Bahia de Caraquez
  00° 36,430' S - 80° 25,244' W
   
Du 29 mai 31 octobre 2006
   
   
   

Difficile de résumer 5 mois de séjour en 5 lignes... Je me contenterai de citer une anecdote:
Hélène discutait avec Jef (lisez le récit de la pirate, vous comprendrez mieux: c'est l'américain qui navigue en solitaire sur un yatch à moteur de 17m qu'il a payé 2,5 millions de dollars, et possède 2 jetskis de plus de 140ch). Donc, Hélène discutait avec Jef du sujet à la mode à Bahia, c'est à dire qu'elle lui disait qu'elle était enceinte, et Jef lui a dit qu'on ne devait pas continuer à naviguer sur un si petit bateau, que nous devions le vendre et en acheter un plus grand...

Finalement je crois que je me suis mis à l'aimer encore un peu plus ma caisse en contreplaqué...

Lat

Du 30 mai 2006 au …( 30 octobre2006), Bahia de Caraquez (Equateur)

Nous pensions rester une quinzaine de jours à Bahia, nous y restons plus de trois mois –qui sait combien de temps nous y resterons encore. C’est une drôle d’expérience, être dans un endroit sans intérêt évident qui ne justifierait pas un arrêt prolongé, un lieu sans beauté, sans attrait culturel, sans plaisir lié à la mer ( naviguer, plonger, se baigner), que reste t-il, pourquoi sommes nous là avec un tel enthousiasme ? Le voyage en voilier contrairement à celui en bus a aussi cette particularité de nous faire arriver et rester dans ce type d’endroit, un endroit dénué , un lieu « sans », et de le considérer comme une expérience enrichissante. Pourquoi ? Pour les gens, évidemment, pour les personnes que nous rencontrons. Nous avons appris à ne plus voir la ville, à nous habituer à elle, à ne nous étonner de rien, ne plus remarquer les tricycles, les immeubles modernes, la couleur de l’eau, le ciel gris, gommer tout côté anecdotique, gommer l’exotisme, la différence, pour nous sentir les familiers de cette ville, de ses gens, tout le contraire de la découverte, de l’attrait de la nouveauté, de l’enrichissement par la différence que nous avons cultivés jusqu’à présent…Nous avons tellement discuté avec certaines personnes de Bahia que bien des fois j’ai eu l’impression d’être en France avec des personnes que je connaissais de longue date… … J’avais écrit sur Bahia en arrivant, et lorsque je me relis, je voyais Bahia, ne l’ayant jamais vu, j’avais des choses à voir… Je pouvais encore décrire la ville , la couleur de l’eau, du ciel, le petit matin à Bahia…

Premier jour à Bahia :

A 6h30 du matin, devant la ville de Bahia, entre mer et fleuve, « La Bicyclette de Léonard » dans la main, buvant un nescafé capuccino acheté à Curaçao, je lis. Je ne peux quitter l’Amérique latine sans avoir épuisé de ma bibliothèque les livres latino-américains de la bibliothèque. Voilà la véritable raison de notre séjour en Equateur. Pierre dort. Le bateau, avec le courant, va à 3 nœuds, immobile. L’eau est marron, grise, les collines qui entourent la baie s’estompent dans le brouillard.
Une vingtaine de voiliers sont amarrés à des bouées, tous américains (excepté trois canadiens). Et lorsque nous débarquons à Puerto Amistad, le ponton aménagé pour recevoir les annexes, nous sommes accueillis par cette phrase : « vous êtes les premiers Français à arriver ici depuis la création de Puerto Amistad, au moins deux ans». Maye, une Colombienne de Cartagena et Francisco, un Américain sont venus sur leur propre voilier à Bahia de Caraquez et ont créé des infrastructures (bouée, ponton, bar-restaurant, laverie, douches…) pour recevoir les voiliers de passage et leur équipage. Rentabilité, recherche du profit à tout prix, ils sont arrivés hippies, depuis leur état d’esprit a bien changé, le pouvoir de l’Anneau a encore frappé …


On pourrait décrire la ville en disant qu’elle est comme un bout du monde, une fin de terre, située sur une péninsule, entre le sauvage Pacifique et un bras de rivière dont les eaux mêlées à celles de la mer subissent l’influence des marées. Les bateaux sont ancrés dans la partie protégée, côté rivière. En face de Bahia, la ville de San Vicente, plus loin, les plages de Canoa… Des barques à moteur servent de navette d’une rive à l’autre. Au bout de la petite péninsule, c’est le quartier des résidences modernes à étage : un des présidents de la République d’Equateur avait fait de Bahia son quartier d’été (ici c’est en fin d’année), il a fait construire pour ses amis hauts fonctionnaires des immeubles en bord de mer… ses immeubles maintenant sont vides 11 mois sur 12, le quartier est désert, il est même paraît-il dangereux de s’y promener seule…A l’opposé, il y a une colline grignotée par les quartiers pauvres. Une croix est plantée au sommet. On monte à « La Cruz », on aperçoit à la dérobée un homme qui peint abrité dans la pénombre de sa maison, on voie Bahia de haut, les petites maisons de ville, les immeubles, la pointe construite, la mer autour, côté baie, calme, lisse, avec les bans de sable sous l’eau, côté mer, agitée, houleuse, on se rappelle l’homme peignant dans la pénombre.

 

Une autre façon de décrire la ville serait de parler de ses transports en commun : en dehors des transports traditionnels (bus, voitures), il existe un transport particulier, écologique selon la municipalité : un chariot poussé par un vélo, un tricycle. Ce type de transport nous rappelle certains passages de frontière, entre le Mexique et le Guatemala, en Asie. Les tricycles sont nombreux dans la ville, on s’en sert pour des courts déplacements, parfois, deux tricycles font la course ensemble, parfois, on dort dans le tricycle en attendant le client. A chaque coin de rue, les tricycleros nous appellent pour nous solliciter. Il y a beaucoup de bicyclettes aussi à Bahia (avec son trafic de bicyclettes volées), la municipalité s’affirme « eco-ciudad »…

Les jours suivants à Bahia :

Bahia n’est pas d’une beauté remarquable (les habitations sont des immeubles de béton, la mer, le ciel sont gris, l’eau est trouble), mais son charme réside dans l’aménité de ses habitants. Les navigateurs sont pratiquement les seuls étrangers à Bahia, et nous ne sommes pas nombreux. Très rapidement, nous faisons connaissance avec Adriana, attirés par ses tableaux.

Presque tous les soirs, nous la retrouvons, elle et ses amis, dans son atelier de peinture « Artemania ». Elle y expose ses tableaux , ceux de ses élèves, son tableau en cours. Elle essaye différentes techniques : collage, brossage, peinture à l’huile, acrylique. Elle alterne tableaux de commande (c’est ainsi qu’elle peut vivre de sa peinture) et peintures plus personnelles. Adriana a installé un bar dans son atelier. Sur le trottoir, deux petites tables en plastique sont disposées, on joue aux cartes, on boit un verre, on discute, pendant qu’Adriana peint, on lui donne des conseils sur la peinture, on discute de l’intérêt d’un sujet, on assiste aux transformations d’un tableau (une ombre disparaît, réapparaît, les formes naissent des taches de couleurs, un pied de table est déplacé, un objet est effacé, une ligne de perspective modifiée…) c’est le work in progress, la création à l’état de fabrication, au milieu des gens qui boivent, discutent, écoutent de la musique, un peu comme les sculpteurs d’Ubud en Indonésie travaillent dans la cour de la maison pendant que la femme prépare le repas, que la grand-mère somnole, que les enfants jouent, c’est l’écrivain qui écrit au café, l’art dans le quotidien, dans la simplicité, comme un acte extraordinaire dans l’ordinaire. Tous se connaissent, on discute politique du pays, liberté, recettes de cuisine, architecture, poésie, voyage…Le rythme est à la tranquillité : disponibilité des gens, souplesse des emplois du temps, on est loin de la vie minutée telle qu’on peut la vivre chez nous. Quand elle le veut, Adriana ferme son atelier pour sortir avec ses amis, ou donner des cours de peinture. Pas d’horaire affiché et personne ne s’en formalise. Adriana a eu très jeune une vie de femme mariée, mère au foyer consacrant son temps à sa famille; à 33 ans, elle a touché un pinceau et depuis elle ne l’a jamais quitté, elle avait trouvé sa voie, son moyen d’expression, sa manière de vivre bien à elle.

Un jeune phoque a élu domicile dans l'ancien bureau de Puerto Amistad
(ci dessous)

Fernando est une sorte de Bénabar équatorien : il aime fumer, boire du café et des apéros, retrouver ses amis, vivre au jour le jour, ses relations avec les femmes sont compliquées… Fernando est architecte et il a construit la plupart des immeubles de la ville, dont Puerto Amistad, il est passionné par son métier, il a de longues discussions avec Pierre sur les structures, les matériaux, l’esthétique, les forces qui s’exercent sur la matière…Mais Fernando croit aussi à la téléportation, à la vie extra-terrestre, à ce qui est dit dans Discovery Chanel et là Pierre ne le suit plus du tout dans ces discussions.
Maria Elena attire notre attention sur la place laissée aux femmes en Equateur, société machiste, selon elle. Elle nous parle des lacunes en matière d’éducation des enfants, des injustices dues à l’argent, de la lutte des journalistes pour s’exprimer (un de ses frères est journaliste). Elle nous fait part de sa passion pour le sport, comment il lui a forgé son caractère de résistante. Elle donne des cours de tennis, a déjà fait la traversée Bahia de Caraquez-San Vicente à la nage en une demi heure. Maria Elena est la fille unique d’une fratrie de quatre frères, et célibataire maintenant par les hasards de la vie, elle est devenue le pilier de sa famille : elle s’occupe de sa mère très âgée, des animaux de la maison familiale (chiens, oiseaux), et même de ses frères qui bien que mariés font encore appel à elle dès qu’ils ont un problème (la tension qui monte etc…). Elle va apprendre un métier à « l’université » de Bahia, elle n’envisage pas de quitter Bahia, elle nous parle de sa ville avec passion, de ses virées en planche à voile au clair de lune, de ses parties de tennis… Maria Elena est allée aux Etats-Unis pour travailler : s’occuper d’enfants, faire le service dans un restaurant, donner des cours de tennis… payée 2000 dollars par mois. Elle nous a fait part de sa vision des Etats-Unis : « les gens travaillent tout le temps, il n’ont ni le temps de s’occuper de leurs enfants, ni de leurs parents âgés ; le week-end, ils se ruent dans les supermarchés et les centres commerciaux pour acheter, ils ont le besoin de dépenser l’argent qu’ils ont gagné la semaine, ils compensent leur absence auprès de leurs enfants en leur achetant des tas de jouets… »

Maria Elena, Fernando, Adriana et Mercedes, découvrent les conserves "maison" et plus particulièrement le confit de porc de ma maman qui, depuis, est devenu un mythe local!

Si Adriana et Fernando sont passionnés par leur métier, ils n’en ont pas moins le désir d’une vie autre, de voyager (et nous nous sentons ultraprivilégiés, (avec beaucoup de volonté quand même) …) mais toujours avec un retour à Bahia. Une entreprise proposait un recrutement massif de personnel de croisière à des salaires très intéressants, Adriana et Fernando allaient s’engager, ils attendaient le retour d’une amie qui comme des centaines d’Equatoriens avaient passé les premiers tests de recrutement. Cette entreprise s’est révélée une arnaque, elle faisait payer des frais de dossiers au candidat (200 dollars) et a disparu du jour au lendemain. Cette histoire pour dire la force de l’attrait de l’argent, du voyage, d’une vie différente et comment certains en usent sans vergogne.
Adriana, Fernando, Maria Elena sont le noyau dur d’Artemania, le cœur, on discute pendant des heures, on fait des tournois de cartes, de quarenta, puis quand chacun est fatigué, on aide Adriana à ranger les tables, fermer les portes, chacun s’évanouit dans la nuit , à vélo, à pied, en annexe. D’autres personnes gravitent autour, viennent un jour, disparaissent, réapparaissent, c’est ce qui fait la richesse des rencontres d’Artemania…

Juliano, cheveux gominés plaqués en arrière, yeux bleus, peau mate, arrive en 4X4 avec une des plus belles filles de la ville à son bras, une sorte de liane sud-américaine, chevelure coulante, noire, abondante, yeux de braise, bouche pulpeuse, de trente ans plus jeune que lui et subjuguée depuis 6 ans par lui. Juliano est venu d’Italie en 1998 pour acheter et exploiter une camaronera , un élevage industriel de crevettes. L’Equateur à ce moment là, est un des premiers exportateurs de crevettes dans le monde et Juliano pense faire un bon investissement. Juste après son arrivée, en six mois, Juliano va connaître le phénomène climatique El Nino (il a plu tous les jours pendant plusieurs mois), le tremblement de terre (de force 7) et surtout la mancha blanca, une maladie de la crevette qui a décimé les élevages. Il y avait trois usines de conditionnement de crevettes alors, qui employaient chacune 500 personnes de Bahia ; depuis la mancha blanca, il en reste une seule qui fonctionne à mi-temps. Juliano a perdu l’argent investi dans l’élevage de crevettes qu’il a dû interrompre. Juliano est resté à Bahia, en quête d’autres affaires. Il était marchand d’art en Italie et se demande s’il ne va pas retourner dans son pays. Son amie, professeur d’anglais, apprend l’italien…

Il faudrait tous les nommer, les amis d’Artemania, Mercedita, Miriam, Paola, Bismark, Oswaldo, Carlos, Maria Alina, Patricia, Tony, les nommer pour ne jamais les oublier, les garder avec nous…La plupart ont des racines lointaines européennes, physiquement ils nous ressemblent, c’est comme si avec eux on avait transposé des amitiés de France, ici, si loin de la France. Et tout ça en espagnol.

Sur une pièce de monnaie américaine de 50 cents, on nous montre, en-dessous de la légende « in god we trust », gravé dans le cou de John F. Kennedy, la faucille et le marteau communiste…

Nous discutons avec un pédiatre : ici la plupart des femmes ne prennent aucune contraception, la sexualité est libre, les femmes ont des enfants dès 16 ans, et il n’est pas exceptionnel d’avoir trois enfants avant 22 ans.
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Un des frères de Maria Elena, Juan-Carlos tient un restaurant à Bahia. Restaurant est un grand mot, quatre tables en plastique sur un trottoir, un barbecue pour griller la viande, un comptoir pour préparer les assiettes. Je ne sais pas pourquoi il y vient les gens les plus riches de la ville, les voitures qui se garent devant sont toujours des 4X4, les enfants arrivent en scooters. La première fois qu’on y est allé, on entendait la musique de Carlos Santana sur un petit poste CD, Black Magic Woman, la musique dont le protagoniste de « la vie même » est obsédé, un des livres de Paco Ignacio II que je lisais en arrivant à Bahia.

Le "muelle", lieu d'accostage des navettes qui emmênent les piétons de l'autre coté du fleuve Chone, à San Vicente.

 

C’était un peu comme si ce livre prenait forme dans cette ville. Une fois par semaine, nous retrouvons Juan Carlos, c’est notre luxe hebdomadaire, on y mange pour 2,5 dollars le plat partagé… La plupart des restaurants de la ville propose des repas complets avec soupe, plat avec viande ou poisson et jus de fruit frais pour 1,25 dollars…Le luxe suprême, c’est au restaurant El Muelle Uno en bord de mer, le steak filet de bœuf de 500g à 6 dollars ou le plat de crevettes, en ceviche ou apanados au Buen Sabor…Notre cantine, c’est le Sabor Criollo, un restaurant familial ; depuis que la patronne sait que je suis enceinte, j’ai droit à une double ration de viande, ce qui fait pâlir de jalousie Pierre …ou le kiosque de Tony, deux tables sur le trottoir pour une fritada…Evidemment si les prix sont si bas, c’est en partie parce que le salaire moyen mensuel d’un équatorien est de 200 dollars, mais même dans les restaurants les plus chers, les salaires sont les mêmes, seuls certains s’enrichissent…A la terraza, parfois, il vient de très jeunes enfants, escaladant la balustrade qui surplombe la mer ; leurs pères travaillent à côté, au passage par bateau entre San Vicente et Bahia. Les enfants arrivent, frottent deux coquillages pour faire de la musique, chantent une chanson, quémandent une pièce. Puis, ils repassent de l’autre côté de la barrière, de l’autre côté du miroir, marchent parmi les galets, là où les rats grouillent…

Sortie du dimanche à Canoa, la grande plage "touristique" à 15 km de Bahia, avec Fernando et Adriana.

Les activités exceptionnelles à Bahia :

Pour la despedida (départ) de Pachito, un Equatorien qui travaille en Espagne, des guitaristes sont venus jouer à Artemania, une soirée mémorable… des repas dans l’appartement d’Adriana notamment pour écouler notre stock de nourriture accumulée sur le bateau…les inaugurations d’exposition de peinture du musée de la ville…un dimanche à la plage de Canoa, marcher le long des gros rouleaux du Pacifique… un concert rock en plein air… les fêtes patronales avec défilé dans les rues…la fête de la crevette organisée par la paroisse…regarder un film art et essai ou un documentaire à la bibliothèque…
A Bahia, les perspectives d’emploi sont maigres, les restaurants ne marchent vraiment que deux mois par an, il n’y a plus d’industrie, pas d’artisanat, pas d’emploi d’état, la ville est tranquille et on pourrait parler de tranquillité du fait même qu’il n’y ait pas beaucoup d’argent qui circule. Bahia est un lieu de villégiature pour les gens de Quito ; nous sommes hors saison, la pleine saison étant pour le Carnaval. La ville a tout l’air d’une endormie…
La ville est tranquille sauf si on a 15 ans, le samedi soir, la musique gueule dans quelques bars et dans LA discothèque, ou depuis les pick up portes ouvertes, le dimanche sur la plage.
La ville est tranquille sauf le jour du tremblement de terre, les immeubles fissurés, écroulés, sauf quand « El nino » sévit, la colline qui s’affaisse, les inondations, les blessés, les morts…Il y a un immeuble dans la ville qui me fascine, c’est un immeuble de dix étages environ dont il ne reste que la structure, toutes les cloisons internes sont tombées sauf les murs porteurs. Tous les immeubles de ce type à Bahia étaient dans cet état à cause du tremblement de terre mais tous ont été restaurés sauf celui-là, il appartient au gouvernement…C’est Fernando qui l’a construit ; édifier les immeubles avec des normes sismiques telles qu’elles existent au Japon coûterait trop cher, les assurances prennent en charge les dégâts causés par les tremblements de terre, alors il suffit de s’assurer…Tranquillement…
La ville est tranquille sauf les jours de match de la coupe du monde, quand l’Equateur joue et gagne. Là, «c’est le grand incendie, y a le feu partout, emergency », la musique de Noir Désir passe en générique de fin de match à la télé nationale, la ville s’électrise, prise de folie, la rue devient jaune, la couleur de l’Equateur, la rue se répand jaune et bruyante et grouillante et klaxonnante. On monte à l’arrière d’un pick up, on agite des drapeaux, on crie Ecuador, Ecuador, on est jaune. La coupe du monde de foot a ce pouvoir de vous faire croire Equatorien en Equateur, Français en France etc…

Hormis ces facteurs dus à l’âge, à la géologie et au ballon rond, Bahia est une ville tranquille.

Ils sont partout!
(porte des toilettes "Caballeros" de Puerto amistad
Oeuvre non signée de Fernando)

Les séquelles du tremblement de terre de 1998...
Présentes dans la ville comme dans les mémoires

Les déconvenues de la femme enceinte: les robes rapetissent...

Ce séjour à Bahia de Caraquez a aussi changé radicalement notre façon de manger une orange : l’orange est pelée, un trou est fait à son extrémité, on tire le jus en aspirant l’intérieur de l’orange. Le Venezuela avait changé notre façon de découper un ananas : le peler comme une pomme. C’est aussi pour connaître ces changements minuscules que l’on voyage.
Atelier Artemania, Myriam, Mercedes, Maria Alina accompagnent Richard, et Edward, 2 voyageurs hollandais qui en une petite semaine laissent des traces indélébiles dans les esprits, par leur ouverture et leur gentillesse.

La vie avec les autres plaisanciers :

Puerto Amistad est le repaire des Américains qui vivent sur leur voiliers. Nous sommes souvent en décalage par rapport à eux, que ce soit par l’âge (nous sommes le plus jeune équipage, ils ont tous la soixantaine passée mais nous avons appris avec ce voyage que nos plus belles rencontres se font bien souvent avec des gens plus âgés, qu’en fin de compte l’âge n’importe pas), le mode de vie ( lorsque nous sortons le soir, ils sont déjà couchés, nous prenons notre goûter quand ils soupent), la langue (il faut s’accrocher pour saisir certains accents), malgré cela, nous parvenons à nouer des liens. Ca me fait penser qu’une fois un Equatorien m’avait appelée gringa, moi, à répliquer «je ne suis pas américaine, je suis française, européenne» et lui «c’est la même chose, européens et américains, ils se tiennent par la main».
Certains équipages américains sont des gens ouverts, cultivés, des voyageurs tout azimut…et qui lisent les récits de Che Guevara. Mais par certains côtés , ils restent des Américains avec les stéréotypes que nous leur prêtons : quand nous leur disons que nous mangeons dans les comedores locaux, ils nous considèrent comme des aventuriers, impression renforcée par le fait que nous avons déjà traversé l’océan Atlantique. Ou bien comme des curiosités parce que nous pratiquons trois langues (Français, Espagnol et Anglais ).
Suzanne est une américaine qui a enseigné le violoncelle au Mexique et au Panama, qui navigue depuis une vingtaine d’années, seule, sur son grand voilier ; elle n’envisage en aucun cas de retourner vivre aux USA ; mais comme les enfants ne ressemblent parfois pas à leurs parents, sa fille ignore avec une belle ingénuité le nom même de Che Guevara.

Deborah et Guy reviennent d’un voyage de 7 semaines à moto à travers les Etats-Unis, après avoir exploré le Pérou en bus. Guy a construit son superbe catamaran sur un plan de Gino Morelli. 6 mois par an, ils sont gérants d’un complexe touristique de luxe sur des îles désertes du Panama ; le reste du temps, ils voyagent.
Je me souviens aussi des soixante ans de David fêtés avec tellement de sympathie (autour d’un buffet de hamburgers ), de l’humour du traducteur canadien, d’une femme aux yeux gris et toujours habillée de gris qui, paraît-il, joue de la harpe et chante sur son catamaran. On entend parfois quelques notes de musique s’échapper…
Deux Américains travaillent à Hollywood, monteur de films de série policière, ingénieur d’effets spéciaux. Ce dernier s’appelle Jeff et il est le gringo qui fait fantasmer la ville de Bahia : il est arrivé sur un Yatch à moteur de plusieurs millions de dollars (c’est lui qui le dit), il est connu comme soltero (célibataire), joven (45 ans), guapo (beau), et surtout rico (riche). Fernando dit qu’il a toutes ces qualités sauf celle d’être riche…Jeff dit qu’il a tellement travaillé pendant 25 ans, qu’il a oublié de vivre une vie personnelle, même de connaître une femme suffisamment et d’avoir des enfants, de se détendre sans penser à l’argent. Il a beaucoup de difficulté à s’adapter à sa nouvelle vie…Nous lui avons quand même appris à jouer au quarenta…
Il y a les Américains, ceux du rêve américain et les Américains, ceux de l’autre Amérique : Richard, 70 ans, enfin, il ne s’est plus bien, bandana dans ses cheveux blancs, pantalons à bretelles, ancien pilote de sous-marin, fabriquant des mobiles de fer et verroterie pour son plaisir, ayant enseigné l’ésotérisme, et sa chienne, sur son trimaran rose Mahayama (« le grand véhicule » dans la mythologie indoue). Steve, avec le charme d’un gros nounours, la barbe de trois jours, accompagnée de Myriam, l’Hollandaise, cultivée, polyglotte, globetrotter, ayant vécue mille vies – son film préféré est « Gadjo Dilo » de Toni Galift et elle me dit avec émotion que je suis la première personne qu’elle rencontre qui connaît ce film. Ils nous expliquent : aux USA, ils auraient l’alternative suivante: de quoi se loger et rien pour vivre ou de quoi vivre mais vivre dans la rue. Ici ils vivent comme des rois, nous disent-ils. D’ailleurs, Richard va vendre son voilier à Steve et Myriam et s’acheter un terrain pour construire une maison ; de même, Steve et Myriam pensent voyager six mois avec leur voilier et vivre dans une maison sur la côte équatorienne six mois. Ils ne sont pas les seuls à réaliser ce projet, plusieurs Américains achètent des terrains au bord de la mer et pensent se retirer ici.
L'atelier du maestro Kuonqui (inventor) à San Vicente. Le seul endroit de la région où l'on soude l'acier inoxydable. J'y fait refaire le point d'écoute de la bome sur le point de s'arracher, des pattes de fixations pour le réservoir les tubes du nouveau bimini, un nouveau capot pour cacher les soupapes du moteur...
Puerto Amistad est construit sur pilotis. Pendant que les navigateurs à l’heure de l’apéritif, dépensent leurs dollars en bière, mojitos, cuba libre et autre pina colada, sous Puerto Amistad, à marée basse, des pêcheurs, attendent dans des pirogues de bois que leur filet se remplisse de poissons…La nuit, quand nous rentrons de nos soirées, on les voit jeter leur filet depuis la plage. Le jour, ils se faufilent silencieusement avec leurs pirogues construites dans un tronc de bois entre les voiliers au mouillage, s’immobilisent un moment pour pêcher…

Puerto Amistad: L'équipage prépare la mise à jour du site...

A notre grande surprise, quand nous revenons de voyage en bus, un équipage français est arrivé à Bahia. C’est Maurice et Evelyne sur FENGSHUI ; pour quelques jours ici encore avant leur départ pour la Polynésie. Il est des rencontres qui même brèves sont importantes. Maurice et Evelyne ont une approche simple de la voile, quand la plupart des navigateurs cherchent plus de confort, d’équipements, de choses indispensables pensent-ils à la navigation, eux, leur façon de vivre est de tendre vers la simplicité : moins de chose, moins d’équipements, un confort minimal, ils n’ont ni salle de bain, ni four, ni frigo, ni radar ni sondeur, ni VHF ni ordinateur et j’en passe… Leur alimentation électrique se résume à un unique panneau solaire et cela leur suffit, ils voyagent ainsi depuis plus de trente ans, autrefois en compagnie de leurs deux enfants, alternant séjour en France pour travailler et séjour sur toutes les mers de la planète. Ils ont accueilli Moitessier à Tahiti quand celui-ci est revenu de sa longue route…Admiration…
Lorsqu’ils ont construit leur troisième voilier, ils cherchaient à dégager le plus d’espace vacant possible…Ce voilier en acier de plus de 12m construit il y a moins de 5 ans leur est revenu 15000 euros…Est-ce de leurs longs séjours en Asie que leur est venue cette philosophie de voyager ? Tendre vers le moins, la vacuité, le détachement matériel, la paix… J’ai rarement rencontré des navigateurs aussi sereins avant une longue traversée. Maurice et Evelyne remettent les choses à leur juste valeur quand la tendance serait de s’imposer de plus en plus de contraintes matérielles liées à la technologie, à la fièvre de consommation… Avec cette philosophie de voyager, tous les rêves sont possibles…

 

Naviguer sur un voilier de 8m50, le bilan :

Au cours de notre voyage, en nous voyant arriver avec notre Caracolito, plusieurs réactions inspirent nos voisins de bateau. Il y a ceux qui nous considèrent comme des gens normaux selon la norme des navigateurs au long cours ; nous prenant pour ce que nous sommes, des navigateurs parcourant les mêmes distances que les autres, souvent à la même vitesse, mouillant dans les mêmes endroits…certains nous prennent pour des gens supra normaux toujours selon la même norme : admiration, respect de voyager sur un petit bateau, astucieux, marin (un plan Harlé quoi) exceptionnelle entente du couple etc… D’autres nous considèrent avec condescendance, pitié, mépris, se demandant comment on fait pour survivre dans un si petit espace sans salle de bain ni Wc ni frigo (ni machine à laver ni air conditionné…) avec un moteur hors bord, une annexe minuscule… A côté de nous, à Bahia, il y a un Canadien qui vit depuis 14 ans sur un voilier de 9, 30m, il nous dit « c’était soit voyager avec ce bateau et s’adapter à ses contraintes de taille, soit différer le départ pour en acheter un plus gros mais différer pour partir quand ? J’ai préféré partir. ». Je me répète : avec cette philosophie de voyager, tous les rêves sont possibles…

31 octobre 2006, 08h30. Caracolito sagement au mouilage. Nous nous dirigeons vers le terminal de bus pour aller Guayaquil prendre l'avion qui doit nous ramener en France. Le ciel est gris, maussade, un peu comme notre humeur.