittons Ua Pou, avec peu de vent et une mer calme. |
18
octobre
J'ai été réveillée ce matin par l'ourson
qu'Elanore a jeté sur moi. Elle était appuyée
à son balcon et me regardait. La journée a commencé
comme ça, par son regard. Elle observait l'effet de l'ourson
tombé sur le dormeur en plein rêve. Le mot réveil
contient le mot rêve; il était cinq heures du matin,
le soleil inondait l'habitacle qui prenait une teinte d'or, extension
d'Elanore.
Le tissu
de nos coussins acheté dans la ville de Panama est parsemé
de fleurs d'hibiscus et ce même tissu se retrouve en rideau,
coussin ici en Polynésie. Nous dormons dans un lit d'hibiscus.
Journée: pluie et remous, petites averses, petite houle
de travers qui déséquilibre le bateau et Caracolito
comme une danseuse à chercher son équilibre en grâce
et en beauté, de vague en vague.
Nous, nous cherchons l'immobilité, allongés sur
les banquettes.
Plus de vent et mer agitée: moteur!
L'après midi, la mer dégonfle, le vent gonfle les
voiles; on glisse, on joue, la mer s'amuse avec nous.
19 octobre
Toujours le regard d'Elanore sur moi le matin, son sourire aussi,
sans l'ourson.
Le ciel est
comme un champ de lavande si on oublie la forme, l'odeur, la couleur
de la lavande. Pourquoi alors penser à la lavande? Pour
la chaleur qui grille tout et décolore le ciel, pour des
étés d'enfance passés en Provence que la
mer fait réapparaître. |
 |
Premier
coucher de soleil en mer |
 |
Où
est tombé mon ours? |
Des
nuages dispersés, un ciel au bleu amoindri, la mer fait
quelques mouvements pour faire savoir qu'elle est en vie. Le sachet
de thé tourne trois fois autour de la tasse avant de tomber.
Grand soleil, vent, on reste longtemps assis à l'arrière
du bateau sous le panneau solaire voir le génois gonflé,
entendre l'eau ruisseler contre la coque, surveiller les petits
pieds d'Elanore qui dort ventre contre lit. On a du mal à
croire qu'on est dans un des endroits les plus isolés de
la planète en mangeant un hot dog, une salade de chou au
paprika, en écoutant Sydney Bechet, en regardant les pieds
d'Elanore.
L'après midi c'est contre le toit du bateau à l'abri
de la capote qu'on trouve l'ombre. On regarde les bananes de plus
en plus mûres, le bavoir sécher, le sillage, la trace
écumeuse qui se dessine et s'efface.
Temps en suspens.
Le temps se mesure au mûrissement des bananes: vert, jaune,
noir puis le pourissement, la désintegration.
Maintenant Django Reinart.
Cette navigation est un état de grâce, les autres
navigations des Marquises s'oublient, nous sommes sous le charme,
la navigation prend sens, le voyage trouve sa trace. On parle
de douceur, d'enchantement. Soleil, vent et mer dans leur sens
noble.
Nuit : bruit
de voile, de haubans, comme si la matière allait céder.
Plus de vent, le bateau valdingue sous les coups des vagues. Un
grand choc: la cocotte minute vient de tomber par terre, du feu
à cardan où elle était posée. |
 |
 |
|
La
mer est partout, il y en a même dans ma baignoire! |
Un
petit pot? c'est nouveau ça... |
20
octobre
Nuages sur la couche céleste. Ici, là, un nuage
sombre au ras de l'eau d'où l'on devine l'orage; des cumulonimbus
anonciateurs de pluie; derrière nous, un gros nuage semeur
de pluie et comme nous sommes vent de travers/ vent arrière,
nous l'attendons. L'avenir se regarde dans le passé. Le
gros nuage est sur nous, le vent a accéléré
, la mer s'agite, le rideau qui ferme la descente tombe; c'est
la pluie; ce n'est pas qu'un gros orage, pendant plusieurs heures,
ciel bas, mer houleuse, vent fort; la vitesse monte, on réduit
la voile; Elanore dans son petit siège nous regarde manoeuvrer
perplexe. Toute la nuit, le même régime.
Et dire qu cette après-midi, nous profitions de l'ombre
dans le cokpit pour baigner Elanore dans sa baignoire jaune remplie
d'eau de mer.
21 octobre
mer bleu indigo, entre violet et bleu sombre.
L'ile de kauhei est aperçue à 4 milles; elle est
plantée de cocotiers cequi lui confère une hauteur
visible à distance. Nous sommes émus. Stevenson
est passé en voilier dans l'archipel des Tuamotu, il a
longé les côtes, scruté l'approche des iles
et nous voici à des années de distance dans sa situation.
C'est aussi l'ami Moitessier et l'ile de Ahé qui vient
à l'esprit. Sur un air d'Arnaud le maristo avec les "Sanguinaires".
|
| |
|
Nous
arrivons à la passe le courant est contre, le vent aussi.
On rentre en tirant des bords comme dans le golfe...
(NB: contrairement à ce qu'à dit Hélène,
il n'y avait pas d'audace dans la décision de passer
contre le vent et le courant. Ceux-ci nous rejettaient naturellement
hors du danger en cas de problème, le vent et le courant
dans le même sens aplanissent la mer, le vent était
idéal (environ 12 Noeuds) et permettait à Caracolito
de maintenir une bonne vitesse tout en lui assurant une manoeuvrabiltié
exceptionnelle, la passe assez large (200m) et le courant ne
devait pas dépasser 3 noeuds. Enfin nous avions préalablement
remplacé le génois par un intermédiaire
endraillé sur l'étai largable afin de faciliter
les virements de bord.)
|
Enfin
dans le lagon ! |
Ce
qui vient à l'esprit aussi c'est un état de stress.
Les Tuamotu ont une réputation bien établie: anciennement
appelées Paumotu « les iles dangereuseuses »
elles ont été renommées Tuamotu « les
iles éloignées »mais le nombre de bateaux
qui se sont fracassés contre ses récifs lui est bien
resté.
Nous voici devant la passe. Elle est large, sans bouillonnement
perturbateur. Mais le courant est sortant et notre moteur pas assez
puissant pour le contrer; le vent est contre nous, Pierre est un
marin audacieux et nous avons navigué longtemps dans le golfe
du Morbihan là où règne un des courants les
plus forts au monde, quand il me dit que nous allons tirer des bords
dans la passe, je prend ça comme un jeu et j'oublie qu'on
est dans les Tuamotus. Avec une poussée d'adrénaline
quand même. Pierre à la manoeuvre, moi, à la
barre, à surveiller le sondeur et les rochers qui bordent
la passe. Le sondeur chute vertigineusement de 40 m à 5m,
4m, 3m, les rochers sont là, il faut virer, il faut virer,
on vire au dernier moment. Ce petit jeu se reproduit plusieurs fois,
la progression est lente mais réelle. Jusqu'à la délivrance.
Nous sommes dans le lagon. 50 mètres de fond, de l'eau bleue
noire des grandes profondeurs. une frange d'ilots (les motus) entoure
l'horizon; ces terres sont tellement éloignées qu'
on se croirait en pleine mer. Nous traversons le lagon à
la voile, appuyé par le moteur car nous devons arriver avant
la nuit. En fin d'après midi, nous sommes au village de Kauehi
et Caracolito repose dans une eau turquoise. Nous sommes fiers très
fiers de notre bateau... et de nous-mêmes.
|
|