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Du
30 mai 2006 au …( 30 octobre2006), Bahia de Caraquez (Equateur)
Nous
pensions rester une quinzaine de jours à Bahia, nous y
restons plus de trois mois –qui sait combien de temps nous
y resterons encore. C’est une drôle d’expérience,
être dans un endroit sans intérêt évident
qui ne justifierait pas un arrêt prolongé, un lieu
sans beauté, sans attrait culturel, sans plaisir lié
à la mer ( naviguer, plonger, se baigner), que reste t-il,
pourquoi sommes nous là avec un tel enthousiasme ? Le voyage
en voilier contrairement à celui en bus a aussi cette particularité
de nous faire arriver et rester dans ce type d’endroit,
un endroit dénué , un lieu « sans »,
et de le considérer comme une expérience enrichissante.
Pourquoi ? Pour les gens, évidemment, pour les personnes
que nous rencontrons. Nous avons appris à ne plus voir
la ville, à nous habituer à elle, à ne nous
étonner de rien, ne plus remarquer les tricycles, les immeubles
modernes, la couleur de l’eau, le ciel gris, gommer tout
côté anecdotique, gommer l’exotisme, la différence,
pour nous sentir les familiers de cette ville, de ses gens, tout
le contraire de la découverte, de l’attrait de la
nouveauté, de l’enrichissement par la différence
que nous avons cultivés jusqu’à présent…Nous
avons tellement discuté avec certaines personnes de Bahia
que bien des fois j’ai eu l’impression d’être
en France avec des personnes que je connaissais de longue date…
… J’avais écrit sur Bahia en arrivant, et lorsque
je me relis, je voyais Bahia, ne l’ayant jamais vu, j’avais
des choses à voir… Je pouvais encore décrire
la ville , la couleur de l’eau, du ciel, le petit matin
à Bahia… |

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Premier
jour à Bahia :
A
6h30 du matin, devant la ville de Bahia, entre mer et fleuve,
« La Bicyclette de Léonard » dans la main,
buvant un nescafé capuccino acheté à Curaçao,
je lis. Je ne peux quitter l’Amérique latine sans
avoir épuisé de ma bibliothèque les livres
latino-américains de la bibliothèque. Voilà
la véritable raison de notre séjour en Equateur.
Pierre dort. Le bateau, avec le courant, va à 3 nœuds,
immobile. L’eau est marron, grise, les collines qui entourent
la baie s’estompent dans le brouillard.
Une vingtaine de voiliers sont amarrés à des bouées,
tous américains (excepté trois canadiens). Et lorsque
nous débarquons à Puerto Amistad, le ponton aménagé
pour recevoir les annexes, nous sommes accueillis par cette phrase
: « vous êtes les premiers Français à
arriver ici depuis la création de Puerto Amistad, au moins
deux ans». Maye, une Colombienne de Cartagena et Francisco,
un Américain sont venus sur leur propre voilier à
Bahia de Caraquez et ont créé des infrastructures
(bouée, ponton, bar-restaurant, laverie, douches…)
pour recevoir les voiliers de passage et leur équipage.
Rentabilité, recherche du profit à tout prix, ils
sont arrivés hippies, depuis leur état d’esprit
a bien changé, le pouvoir de l’Anneau a encore frappé
…
On pourrait décrire la ville en disant qu’elle est
comme un bout du monde, une fin de terre, située sur une
péninsule, entre le sauvage Pacifique et un bras de rivière
dont les eaux mêlées à celles de la mer subissent
l’influence des marées. Les bateaux sont ancrés
dans la partie protégée, côté rivière.
En face de Bahia, la ville de San Vicente, plus loin, les plages
de Canoa… Des barques à moteur servent de navette
d’une rive à l’autre. Au bout de la petite
péninsule, c’est le quartier des résidences
modernes à étage : un des présidents de la
République d’Equateur avait fait de Bahia son quartier
d’été (ici c’est en fin d’année),
il a fait construire pour ses amis hauts fonctionnaires des immeubles
en bord de mer… ses immeubles maintenant sont vides 11 mois
sur 12, le quartier est désert, il est même paraît-il
dangereux de s’y promener seule…A l’opposé,
il y a une colline grignotée par les quartiers pauvres.
Une croix est plantée au sommet. On monte à «
La Cruz », on aperçoit à la dérobée
un homme qui peint abrité dans la pénombre de sa
maison, on voie Bahia de haut, les petites maisons de ville, les
immeubles, la pointe construite, la mer autour, côté
baie, calme, lisse, avec les bans de sable sous l’eau, côté
mer, agitée, houleuse, on se rappelle l’homme peignant
dans la pénombre.
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Une
autre façon de décrire la ville serait de parler
de ses transports en commun : en dehors des transports traditionnels
(bus, voitures), il existe un transport particulier, écologique
selon la municipalité : un chariot poussé par un
vélo, un tricycle. Ce type de transport nous rappelle certains
passages de frontière, entre le Mexique et le Guatemala,
en Asie. Les tricycles sont nombreux dans la ville, on s’en
sert pour des courts déplacements, parfois, deux tricycles
font la course ensemble, parfois, on dort dans le tricycle en
attendant le client. A chaque coin de rue, les tricycleros nous
appellent pour nous solliciter. Il y a beaucoup de bicyclettes
aussi à Bahia (avec son trafic de bicyclettes volées),
la municipalité s’affirme « eco-ciudad »…
Les
jours suivants à Bahia :
Bahia
n’est pas d’une beauté remarquable (les habitations
sont des immeubles de béton, la mer, le ciel sont gris,
l’eau est trouble), mais son charme réside dans l’aménité
de ses habitants. Les navigateurs sont pratiquement les seuls
étrangers à Bahia, et nous ne sommes pas nombreux.
Très rapidement, nous faisons connaissance avec Adriana,
attirés par ses tableaux.
Presque tous les soirs, nous la retrouvons, elle et ses amis,
dans son atelier de peinture « Artemania ». Elle y
expose ses tableaux , ceux de ses élèves, son tableau
en cours. Elle essaye différentes techniques : collage,
brossage, peinture à l’huile, acrylique. Elle alterne
tableaux de commande (c’est ainsi qu’elle peut vivre
de sa peinture) et peintures plus personnelles. Adriana a installé
un bar dans son atelier. Sur le trottoir, deux petites tables
en plastique sont disposées, on joue aux cartes, on boit
un verre, on discute, pendant qu’Adriana peint, on lui donne
des conseils sur la peinture, on discute de l’intérêt
d’un sujet, on assiste aux transformations d’un tableau
(une ombre disparaît, réapparaît, les formes
naissent des taches de couleurs, un pied de table est déplacé,
un objet est effacé, une ligne de perspective modifiée…)
c’est le work in progress, la création à l’état
de fabrication, au milieu des gens qui boivent, discutent, écoutent
de la musique, un peu comme les sculpteurs d’Ubud en Indonésie
travaillent dans la cour de la maison pendant que la femme prépare
le repas, que la grand-mère somnole, que les enfants jouent,
c’est l’écrivain qui écrit au café,
l’art dans le quotidien, dans la simplicité, comme
un acte extraordinaire dans l’ordinaire. Tous se connaissent,
on discute politique du pays, liberté, recettes de cuisine,
architecture, poésie, voyage…Le rythme est à
la tranquillité : disponibilité des gens, souplesse
des emplois du temps, on est loin de la vie minutée telle
qu’on peut la vivre chez nous. Quand elle le veut, Adriana
ferme son atelier pour sortir avec ses amis, ou donner des cours
de peinture. Pas d’horaire affiché et personne ne
s’en formalise. Adriana a eu très jeune une vie de
femme mariée, mère au foyer consacrant son temps
à sa famille; à 33 ans, elle a touché un
pinceau et depuis elle ne l’a jamais quitté, elle
avait trouvé sa voie, son moyen d’expression, sa
manière de vivre bien à elle. |
Un
jeune phoque a élu domicile dans l'ancien bureau de Puerto
Amistad
(ci dessous) |
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Fernando
est une sorte de Bénabar équatorien : il aime fumer,
boire du café et des apéros, retrouver ses amis, vivre
au jour le jour, ses relations avec les femmes sont compliquées…
Fernando est architecte et il a construit la plupart des immeubles
de la ville, dont Puerto Amistad, il est passionné par son
métier, il a de longues discussions avec Pierre sur les structures,
les matériaux, l’esthétique, les forces qui
s’exercent sur la matière…Mais Fernando croit
aussi à la téléportation, à la vie extra-terrestre,
à ce qui est dit dans Discovery Chanel et là Pierre
ne le suit plus du tout dans ces discussions.
Maria Elena attire notre attention sur la place laissée aux
femmes en Equateur, société machiste, selon elle.
Elle nous parle des lacunes en matière d’éducation
des enfants, des injustices dues à l’argent, de la
lutte des journalistes pour s’exprimer (un de ses frères
est journaliste). Elle nous fait part de sa passion pour le sport,
comment il lui a forgé son caractère de résistante.
Elle donne des cours de tennis, a déjà fait la traversée
Bahia de Caraquez-San Vicente à la nage en une demi heure.
Maria Elena est la fille unique d’une fratrie de quatre frères,
et célibataire maintenant par les hasards de la vie, elle
est devenue le pilier de sa famille : elle s’occupe de sa
mère très âgée, des animaux de la maison
familiale (chiens, oiseaux), et même de ses frères
qui bien que mariés font encore appel à elle dès
qu’ils ont un problème (la tension qui monte etc…).
Elle va apprendre un métier à « l’université
» de Bahia, elle n’envisage pas de quitter Bahia, elle
nous parle de sa ville avec passion, de ses virées en planche
à voile au clair de lune, de ses parties de tennis…
Maria Elena est allée aux Etats-Unis pour travailler : s’occuper
d’enfants, faire le service dans un restaurant, donner des
cours de tennis… payée 2000 dollars par mois. Elle
nous a fait part de sa vision des Etats-Unis : « les gens
travaillent tout le temps, il n’ont ni le temps de s’occuper
de leurs enfants, ni de leurs parents âgés ; le week-end,
ils se ruent dans les supermarchés et les centres commerciaux
pour acheter, ils ont le besoin de dépenser l’argent
qu’ils ont gagné la semaine, ils compensent leur absence
auprès de leurs enfants en leur achetant des tas de jouets…
» |
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Maria
Elena, Fernando, Adriana et Mercedes, découvrent les conserves
"maison" et plus particulièrement le confit de
porc de ma maman qui, depuis, est devenu un mythe local! |
Si
Adriana et Fernando sont passionnés par leur métier,
ils n’en ont pas moins le désir d’une vie autre,
de voyager (et nous nous sentons ultraprivilégiés,
(avec beaucoup de volonté quand même) …) mais
toujours avec un retour à Bahia. Une entreprise proposait
un recrutement massif de personnel de croisière à
des salaires très intéressants, Adriana et Fernando
allaient s’engager, ils attendaient le retour d’une
amie qui comme des centaines d’Equatoriens avaient passé
les premiers tests de recrutement. Cette entreprise s’est
révélée une arnaque, elle faisait payer des
frais de dossiers au candidat (200 dollars) et a disparu du jour
au lendemain. Cette histoire pour dire la force de l’attrait
de l’argent, du voyage, d’une vie différente
et comment certains en usent sans vergogne.
Adriana, Fernando, Maria Elena sont le noyau dur d’Artemania,
le cœur, on discute pendant des heures, on fait des tournois
de cartes, de quarenta, puis quand chacun est fatigué,
on aide Adriana à ranger les tables, fermer les portes,
chacun s’évanouit dans la nuit , à vélo,
à pied, en annexe. D’autres personnes gravitent autour,
viennent un jour, disparaissent, réapparaissent, c’est
ce qui fait la richesse des rencontres d’Artemania…
Juliano,
cheveux gominés plaqués en arrière, yeux
bleus, peau mate, arrive en 4X4 avec une des plus belles filles
de la ville à son bras, une sorte de liane sud-américaine,
chevelure coulante, noire, abondante, yeux de braise, bouche pulpeuse,
de trente ans plus jeune que lui et subjuguée depuis 6
ans par lui. Juliano est venu d’Italie en 1998 pour acheter
et exploiter une camaronera , un élevage industriel de
crevettes. L’Equateur à ce moment là, est
un des premiers exportateurs de crevettes dans le monde et Juliano
pense faire un bon investissement. Juste après son arrivée,
en six mois, Juliano va connaître le phénomène
climatique El Nino (il a plu tous les jours pendant plusieurs
mois), le tremblement de terre (de force 7) et surtout la mancha
blanca, une maladie de la crevette qui a décimé
les élevages. Il y avait trois usines de conditionnement
de crevettes alors, qui employaient chacune 500 personnes de Bahia
; depuis la mancha blanca, il en reste une seule qui fonctionne
à mi-temps. Juliano a perdu l’argent investi dans
l’élevage de crevettes qu’il a dû interrompre.
Juliano est resté à Bahia, en quête d’autres
affaires. Il était marchand d’art en Italie et se
demande s’il ne va pas retourner dans son pays. Son amie,
professeur d’anglais, apprend l’italien… |
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Il
faudrait tous les nommer, les amis d’Artemania, Mercedita,
Miriam, Paola, Bismark, Oswaldo, Carlos, Maria Alina, Patricia,
Tony, les nommer pour ne jamais les oublier, les garder avec nous…La
plupart ont des racines lointaines européennes, physiquement
ils nous ressemblent, c’est comme si avec eux on avait transposé
des amitiés de France, ici, si loin de la France. Et tout
ça en espagnol.
Sur
une pièce de monnaie américaine de 50 cents, on
nous montre, en-dessous de la légende « in god we
trust », gravé dans le cou de John F. Kennedy, la
faucille et le marteau communiste…
Nous
discutons avec un pédiatre : ici la plupart des femmes
ne prennent aucune contraception, la sexualité est libre,
les femmes ont des enfants dès 16 ans, et il n’est
pas exceptionnel d’avoir trois enfants avant 22 ans.
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Un
des frères de Maria Elena, Juan-Carlos tient un restaurant
à Bahia. Restaurant est un grand mot, quatre tables en
plastique sur un trottoir, un barbecue pour griller la viande,
un comptoir pour préparer les assiettes. Je ne sais pas
pourquoi il y vient les gens les plus riches de la ville, les
voitures qui se garent devant sont toujours des 4X4, les enfants
arrivent en scooters. La première fois qu’on y est
allé, on entendait la musique de Carlos Santana sur un
petit poste CD, Black Magic Woman, la musique dont le protagoniste
de « la vie même » est obsédé,
un des livres de Paco Ignacio II que je lisais en arrivant à
Bahia. |
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Le
"muelle", lieu d'accostage des navettes qui emmênent
les piétons de l'autre coté du fleuve Chone, à
San Vicente.
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C’était
un peu comme si ce livre prenait forme dans cette ville. Une fois
par semaine, nous retrouvons Juan Carlos, c’est notre luxe
hebdomadaire, on y mange pour 2,5 dollars le plat partagé…
La plupart des restaurants de la ville propose des repas complets
avec soupe, plat avec viande ou poisson et jus de fruit frais
pour 1,25 dollars…Le luxe suprême, c’est au
restaurant El Muelle Uno en bord de mer, le steak filet de bœuf
de 500g à 6 dollars ou le plat de crevettes, en ceviche
ou apanados au Buen Sabor…Notre cantine, c’est le
Sabor Criollo, un restaurant familial ; depuis que la patronne
sait que je suis enceinte, j’ai droit à une double
ration de viande, ce qui fait pâlir de jalousie Pierre …ou
le kiosque de Tony, deux tables sur le trottoir pour une fritada…Evidemment
si les prix sont si bas, c’est en partie parce que le salaire
moyen mensuel d’un équatorien est de 200 dollars,
mais même dans les restaurants les plus chers, les salaires
sont les mêmes, seuls certains s’enrichissent…A
la terraza, parfois, il vient de très jeunes enfants, escaladant
la balustrade qui surplombe la mer ; leurs pères travaillent
à côté, au passage par bateau entre San Vicente
et Bahia. Les enfants arrivent, frottent deux coquillages pour
faire de la musique, chantent une chanson, quémandent une
pièce. Puis, ils repassent de l’autre côté
de la barrière, de l’autre côté du miroir,
marchent parmi les galets, là où les rats grouillent… |
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Sortie
du dimanche à Canoa, la grande plage "touristique"
à 15 km de Bahia, avec Fernando et Adriana. |
| Les
activités exceptionnelles à Bahia :
Pour
la despedida (départ) de Pachito, un Equatorien qui travaille
en Espagne, des guitaristes sont venus jouer à Artemania,
une soirée mémorable… des repas dans l’appartement
d’Adriana notamment pour écouler notre stock de nourriture
accumulée sur le bateau…les inaugurations d’exposition
de peinture du musée de la ville…un dimanche à
la plage de Canoa, marcher le long des gros rouleaux du Pacifique…
un concert rock en plein air… les fêtes patronales
avec défilé dans les rues…la fête de
la crevette organisée par la paroisse…regarder un
film art et essai ou un documentaire à la bibliothèque…
A Bahia,
les perspectives d’emploi sont maigres, les restaurants
ne marchent vraiment que deux mois par an, il n’y a plus
d’industrie, pas d’artisanat, pas d’emploi d’état,
la ville est tranquille et on pourrait parler de tranquillité
du fait même qu’il n’y ait pas beaucoup d’argent
qui circule. Bahia est un lieu de villégiature pour les
gens de Quito ; nous sommes hors saison, la pleine saison étant
pour le Carnaval. La ville a tout l’air d’une endormie…
La ville est tranquille sauf si on a 15 ans, le samedi soir, la
musique gueule dans quelques bars et dans LA discothèque,
ou depuis les pick up portes ouvertes, le dimanche sur la plage.
La ville est tranquille sauf le jour du tremblement de terre,
les immeubles fissurés, écroulés, sauf quand
« El nino » sévit, la colline qui s’affaisse,
les inondations, les blessés, les morts…Il y a un
immeuble dans la ville qui me fascine, c’est un immeuble
de dix étages environ dont il ne reste que la structure,
toutes les cloisons internes sont tombées sauf les murs
porteurs. Tous les immeubles de ce type à Bahia étaient
dans cet état à cause du tremblement de terre mais
tous ont été restaurés sauf celui-là,
il appartient au gouvernement…C’est Fernando qui l’a
construit ; édifier les immeubles avec des normes sismiques
telles qu’elles existent au Japon coûterait trop cher,
les assurances prennent en charge les dégâts causés
par les tremblements de terre, alors il suffit de s’assurer…Tranquillement…
La ville est tranquille sauf les jours de match de la coupe du
monde, quand l’Equateur joue et gagne. Là, «c’est
le grand incendie, y a le feu partout, emergency », la musique
de Noir Désir passe en générique de fin de
match à la télé nationale, la ville s’électrise,
prise de folie, la rue devient jaune, la couleur de l’Equateur,
la rue se répand jaune et bruyante et grouillante et klaxonnante.
On monte à l’arrière d’un pick up, on
agite des drapeaux, on crie Ecuador, Ecuador, on est jaune. La
coupe du monde de foot a ce pouvoir de vous faire croire Equatorien
en Equateur, Français en France etc…
Hormis
ces facteurs dus à l’âge, à la géologie
et au ballon rond, Bahia est une ville tranquille. |
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Ils
sont partout!
(porte des toilettes "Caballeros" de Puerto amistad
Oeuvre non signée de Fernando) |
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Les
séquelles du tremblement de terre de 1998...
Présentes dans la ville comme dans les mémoires |
Les
déconvenues de la femme enceinte: les robes rapetissent... |
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Ce
séjour à Bahia de Caraquez a aussi changé radicalement
notre façon de manger une orange : l’orange est pelée,
un trou est fait à son extrémité, on tire le
jus en aspirant l’intérieur de l’orange. Le Venezuela
avait changé notre façon de découper un ananas
: le peler comme une pomme. C’est aussi pour connaître
ces changements minuscules que l’on voyage. |
Atelier
Artemania, Myriam, Mercedes, Maria Alina accompagnent Richard,
et Edward, 2 voyageurs hollandais qui en une petite semaine laissent
des traces indélébiles dans les esprits, par leur
ouverture et leur gentillesse. |
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La
vie avec les autres plaisanciers :
Puerto
Amistad est le repaire des Américains qui vivent sur leur
voiliers. Nous sommes souvent en décalage par rapport à
eux, que ce soit par l’âge (nous sommes le plus jeune
équipage, ils ont tous la soixantaine passée mais
nous avons appris avec ce voyage que nos plus belles rencontres
se font bien souvent avec des gens plus âgés, qu’en
fin de compte l’âge n’importe pas), le mode
de vie ( lorsque nous sortons le soir, ils sont déjà
couchés, nous prenons notre goûter quand ils soupent),
la langue (il faut s’accrocher pour saisir certains accents),
malgré cela, nous parvenons à nouer des liens. Ca
me fait penser qu’une fois un Equatorien m’avait appelée
gringa, moi, à répliquer «je ne suis pas américaine,
je suis française, européenne» et lui «c’est
la même chose, européens et américains, ils
se tiennent par la main».
Certains équipages américains sont des gens ouverts,
cultivés, des voyageurs tout azimut…et qui lisent
les récits de Che Guevara. Mais par certains côtés
, ils restent des Américains avec les stéréotypes
que nous leur prêtons : quand nous leur disons que nous
mangeons dans les comedores locaux, ils nous considèrent
comme des aventuriers, impression renforcée par le fait
que nous avons déjà traversé l’océan
Atlantique. Ou bien comme des curiosités parce que nous
pratiquons trois langues (Français, Espagnol et Anglais
).
Suzanne est une américaine qui a enseigné le violoncelle
au Mexique et au Panama, qui navigue depuis une vingtaine d’années,
seule, sur son grand voilier ; elle n’envisage en aucun
cas de retourner vivre aux USA ; mais comme les enfants ne ressemblent
parfois pas à leurs parents, sa fille ignore avec une belle
ingénuité le nom même de Che Guevara. |
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Deborah
et Guy reviennent d’un voyage de 7 semaines à moto
à travers les Etats-Unis, après avoir exploré
le Pérou en bus. Guy a construit son superbe catamaran sur
un plan de Gino Morelli. 6 mois par an, ils sont gérants
d’un complexe touristique de luxe sur des îles désertes
du Panama ; le reste du temps, ils voyagent.
Je me souviens aussi des soixante ans de David fêtés
avec tellement de sympathie (autour d’un buffet de hamburgers
), de l’humour du traducteur canadien, d’une femme aux
yeux gris et toujours habillée de gris qui, paraît-il,
joue de la harpe et chante sur son catamaran. On entend parfois
quelques notes de musique s’échapper…
Deux Américains travaillent à Hollywood, monteur de
films de série policière, ingénieur d’effets
spéciaux. Ce dernier s’appelle Jeff et il est le gringo
qui fait fantasmer la ville de Bahia : il est arrivé sur
un Yatch à moteur de plusieurs millions de dollars (c’est
lui qui le dit), il est connu comme soltero (célibataire),
joven (45 ans), guapo (beau), et surtout rico (riche). Fernando
dit qu’il a toutes ces qualités sauf celle d’être
riche…Jeff dit qu’il a tellement travaillé pendant
25 ans, qu’il a oublié de vivre une vie personnelle,
même de connaître une femme suffisamment et d’avoir
des enfants, de se détendre sans penser à l’argent.
Il a beaucoup de difficulté à s’adapter à
sa nouvelle vie…Nous lui avons quand même appris à
jouer au quarenta…
Il y a les Américains, ceux du rêve américain
et les Américains, ceux de l’autre Amérique
: Richard, 70 ans, enfin, il ne s’est plus bien, bandana dans
ses cheveux blancs, pantalons à bretelles, ancien pilote
de sous-marin, fabriquant des mobiles de fer et verroterie pour
son plaisir, ayant enseigné l’ésotérisme,
et sa chienne, sur son trimaran rose Mahayama (« le grand
véhicule » dans la mythologie indoue). Steve, avec
le charme d’un gros nounours, la barbe de trois jours, accompagnée
de Myriam, l’Hollandaise, cultivée, polyglotte, globetrotter,
ayant vécue mille vies – son film préféré
est « Gadjo Dilo » de Toni Galift et elle me dit avec
émotion que je suis la première personne qu’elle
rencontre qui connaît ce film. Ils nous expliquent : aux USA,
ils auraient l’alternative suivante: de quoi se loger et rien
pour vivre ou de quoi vivre mais vivre dans la rue. Ici ils vivent
comme des rois, nous disent-ils. D’ailleurs, Richard va vendre
son voilier à Steve et Myriam et s’acheter un terrain
pour construire une maison ; de même, Steve et Myriam pensent
voyager six mois avec leur voilier et vivre dans une maison sur
la côte équatorienne six mois. Ils ne sont pas les
seuls à réaliser ce projet, plusieurs Américains
achètent des terrains au bord de la mer et pensent se retirer
ici. |
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L'atelier
du maestro Kuonqui (inventor) à San Vicente. Le seul endroit
de la région où l'on soude l'acier inoxydable. J'y
fait refaire le point d'écoute de la bome sur le point
de s'arracher, des pattes de fixations pour le réservoir
les tubes du nouveau bimini, un nouveau capot pour cacher les
soupapes du moteur... |
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Puerto
Amistad est construit sur pilotis. Pendant que les navigateurs à
l’heure de l’apéritif, dépensent leurs
dollars en bière, mojitos, cuba libre et autre pina colada,
sous Puerto Amistad, à marée basse, des pêcheurs,
attendent dans des pirogues de bois que leur filet se remplisse
de poissons…La nuit, quand nous rentrons de nos soirées,
on les voit jeter leur filet depuis la plage. Le jour, ils se faufilent
silencieusement avec leurs pirogues construites dans un tronc de
bois entre les voiliers au mouillage, s’immobilisent un moment
pour pêcher… |
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Puerto
Amistad: L'équipage prépare la mise à jour
du site... |
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A
notre grande surprise, quand nous revenons de voyage en bus, un
équipage français est arrivé à Bahia.
C’est Maurice et Evelyne sur FENGSHUI ; pour quelques jours
ici encore avant leur départ pour la Polynésie. Il
est des rencontres qui même brèves sont importantes.
Maurice et Evelyne ont une approche simple de la voile, quand la
plupart des navigateurs cherchent plus de confort, d’équipements,
de choses indispensables pensent-ils à la navigation, eux,
leur façon de vivre est de tendre vers la simplicité
: moins de chose, moins d’équipements, un confort minimal,
ils n’ont ni salle de bain, ni four, ni frigo, ni radar ni
sondeur, ni VHF ni ordinateur et j’en passe… Leur alimentation
électrique se résume à un unique panneau solaire
et cela leur suffit, ils voyagent ainsi depuis plus de trente ans,
autrefois en compagnie de leurs deux enfants, alternant séjour
en France pour travailler et séjour sur toutes les mers de
la planète. Ils ont accueilli Moitessier à Tahiti
quand celui-ci est revenu de sa longue route…Admiration…
Lorsqu’ils ont construit leur troisième voilier, ils
cherchaient à dégager le plus d’espace vacant
possible…Ce voilier en acier de plus de 12m construit il y
a moins de 5 ans leur est revenu 15000 euros…Est-ce de leurs
longs séjours en Asie que leur est venue cette philosophie
de voyager ? Tendre vers le moins, la vacuité, le détachement
matériel, la paix… J’ai rarement rencontré
des navigateurs aussi sereins avant une longue traversée.
Maurice et Evelyne remettent les choses à leur juste valeur
quand la tendance serait de s’imposer de plus en plus de contraintes
matérielles liées à la technologie, à
la fièvre de consommation… Avec cette philosophie de
voyager, tous les rêves sont possibles… |
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Naviguer
sur un voilier de 8m50, le bilan :
Au
cours de notre voyage, en nous voyant arriver avec notre Caracolito,
plusieurs réactions inspirent nos voisins de bateau. Il
y a ceux qui nous considèrent comme des gens normaux selon
la norme des navigateurs au long cours ; nous prenant pour ce
que nous sommes, des navigateurs parcourant les mêmes distances
que les autres, souvent à la même vitesse, mouillant
dans les mêmes endroits…certains nous prennent pour
des gens supra normaux toujours selon la même norme : admiration,
respect de voyager sur un petit bateau, astucieux, marin (un plan
Harlé quoi) exceptionnelle entente du couple etc…
D’autres nous considèrent avec condescendance, pitié,
mépris, se demandant comment on fait pour survivre dans
un si petit espace sans salle de bain ni Wc ni frigo (ni machine
à laver ni air conditionné…) avec un moteur
hors bord, une annexe minuscule… A côté de
nous, à Bahia, il y a un Canadien qui vit depuis 14 ans
sur un voilier de 9, 30m, il nous dit « c’était
soit voyager avec ce bateau et s’adapter à ses contraintes
de taille, soit différer le départ pour en acheter
un plus gros mais différer pour partir quand ? J’ai
préféré partir. ». Je me répète
: avec cette philosophie de voyager, tous les rêves sont
possibles…
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31
octobre 2006, 08h30. Caracolito sagement au mouilage. Nous nous
dirigeons vers le terminal de bus pour aller Guayaquil prendre
l'avion qui doit nous ramener en France. Le ciel est gris, maussade,
un peu comme notre humeur. |
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