
Notes Pacifique
« Je suis voyageur et
marin c'est-à-dire un menteur et un imbécile » De
Bougainville.
13 mai 2006 au 21 mai 2006
de Balboa (Panama) à Las Perlas ( Panama)
La mer est océan, l’océan
Pacifique
Mer plate, chaleur, pas de vent, notre première navigation Pacifique
se fait au moteur pendant toute une journée. Nous allons aux Perlas
pour caréner : mettre le bateau sur béquilles, profiter
des marées pour nettoyer la coque et appliquer l’antifouling.
La pêche d’une daurade coryphène de 78 cm rompt la
monotonie de la traversée, nous assistons à son passage
en couleurs vers le royaume des daurades mortes, du vert irisé
au bleu métallique du gris à points bleus au jaune citron
; une escadre de dizaines de dauphins nous traversent. Sur la plage de
Bayoneta, légèrement inclinée, au sable ocre, nous
retrouvons l’équipage de Delphiro qui vient juste de caréner
et partira le lendemain. Il nous accueille avec ces mots : « ici,
c’est l’enfer ».
Je précise : la couleur de l’enfer est le vert. Eau verte,
îles couvertes de végétation, ciel vert gris tellement
il est chargé de nuages, langoustes –que nous achèterons
plus tard- verdâtres.
( se méfier du vert, j’avais pourtant lu « Autoportrait
au vert » de Marie Ndaye.)
Et dans cette atmosphère verte, il y a l’enfer. Je vais parler
du premier enfer, il y a ici un premier enfer, un second enfer, et le
troisième enfer est peut-être celui qui nous attend demain
; dans l’enfer, on s’attend toujours à trouver un autre
enfer, ce sont comme les cercles de l’Enfer de Dante, les cercles
qui nous enserrent et nous empêche toute perspective, toute issue.
Le premier enfer, c’est les nonos. Je ne sais pas comment appeler
ces insectes. Au Venezuela, on les appelle les jejenes, en Polynésie,
les nonos. Puisque nous nous trouvons dans le Pacifique, appelons-les
les nonos. Ce sont des petits moucherons qui piquent, de jour comme de
nuit. Romain avait des dizaines de piqûres dans le cou et près
d’une centaine dans le dos. Nous en avions fait l’expérience
au Venezuela avec deux cents piqûres sur chaque jambe, et nous avions
fini par nous immerger dans l’eau plusieurs heures pour y échapper.
Aussi, cette fois-ci, je me couvre avec chaussettes, double pantalon,
tee-shirt, polo à manches longues et col relevé, arrosée
d’un spray anti-insectes dans le cou et sur les mains. J’utilise
une double couche de vêtements, une seule s’étant révélée
inefficace. Je me crois étanche. J’ai quand même une
trentaine de piqûres sur le corps. Il faut ajouter qu’il fait
30°C- 35°C quand le soleil brille et que la protection –devrais-je
dire l’accoutrement ?- est aussi indispensable la nuit, quelques
moustiques sévissant. Nous avons mis la moustiquaire en place et
le soir nous aspergeons le bateau d’anti-moustique. Pierre, excepté
le soir, se promène nu, stoïque.
Le bateau est sur béquilles ( ça tient) et nous passons
six heures de rang à gratter la coque dans la solitude la plus
parfaite, nous sentant un peu au bout du monde. L’eau monte et nous
finissons les pieds dans l’eau (moi, les bottes dans l’eau,
protection supplémentaire contre les nonos). Nous pensions pouvoir
nous reposer en compagnie de nos nonos, dans l’attente de la prochaine
marée. Mais nous entrons dans le deuxième cercle de l’enfer.
Le second enfer s’appelle
« orage tropical » et finie la plaisanterie ; c’est
la première fois que je penserai à ce que je dois emporter
pour quitter le bateau et nous réfugier en annexe à terre.
L’orage tropical arrive : le vent se met à souffler furieusement,
la houle entre dans le mouillage, une pluie épaisse s’abat,
des éclairs lacèrent le ciel. Le bateau se couche à
30° sous les rafales de vent. Nous sommes à marée descendante,
dans deux heures nous serons posés sur nos béquilles, à
sec d’eau, et si le vent continue à souffler si fort, le
bateau sera brutalement rabattu à terre. Nous ne savons pas combien
de temps l’orage va durer et nous ne pensons qu’à une
seule chose : quitter le mouillage tant que nous avons de l’eau
sous la coque . L’eau baisse à vue d’œil, la plage
se découvre et le fond semble si proche, à moins de deux
mètres. Notre tirant d’eau est d’1m40. Partir. Mais
nous ne pouvons pas partir : le vent vient de travers, nous sommes amarrés
avec une ancre à l’avant, une ancre à l’arrière,
une aussière à terre. Si nous remontons l’ancre à
l’arrière, le bateau est poussé sur la plage et il
n’y a plus d’eau sur la plage. Si nous remontons l’ancre
à l’avant, nous devons partir marche arrière au moteur,
or en raison de la houle qui entre et de la faible puissance de notre
moteur en marche arrière, nous ne le pouvons pas. Nous sommes coincés.
Il pleut à verse, des éclairs tombent à 400 mètres
de nous, une seconde s’écoule entre l’éclair
et sa détonation, le niveau d’eau descend, les minutes passent.
Pierre a peut-être la solution. Il ramène l’ancre de
l’arrière à l’avant du bateau, largue l’aussière
attachée à l’arbre et mollit le mouillage avant pour
mettre le bateau parallèle à la plage. Il saute dans l’annexe.
Je lui vois un large sourire quand il s’aperçoit que le grappin
de l’annexe s’est crochée à la chaîne
de l’ancre avant et permet de la soulever sans peine. Je démarre
le moteur, il doit rester 40 cm d’eau sous la quille, nous partons,
nous quittons cet enfer. Evidemment nous n’avons pas eu le temps
de remonter sur le bateau l’annexe - son moteur est encore à
poste ; elle est amarrée au bateau et nous la traînons. Il
y a une telle houle que l’annexe commence à se remplir d’eau.
Des vagues passent par-dessus le moteur. A l’intérieur, se
trouvent un seau avec le grappin, les rames et des gants de nettoyage.
Un des gants est emporté par l’eau. Pierre tire sur l’amarre
de l’annexe et je parviens à récupérer les
rames. L’annexe est remplie d’eau. Pierre saute dans l’annexe
et écope l’eau ; il hisse sur le bateau le grappin et remonte
à bord.
Nous revenons à la baie abritée et nous mouillons. Le lendemain,
nous essayons de trouver un endroit tranquille pour échouer mais
la pluie et un vent fort nous dissuade . Des pêcheurs viennent nous
voir en barque. Ils ont la peau très sombre, ils sont jeunes, souriants,
joviaux. Leur présence nous réconforte. L’un deux
se nomme Pitufo et nous invite à le visiter dans son village. Ils
ont péché des langoustes et pris des huîtres plates
grandes comme deux mains. Quand nous voulons leur en acheter, ils sont
bien ennuyés pour fixer un prix car personne ne vient ici pour
en acheter.
Nous finissons par ancrer près du village de Pedro Gonzales, dans
une anse entre deux îles vallonnées, recouvertes de forêt
dense, tropicale. Et miracle, ici pas de nonos. La mer est tellement calme,
l’environnement tellement vert qu’on pense être sur
un bras de rivière. L’eau frétille de poissons. Une
petite raie léopard fait des bonds à la surface. La végétation
grésille de bruits d’animaux ; échassiers blancs,
pélicans viennent pêcher. Le troisième enfer est peut-être
le paradis.
Nous allons béquiller sur la plage jouxtant le village de Pedro
Gonzales. J’apprends le nom local des nonos : « corricos ».
C’est un jeune garçon qui me l’indique tout en se grattant
frénétiquement la jambe. Une quinzaine d’enfants suivent
nos faits et gestes, proposant leur aide, passant le papier de verre contre
la coque ( chacun son petit bout de papier), nettoyant avec les éponges.
Ils sont en totale admiration devant Caracolito, le couvrant de compliments,
ils disent « Ca Ra Co Li To » lentement, en déchiffrant
chaque syllabe inscrite sur les cagnards. Quand Pierre remue la peinture
antifouling avec un bâton, un cercle s’est formé autour
de lui, tous regardent et chacun y va de son petit commentaire. Nous commençons
à peindre, un adulte les éloigne « ne dérangez
pas ceux qui travaillent » et les enfants vont jouer tout l’après-midi
dans l’eau. Des pêcheurs du village arrivent intrigués,
n’ayant pas vu de loin les béquilles et se demandant comment
le bateau tenait tout seul. Lorsque le bateau est peint, un enfant nous
affirme que ses couleurs préférées sont le jaune
(la coque) et le rouge (l’antifouling). Tous constatent : «
il est peint ». Tous veulent monter dessus. L’un deux plus
insistant finit par nous convaincre. Il porte un maillot de l’équipe
de France de football avec le numéro 10 « Zidane »
écrit dans le dos. A l’intérieur du bateau, il repère
tout ce qu’il veut goûter : gâteau, raisins secs, cornflake,
soda, tout ... Avec quel bonheur il découvre le chocolat dans sa
madeleine et comme il suce le papier qui l’entoure.
Des hommes en pirogue partent
à la recherche de bananes, ananas, mangues dans la forêt
pour nous les vendre. L’un d’eux s’appelle Marcel, comme
Marcel Cerdan, nous précise t-il. Il a le visage rond, une dent
en or, des petits yeux, les cheveux en bataille. Il revient nous voir
quand nous sommes amarrés dans la baie derrière le village
pour préparer le bateau. Plusieurs fois, il nous répète
comme il est beau notre bateau, comme cela doit être bien de naviguer
dessus. Il me dit : « ce bateau, c’est comme un astre ».
Je demande » comment ça ? Comme une étoile ? »
Il me montre le ciel « comme un astre. » Il vient à
bord et il a un oh d’admiration en voyant l’intérieur.
Pierre est monté au mât, Marcel ne le quitte pas des yeux,
fasciné. Marcel me fait penser à l’Alvaro de Campos
de Pessoa.
Pedro Gonzales est un village sale, pelé, plein de plaies. Les
maisons sont en béton, les rues empierrées, la décharge
jouxte le village, une fontaine publique procure l’eau; la nuit,
le chemin qui mène à la plage est illuminé de lanternes
électriques comme sur une improbable côte d’Azur. Dénuement,
pauvreté, dirions-nous. Pourtant Marcel préfère son
village à nulle part ailleurs, il nous parle de Panama City avec
dégoût.
Calme, atmosphère verte,
des îles jusqu’à la mer, une couleur continue. Ce jour
là, le temps est couvert, la lumière tamisée ajoute
de l’intimité, du secret au lieu. L’eau est un miroir,
captant les images des nuages, renversant les espaces, pour une reforestation
du ciel; par instant, l’eau s’agite des mouvements des poissons
à la surface, on se croirait sur une fourmilière tellement
il y en a. Sur l’estran, huîtriers-pies, aigrettes ; dans
le ciel, frégates, pélicans ; de la forêt viennent
comme les zinzins de cigales, le grésillement de grillons, des
craquements –est-ce de toucans ?-, des cris d’oiseaux. Sur
les collines, on cultive parait-il de la marijuana, l’air même
semble imprégné de tranquillité.
Les Perlas ont été peuplées par des esclaves noirs
emmenés d’Afrique pour travailler aux cultures perlières.
Les perles ne se cultivent plus, les esclaves sont devenus des hommes
libres ; les perles, seraient-ce maintenant les piqûres des nonos
qui s’incrustent dans les chairs, ou bien est-ce la beauté
des perles, l’orient de jadis, qui rejaillit dans la beauté
des îles, l’orient de la mer ?

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Rencontre
pendant la traversée Balboa-Las Perlas, Un chalutier passe
à une centaine de mètres de nous. |
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Les
iles Perlas sont recouvertes d'une forêt dense et exubérante.
En de nombreux endroits les rives sont dissimulées derrière
la mangrove. |
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Il
en résulte un paysage sauvage, enchevetré, fascinant,
et parfois inquiétant, le soir, quand les cris d'insectes
et d'oiseaux rompent le silence. |
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Quelques
plages de sable, en bordure de jungle permettent l'échouage. |
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Nous
recevons la visite de pêcheurs de San Miguel qui nous vendent
une langouste et des huitres perlières. |
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Pitufo
en train d'ouvrir une huitre perlière. |
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Le
village de Pedro Gonzales sur l'ile du même nom |
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Les
enfants du village jouent autour de caracolito pendant que la
marée descend. |
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Caracolito
à marée basse |
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Un
invité à bord: Tony et son maillot de l'équipe
de France. |
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Avec
un numero 10 dans le dos... |
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Vif
succès de Caracolitita! |
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Nous
achetons un régime de banane pour 1,5$ en prévision
de la traversée vers les Galapagos. |
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Au
mouillage près de Pedro Gonzales. Nous sommes dans une
petite anse entièrement entourée par la forêt. |
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Marcel,
est venu nous vendre quelques fruits, je le raccompagne avec l'annexe. |
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Caracolitita
se prend pour un remorqueur! |
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