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Le passage Il est 17 heures,
nous sommes à couple du catamaran Delphiro ; Pat, Romain et Krimo
nous ont rejoints pour compléter notre équipage et nous
aider à passer le canal; le pilote après avoir appelé
à la VHF « Caracolito, Caracolito », arrive par pilotine.
Il saute sur notre bateau : il s’appelle Antonio, il est pilote
de remorqueur et occasionnellement, « advisor » sur voilier.
Il est chargé de nous conseiller sur le trajet à suivre,
le skipper du voilier restant maître à bord. Nous allons
parcourir 80km pour rejoindre l’océan Pacifique, traverser
le lac Gatun, monter et descendre par rapport au niveau de la mer par
l’intermédiaire de trois séries d’écluses.
Nous nous dirigeons au moteur vers les premières écluses,
les écluses Gatun. Un peu au devant de nous, le voilier «
Kuani » est parti lui aussi en transit ; à son bord, un couple
de quasi-octogénaires américains ; ils viennent de San Francisco,
connaissent Jack Kerouac et ont déjà passé onze fois
le canal, un excellent voisinage donc. Nous faisons connaissance avec
Antonio, il est très chaleureux, nous parle de sa famille, de ses
enfants et essaye même d’apprendre quelques mots de français.
C’est la pleine nuit lorsque nous arrivons aux écluses Gatun.
Pour élever les navires de 26 m au-dessus de l’eau, les écluses
disposent de trois bassins, en fait des sas de 300m de long et 33,5 m
de large. Nous nous mettons à couple de Kuani et nous entrons dans
la première écluse, après avoir laissé passé
un gros cargo. Deux hommes de chaque côté des quais nous
jettent les amarres permettant aux bateaux de s’immobiliser le temps
que l’eau monte. Un, deux et trois, les portes se ferment et s’ouvrent,
l’eau boueuse tourbillonne dans les bassins, les amarres sont attachées
puis détachées, des gâteaux apéritifs circulent
entre les voiliers et nous voilà dans le lac Gatun. Nous nous détachons
de Kuani et nous poursuivons jusqu’à une grosse bouée
d’amarrage, c’est là que nous passerons la nuit. Antonio
nous quitte et notre équipe se retrouve autour d’un Chile
con carne arrosé de vin chilien suivi de bananes flambées
( la nourriture lors d’un passage est très importante pour
motiver l’équipage). La nuit est pure, l’eau paisible,
des singes hurleurs poussent des cris rauques dans le silence. Le lendemain,
vers 7 heures, un autre pilote arrive, c’est Ricardo, grand , bien
bâti, 35 ans, célibataire. Il a déjà visité
Paris. Nous nous faisons tirer par Kuani pour gagner un nœud sur
notre vitesse qui atteint alors 5,5 nœuds. Pendant que nous prenons
notre petit déjeuner, nous admirons le lac Gatun :à l’origine,
le barrage Gatun coupa le Rio Chagres et inonda 262 km2 de forêt
vierge, et des villages entiers (50000 pers), permettant la création
d’un lac d’une superficie de 423 km2, situé à
26 m au dessus du niveau de la mer. Des troncs d’arbre morts dépassent
de l’eau, la jungle tropicale nous entoure, et le bruit du moteur
crée la bande son du film qui se déroule. Des pélicans
en vol nous accompagnent un instant. Nous croisons d’énormes
cargos. Au Monkey canal, sur une île à la végétation
luxuriante, nous apercevons des silhouettes de singes au sommet des arbres,
suspendus comme des gros fruits exotiques. L’eau est ici émeraude.
La terre, rouge, latérite. Des montagnes aux formes pyramidales
se découpent à l’horizon. Le soleil est à son
comble, le pont est brûlant. La traversée du lac dure plusieurs
heures, le temps s’étire, nous lisons des magazines. Le lac
se resserre en un canal, l’eau est opaque, boueuse. Nous suivons
la voie ferrée, nous passons la tranchée Gaillard large
de 150 mètres. Nous apercevons un petit caïman immobile, se
confondant avec la couleur de la terre, des yeux aussi à la surface
de l’eau. Nous passons sous le pont du centenaire et vers 11h, nous
arrivons à l'écluse de Pedro Miguel. Nous nous mettons à
couple du voilier Kuani et nous attendons l’arrivée d’un
cargo. Nous attrapons au vol les longues amarres. Les portes de l’écluse
se ferment, elles ressemblent à des portes de prison, l’eau
cette fois ci descend, tourbillonne toujours, une sonnerie retentit, les
portes s’ouvrent, les amarres sont lâchées, nous sommes
au lac Miraflores. Les dernières écluses, les écluses
de Miraflores sont devant nous, lorsque la dernière porte s’ouvrira
nous serons dans le Pacifique. Le processus reste le même: nous
attachons les amarres, un cargo entre derrière nous dans l’écluse,
la porte se ferme. Nous disons adieu à l’Atlantique, nous
sommes dans un sas, entre les deux océans et cette traversée
du canal ressemble à un voyage initiatique, de portes en portes,
de fermeture en ouverture. Encore une écluse intermédiaire,
encore un entre-deux, et nous atteignons l’ultime. Les portes se
referment une dernière fois, l’eau descend, la tension monte,
la sonnerie retentit, c’est une fente qui s’ouvre, s’élargit,
délivre l’océan Pacifique, nous y sommes, nous y sommes
émus. Les Américains de Kuani semblent blasés à
côté de nous, euphoriques. L’ivresse Pacifique. Caracolito
dans le Pacifique. Instants de joie.
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