Archipel des San Blas
9°33,513' N
78°56,992' W (Porvenir)

 
du 23/02/06 au 29/03/06
   

 

Les San-Blas c'est assez sommaire : il y a de la mer avec par endroit du sable qui est posé sur des coraux, le sable dépasse par endroit de et forme des îles sur lesquelles sont plantés des cocotiers. Les îles, il y en a plein partout et quand le sable est proche de la surface, l'eau devient turquoise"

 

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San Blas, Panama du 23 février au 29 mars 2006

« c’était cela être un homme, non pas un corps plus une âme, mais cette totalité inséparable, cette butée incessante contre les manques et les échecs, contre tout ce qu’on avait volé au poète, la nostalgie véhémente d’un lieu où la vie pourrait s’amorcer à partir d’autres boussoles et d’autres noms. » Julio Cortazar, Marelle.

La piste d’aéroport sur l’ile de Porvenir est entourée de cocotiers et occupe la moitié de l’île. Nous attendons Paul, le frère de Pierre venu nous rejoindre pour ses vacances. Pendant que les avions-jouets traversent notre ciel, des pirogues nous abordent, chargées d’étoffes brodées, les « molas » . Au 18ième siècle, les femmes ont délaissé leur peinture corporelle pour peindre leur blouse, des femmes fabuleuses nous tendent leur tatouage sur tissu, elles nous vendent leur peau.
Nous entrons dans un nouveau temps, celui des San Blas et des indiens Kunas.

Nous sommes ancrés dans le lagon de Chichime devant la hutte au toit de palmes et aux murs de roseaux construite sur le sable. Il y a ici un reste de feu, un banc creusé dans le tronc d’un arbre, une pirogue dans l’eau, nous sommes ailleurs, dans un autre temps, autre que celui du plastique, de l’industrie, dans un temps civilisé, au pays des raies, des murènes vertes, des crabes géants, au pays des Kunas. Les filles pubères ont les cheveux courts, des anneaux d’or dans le nez, des blouses brodées, des jupes avec des étoiles, des soleils, des lunes, des bracelets aux dessins géométriques qui couvrent les mollets, elles sont les êtres fantastiques dont je brode les images avec des mots. Nous avons perdu le fantastique, la magie, alors, nous allons d’une île à l’autre, ébahis, nous osons à peine nous approcher de ce temps lointain, de ces êtres lointains, nous osons à peine traverser le temps, entrer dans le temps du feu, de la hutte, du hamac pour toute couche, nous longeons des îlots frangés de cocotiers, ceinturés de sable blanc, posés comme des gouttes de temps sur la mer. Les Kunas vont nous rejoindre, c’est sûr nous leur donnerons notre santé, notre ciel, nos envies de consommation, nos consolations, nos chimères, nous allons leur faire perdre la mémoire. Approcher, c’est les détruire . Nous nous approchons.

Aux San Blas, nous sommes littéralement endormis, pour la première fois depuis le début de notre voyage, nous avons un rythme de dormeur. Nous sommes loin de la frénésie du Venezuela, loin des étapes brutales, avides du départ, nos mouvements sont ralentis comme sous influence sous-marine, nos déplacements limités, nous sommes dans un rêve étrange, fantastique, une pirogue vient parfois silencieusement se glisser contre la coque, une pirogue venue d’un autre âge, avec ses femmes aux étoffes brodées, aux chevilles enlacées de bijoux, ses hommes presque nus, à la peau sombre, au corps, compact, dur, musculeux, au regard lointain, ces êtres sans âge, venus d’un autre âge, venus d’on ne sait où, surgis soudain, silencieux, à nos côtés, dans notre paysage d’eau, d’îles, de végétation, de cris d’oiseaux, et tandis que sous le reflet de l’eau, repose un autre paysage, de corail, d’algues, d’herbier, de la silhouette nerveuse et solitaire du barracuda, de l’ombre vivante, pailletée, d’une raie, des mouvements ancestraux d’une tortue.

Monde irréel de dessous l’eau, ou abrité dans la coque de bois, plongés dans le monde irréel des livres, Marelle, Trois Tristes Tigres, Autoportrait au vert, La fête chantée, ou celui des jeux vidéo, nous allons solitaires et groupés, faisant les mêmes rêves au même moment.

Plusieurs réalités, ici, plusieurs irréalités et l’une que nous vivons est celle du jeu vidéo « Pirates !». Il y a notre voyage aux Caraibes, notre présence ici au Venezuela, ici à Curaçao, ici au Panama et le capitaine Caracol commandant d’une flottille pirate qui sévit dans la mer virtuelle des Caraïbes, allant de l’île de la Tortuga à Cuba, Cartagène, Curacao, dévastant Caracas, dansant avec les filles des gouverneurs, enrôlant équipages, subissant pertes et saisissant profits ; les deux réalités se superposent, les cartes, celles du jeu et celle sur la table à carte, se rejoignent, le capitaine Caracol et Pierre. C’est à se demander s’il ne serait pas plus sage de naviguer dans le jeu video.

Nous découvrons la fonction repeat de notre poste CD, nous écoutons Noir Désir en boucle, sans fin, et à l’intérieur du disque répété, nous faisons répéter certaine chanson et la musique comme le temps deviennent circulaires. Les San Blas, c’est une expérience de ralentissement, d’immobilité, une expérience de dépaysement de la notion du temps.
Aux San Blas, on perd le fil du voyage : on ne sait plus où on va, vers le Nord, vers Cuba, vers l’Ouest dans le Pacifique, ou, ici, rester ici. Beaucoup de voiliers sont ici depuis plusieurs années, ont atteint ce qu’ils cherchaient.
Puis on finit par se détacher de l’enchantement, on finit par se réveiller, on part, on va dans le Pacifique.

Une pirogue creusée dans le tronc d’un arbre, est-ce un arbre qui flotte, est-ce un de ces crocodiles que l’on dit hanter ces îles ?
Une pirogue vient frotter son bois contre notre bois et nous propose ses gerbes de tissus, une femme nous offre un fruit étrange, rond à la peau de noix, à la chair parfumée de mangue, et d’abricot, un homme à la peau comme l’écorce d’un arbre nous propose poulpe, crabes géants, langoustes minuscules.
Iles parfaites, venues de la perfection d’un rêve, forêt de cocotiers aux lèvres de sable, au corps d’eau turquoise.
Sur une île isolée, un lutin italien au cheveux longs, sautillant d’un pied sur l’autre, nous parle dans un français parfait, des requins qui fraient dans les eaux des San Blas, il le dit en souriant, et quand nous tirons au fusil harpon, nous regardons tout autour de nous, nous attendant à voir surgir la masse blanche et inquiétante, ne voyant passer au dessus de l’herbier de Phanérogames que le vol inoffensif et royal d’une raie Léopard.

Aux San Blas, ceux qui étaient pour nous les auteurs d’articles de magazine de voile deviennent des voisins de voilier : nous rencontrons les Biquets sur leur voilier « Voyage », des Toulousains partis vivre sur les mers depuis une dizaine d’années ; on passe une semaine ensemble, à plonger, chasser, faire des feux sur la plage pour griller le poisson, rencontrer des indiens Kunas sur leurs îles, on fait de longues ballades nautiques : on palme une heure sans s’arrêter, découvrant coraux et poissons, dans un long travelling sous marin, pour une vision cinématographique des fonds.

Sous l’eau

L’eau frémit de bancs de poissons, les raies volent à la surface, les dauphins sautent…un autre enchantement des San Blas est celui de sa vie sous-marine.
Poisson-lime, grosse baliste, tout petit poisson aux points bleus fluo, poisson-ange bleu à taches jaunes, banc de thazards, de carangues, merous, perroquets arc-en-ciel, et marron à points rouges, langoustes…une langouste tapie sur le sable au centre d’un corail évidé, se cache, ressort, se fait transpercer par la flèche du fusil harpon. Festin de poissons, de langoustes, de crabes…A l’affût au-dessus des récifs, ou dans le tombant des récifs, vers les profondeurs, le film se déroule.
Beauté des coraux, paysage extraterrestre, d’une autre planète, d’un autre monde : corne d’élan, coraux de feu, gorgone, orgues, cerveaux… Coraux, algues, gorgones, devrais-je dire doigts, cerveaux, boyaux, tripes, oreilles, yeux, chevelure, à l’intérieur du corps mer.

L’eau turquoise autour des îles, la piscine de Cayo Holandes, l’impression de nager dans le ciel tellement l’eau est transparente, de nager sur une mer qui n’existe pas.

Aux San Blas, on imagine le fantastique : je crois voir passer un requin sans avoir peur, juste cinq secondes, le temps de me dire que la masse blanche que je vois au loin, dans le tombant du récif est trop grosse pour être un barracuda, que ça peut être un requin ; et quand Pierre dit je le vois, j’entends nettement les coups de mon cœur qui bat mais est-ce moi qui en palmant à fond vers Pierre pour lui dire qu’il y avait un requin et en disant ce seul mot « requin » ait fait naître l’hallucination « requin », Pierre n’est plus sûr de l’avoir vu, tout au plus une lumière blanche, un reflet dans l’eau.

Aux San Blas, on approche le fantastique : sur le tombant du récif, un requin est tapi au fond de l’eau, comme endormi, il est long de 2m50, son corps est gris, mince avec une longue queue et deux nageoires dorsales. Nous nous cachons derrière du corail, il reste immobile, nous l’observons depuis la surface, le requin bouge la queue et d’un mouvement s’en va vers les profondeurs. C’est un requin nourrice, nous le saurons par la suite, parfaitement inoffensif.

Chichime : Depuis le bateau, nous voyons une raie Léopard passer, blanche, tachetée de marron, 80cm de diamètre et une queue d’un mètre. Nous la voyons voler sous l’eau, planer, faire onduler son corps, majestueuse et son fouet qui la termine, balayer la mer, danser. Nous voyons passer un rêve . Poissons-soldats, girelle paon, perroquets arc en ciel, barracudas, poisson-coffre, raies, tant d’espèces peuplent les fonds sous marins, je poursuis trois petits calamars et las d’être poursuivis, ils s’immobilisent sous moi, me regardent, je les regarde, ils me regardent, nous nous regardons… Une murène verte, la plus grosse des Caraïbes est dressée au centre d’un pâté de corail, son long corps dépasse d’un mètre, au bout sa tête allongée, sa gueule édentée, elle nous regarde, couleur verte effrayante, algue animale, Pierre s’approche, il ne l’a pas vue, moi qui l’ai vue, je recule, le temps de la lui signaler, elle disparaît dans le rocher, elle réapparaît dans un trou latéral, à peine sa gueule sortie, sa gueule et ses dents, elle s’enfonce à nouveau dans le corail.
Trois crabes géants achetés à un pêcheur, l’un deux s’échappe du seau, Paul lui lance un lasso dérisoire, le crabe est déjà dans l’eau ; le lendemain, revanche : sous un rocher dans l’eau, un crabe géant est tapi, c’est une sorte d’araignée de mer géante aux grandes pattes velues, Pierre avec un crochet l’alpague et avec l’aide de Paul, le fourre dans le filet à poissons. La bête résiste à peine. Crabe géant à la chair légèrement sucrée, et même un jour, au goût de foie gras.
Dauphins de Chichime, trois petits dauphins bien sages glissant dans l’eau.
Au mouillage de Cayo Limon, un grand dauphin à quelques mètres de nous traverse la passe.

Cayo Holandes, je regardais sous l’eau, j’attendais, je l’attendais, je rêvais de plonger avec une raie, je l’attendais et elle est venue, juste à côté de l’annexe, c’est une raie pastenague, elle est à cinq mètres de profondeur, l’eau est un peu trouble et on ne distingue pas son fouet, elle nage le long de la pente récifale, je la suis, je nage à la surface, elle au dessous, l’annexe est déjà loin, elle va vers la mangrove, je la suis encore puis je m’arrache de l’enchantement, je retourne à l’annexe. Nous avons acheté une mola brodée d’une raie et chaque matin , je la regarde pour voir de nouvelles raies dans la journée. C’est mon talisman.
Au loin, une grosse tortue laisse son cou dépasser de la surface plate de l’eau.

A quelques mètres de Caracolito, près de coco Bandero, une raie pastenague est enfouie dans le sable, elle soulève le sable avec tout son corps pour dénicher sa nourriture, ses gros yeux sur son dos semblent me surveiller. Postée à cinq mètres au-dessus d’elle, je la regarde depuis plus d’un quart d’heure quand venue de derrière, aidée par le courant, une immense raie Léopard déboule, fonce sur la raie Pastenague et la chasse. Son fouet est plus grand que moi. Les deux raies s’en vont, la Pastenague au fond de l’eau tandis que je vois s’élever vers la surface la raie Léopard et disparaître dans la mer brouillée par le sable.

Les îles

Cent, deux cent, trois cent îles forment l’archipel des San Blas, nous en n’avons exploré qu’une infime partie…Nous naviguons d’une île à l’autre, à vue, le soleil dans le dos ou à la verticale, pour distinguer les récifs et évaluer la profondeur grâce à la couleur de l’eau. Toutes les îles ou les récifs ne sont pas répertoriés sur les cartes marines ou le sont mal, cela nous vaut quelques poussées d’adrénaline.

Nous mouillons devant l’île de Raoul à Chichime. L’île est une cocoteraie au sol propre, balayé, aux tas de bois rangés, il y a une hutte ouverte où un feu fume en permanence, une hutte fermée : des hamacs à l’abri du soleil et du vent y sont suspendus pour toute la famille. Des enfants, quatre sœurs et quatre frères jouent, les parents venus de l’île de Carti s’occupent des cocotiers. Chaque île est une propriété, chaque cocotier, une propriété. On se promène dans la forêt ordonnée, sous les cocotiers aux ombres hautes, l’air est frais, le vent fait remuer les palmes, anime d’un frisson cette peau végétale, le sable atténue le bruit des pas, la mer remue, une noix de coco, comme une bombe, s’écrase à terre, on marche avec prudence, en regardant vers le haut et pourtant se sentant à l’abri, dans l’ombre géante, comme dans une grotte, dans une préhistoire. On est tellement devenu invisible que le soir, on voit des hommes, des petits enfants se baigner dans les trous d’eau sans être vu d’eux.
En face de cette île, se trouve un minuscule îlot, quatre cocotiers plantés sur un banc de sable, et Caracolito est à l’ancre entre les deux, entre ces deux perfections.

Cayo Holandes : lagon immense entouré de récifs au bord duquel surgissent les îles. Iles inhabitées, inhabituées, ici on ne s’y aventure pas, la mangrove est dense, inextricable, la nuit des poissons rôdent autour du bateau comme des chiens et la mer du large qui heurte le récif grogne en permanence. On entend des craquements réguliers venus d’une des îles. Paul fait des cauchemars, moi, je rêve au jeu vidéo de Pierre « Pirates ! ».

Coco Bandero,
Dix voiliers sont ancrés dans le triangle que forme trois îles. Quatre couples trentenaires, six couples sexuagénaires, un jeune enfant (deux ans), deux femmes enceintes, un chien, un chat : c’est une petite communauté éphémère, les gens sont ici pour quelques jours, se réunissent sur une île pour l’apéritif, l’autre île pour brûler les ordures, un bateau-épicerie venu de Nargana passe vendre fruits et légumes (à prix d’or). On passe sa journée à essayer de marcher sur un tronc de cocotier incliné à l’horizontal, inlassablement le même chemin sur le tronc, inlassablement, la même chute avant d’arriver au bout.

Miriadup, l’île des puits en Kuna.
Après une pêche miraculeuse à l’agachon (le plongeur stationne au fond de l’eau et attend que le poisson s’approche de lui), nous mouillons près de Miriadup. Le soir, des hérons, des échassiers blancs pêchent le long de la mangrove. Des aigles pêcheurs survolent les parages. Le ciel est nuancé de rose, tout est calme.
Une famille habite cette île six mois par an, le reste de l’année, elle vit sur l’île de Carti. Les puits sont des trous d’eau dans le sable et se remplissent de pluie, on y prend de l’eau pour se baigner, faire la cuisine, boire. On trouve sur l’île une hutte ouverte entourée de bancs et de hamacs qui sert de salle à manger, une hutte où dort toute la famille avec des hamacs, un lit, les vêtements suspendus à une poutre et une hutte –cuisine : dans le sol de sable, à l’abri du vent, un feu de bois brûle, des poissons y sont fumés ; sur une planche, des poissons séchés accumulés constituent une réserve. C’est la nuit, il fait noir, les visages sont éclairés par le feu, le pagre péché grille et se charge de fumée, le riz avec la noix de coco rapée cuit dans une grosse marmite, le feu nous pénètre d’une odeur de fumée, c’est le langage simple du feu, du poisson, du riz, nous sommes dans l’obscurité ancestrale d’une hutte. Nous partageons le poisson, le riz, nous découpons un ananas, nous mangeons dans la nuit, balancés dans un hamac.
Le lendemain, nous allons à la pêche. Nous partons en pirogue en face de Miriadup. Dans quelques centimètres d’eau, Felipe et Salazar tendent un filet : les « sardinas », des alevins sont pris au piège, ils serviront d’appât, nous versons de l’eau dans la pirogue pour en faire un vivier, les sardinas sont déversées et frétillent autour de nos jambes. Nous en attrapons une, nous piquons l’hameçon dans l’œil de la sardina pour qu’elle fasse des mouvements désordonnés et attire le poisson. Debout dans la pirogue, nous lançons la ligne de traine et nous jetons de l’eau pour tromper le poisson : lui faire croire que de multiples sardinas sont là. Aussitôt, nous voyons arriver de petites carangues grises, des saumons des mers, des thazards ; quelques poissons-anguilles parviennent à dévorer la sardina sans être pris mais la plupart des poissons sont ramenés dans la pirogue en quelques minutes ; « listo » crions-nous quand un poisson est attrapé. Nous nous amusons comme des petits fous. En moins de deux heures, une centaine de poissons est pris. A notre retour à Miriadup, nous sommes attendus sur la plage : hommes, femmes, enfants nous accueillent, un échassier blanc espère quelques poissons, les chats accourent. Nous partageons la pêche, le surplus de poissons sera mis à sécher et augmentera la réserve. Quand six mois se seront écoulés, la famille s’en ira, et une autre famille arrivera pour constituer des réserves de poisson et entretenir la cocoteraie.

Ile de Waisaladup, cayo Holandes
Une petite fille blonde à la peau très blanche, adorable, se trouve parmi les enfants à la peau sombre et aux cheveux noirs. Elle est albinos, la peau rougie par le soleil et ses yeux bleus éblouis. Dans les croyances Kunas, on prête des pouvoirs spéciaux aux albinos : « grâce à leur yeux capables de percer la nuit, ils sont d’excellents chasseurs nocturnes. Les soirs d’éclipse de lune, ils sortent pour tuer le terrible dragon « mangeur de lune » Achu Simatapalet. La lune revient toujours, la légende dit vrai. » Elle est la petite-fille de Julio, le chef, le plus vieux de l’île. En fait, deux familles sont installées à demeure sur l’île. Elles ont des poules avec poussins, des dindons, des cochons, des viviers à poisson faits de roseaux, des pigeons, des chats se dorant sur les toits de palme et même des fleurs rouges et roses au milieu des cocotiers. L’île est très bien entretenue : le sol est nettoyé, balayé, les noix de coco sont rassemblées près des arbres, le bois, les palmes sèches forment des tas pour être brûlés. Il pousse sur l’île ce fruit gros comme une poire, blanc, gélatineux avec des alvéoles que l’on frotte contre sa peau pour soulager les piqures d’insectes et dont on extrait le jus pour soulager les maux de ventre. Plusieurs petites huttes au toit de palme et aux murs de roseaux composent le hameau : dans une hutte, des hamacs sont suspendus pour dormir par temps chaud, et deux lits servent par temps froid. Une hutte sert d’entrepôt, de réserve, une hutte sert de cuisine. On est fier de nous montrer le lecteur de cd qui fonctionne sur piles. On nous demande des cds car il n’y en a pas encore.

Cayo Limon
L’oncle de Jose Luis voulait transmettre son île avant de mourir, c’est donc Jose Luis son neveu qui a acheté une part de l’île 20 dollars pour pouvoir l’habiter, il s’occupe d’entretenir l’île, de récolter les noix de cocos qui seront vendues en Colombie ou distribuées à ceux qui possèdent d’autres parts. En échange de l’entretien de l’île, les autres héritiers lui versent un salaire de cinq dollars. Jose Luis a travaillé à Colon dans une pizzeria tenue par un Italien pendant cinq ans. Deux tiers des Kunas vivent en dehors de leur territoire, Kuna yala. Ses enfants sont scolarisés sur l’île de Carti ou pour les plus âgés, à Colon. La femme de José Luis a une longue ligne noire de maquillage dessinée sur l’arête du nez. Pendant que nous discutons, assis sur des troncs sculptés, elle est en train d’enfiler des perles orange et rouge autour de ses mollets, les perles forment des motifs géométriques, chaque mois elle recommence ce travail. Jose Luis avait un four en briques, il fabriquait des petits pains Kunas qu’il vendait aux voiliers de passage, mais les briques sont cassées, c’est son voisin sur l’île d’à côté qui en fabrique maintenant dans un four à gaz ; quand les pains sont prêts, il souffle dans un coquillage pour nous avertir.

Nargana, deux îles sont reliées par une passerelle en bois, une troisième île sert de piste d’atterrissage à des petits avions ; les bâtiments collectifs sont en béton, école, administrations, banque. Le village est fait de huttes, lorsqu’on s’y promène la nuit, on voit les pirogues attachées devant les huttes, on découvre par les interstices des roseaux, les feux qui brûlent, la lumière des flammes, on sent la fumée qui s’échappe des murs, on entend les voix parler tout bas.

A Green Island
Lisa est une magnifique jeune femme Kuna: cheveux mi-long vaporeux, sourcils redessinés au crayon noir, yeux soulignés de noir, le nez fin, un large sourire, habillée d’un pantalon, elle ressemble à une beauté occidentale, elle arrive sur une longue pirogue à moteur conduite par son motorista et monte sur le voilier de Jean-Charles : elle vient nous présenter ses molas. Lisa est une des plus valeureuses artistes de mola : son travail est soigné, délicat, ses motifs traditionnels - animaux quotidiens ( raie, frégate, crabe, chat etc…) et fabuleux, signes géométriques ésotériques, vie quotidienne - tout comme ses couleurs (rouge, jaune, orange, noir). Lisa est une belle femme et un homme : son apparence est celle d’une femme, son sexe, celui d’un homme. Elle est acceptée par sa communauté telle qu’elle, ses talents pour les molas sont une source de bénéfice certain. Mais son petit ami venu de Panama City pour s’installer avec elle a été rejeté. Lisa est une farouche défenseur de la tradition Kuna, de la coutume et une ambassadrice de sa culture tout en défendant opiniâtrement son choix sexuel. Lisa nous invite dans son village Organdi sur l’île de Rio Sidra à assister à une fête traditionnelle des quatre jours qui aura lieu dans trois jours.

Ile de Rio Sidra , fête des quatre jours,
« Inna Nega », la casa de la chicha est la plus grande hutte du village, après celle du Congreso. On y pénètre par une porte basse, à l’intérieur très sombre, des parfums flottent, des braises brûlent dans de petits récipients en terre et créent des touches de lumière, on entend des murmures, des airs de flutte, des psalmodies, l’atmosphère est au secret, au mystère. Des hommes en chemise fushia, pantalons noirs, certains avec une cravate nouée, sont assis sur des planches par terre ou des troncs d’arbre, ou allongés dans des hamacs, ils murmurent, chantent à voix basse l’histoire du peuple Kuna, jouent de la flutte de pan, du pipeau, s’assoupissent les uns sur les autres. Les femmes sont dans un autre coin de la hutte, les cheveux coupés courts, avec une petite frange, parées de foulard rouge et or, de leur blouse à mola, d’un tissu qui enserrent leur taille, ornées de perles aux mollets, d’or aux oreilles, au cou, maquillées d’un trait noir le long du nez, de fard à joue rose. A l’écart, une vieille femme accroupie fume la pipe. Les femmes discutent, commentent, regardent, vont et viennent, se soutiennent pour ne pas tomber, saoules. Les jarres de chicha sont déjà vides, du rhum pur est versé dans la calebasse qui passe de mains en mains. Deux fêtes organisées par les parents de deux jeunes filles vont se dérouler durant quatre jours : l’une est pour célébrer les premières règles d’une jeune fille, l’autre, la fête d’« Inna suit » indique au village qu’une autre jeune fille, réglée deux à trois ans plus tôt, est en âge de prendre époux. Devant la grande hutte a été construite une petite hutte dans laquelle les deux jeunes filles sont confinées, entourées de plus jeunes filles. Durant quatre jours, les Kantule, les chefs de cérémonies vont chanter tête bêche, balancés dans des hamacs « par le souffle de vie », il y aura des danses, la chicha coulera à flot, des actes rituels rythmeront les réjouissances : les jeunes filles auront les cheveux coupés courts, la plus âgée recevra son nom Kuna.

La casa de la chicha est le centre de la fête mais c’est tout le village qui est en fête. Dans les échoppes, c’est de la bière que l’on boit. Des groupes d’hommes borrachos circulent enlacés les uns aux autres. L’un d’eux m’interpelle : « de quel village es-tu ? J’hésite un instant : « je viens de France, je suis française. » Ils me regardent mieux : sur l’île-village d’à côté, à Mormake Tupu, des femmes m’ont fait le maquillage traditionnel : un long trait de couleur noir sur l’arête du nez, stylisé en petites croix -la couleur tient grâce au suc tiré d’une graine fendue en deux, appliquée sur la peau. Puis deux ronds roses de fard sur les joues. Elles m’avaient parée d’un foulard rouge et jaune, d’une blouse ornée d’une mola, d’un tissu noué à la taille. Je leur ai laissé les habits mais je suis partie à la fête, maquillée. Les borrachos me disent qu’ils pensaient que j’étais une maestra, maîtresse d’école, venue de Panama enseigner dans un village.
Un autre borracho nous arrête et nous parle de son dieu Paba, le dieu créateur de l’Univers, du mythique messager Ibeorgun, de la religion d’Ibeorgun que pratique le peuple Kuna. Il nous parle de la démocratie chez les grecs, combien il admire les grecs et leur sens politique. Il nous parle de tout cela, dans la rue de sable bordée de huttes millénaires où des femmes passent dans leur parure extraordinaire, cousent les molas devant leur maison, où des enfants jouent au basket sur la place principale, aux jeux electroniques assis par terre, à des jeux de cartes dans les petites boutiques…
Nous sommes avec une dizaine d’hommes buvant des bières, accoudés au comptoir d’ une hutte- épicerie, sombre, sans éclairage ; la pluie tombe dehors, l’un d’eux nous explique le sens de cette fête, les actes rituels qui l’accompagnent, la fabrication de la chicha, canne à sucre macérée avec des graines de cacao, la place prépondérante des femmes dans la société Kuna. Il nous répète plusieurs fois : « il vaut mieux naître femme, les hommes ne sont rien ici ; regardez-les avec leurs beaux habits, les colliers en or, les fêtes en leur honneur. Quand une femme naît, c’est une richesse. Son mari viendra habiter la hutte de sa belle-famille et travaillera pour elle. » Je lui demande où sont les Sahilas, les chefs du village, ou sont les Nélés, les chamans ? Il ne sait pas, ils sont borrachos. Il me dit que sa belle sœur est Nélé. Elle a des pouvoirs divinatoires. On la consulte pour guérir. Elle regarde le malade, sait d’où vient le mal, entre en contact avec les esprits. L’esprit du Nélé voyage dans les huit couches de royaumes situés au-dessus et au-dessous de la terre . Le Nélé est aidé d’un homme-médecine qui connaît les plantes qui soignent et d’un spécialiste du chant qui guérit. Les chants peuvent durer huit jours. La médecine Kuna mèle ainsi les chants, les plantes et la relation aux esprits. Les esprits hantent les huttes familiales. Les esprits sont évoqués à l’aide des Nuchus, statuettes de bois peint. Un jour, une femme dans une pirogue m’a montré ses nuchus, elle les transportait avec elle sur l’île cocoteraie où elle allait s’installer : ils représentaient trois femmes Kunas en habits traditionnels : foulard, blouse à mola et perles oranges, jaunes et noires peints sur le bois; accroché au nez des corps en bois, il y avait un petit anneau d’or qui dépassait.
Les Sahilas, peut-être en avons-nous croisé à l’entrée du village, dans la casa du Congreso « Omnaked nega ». C’est une grande hutte au toit de palmes et aux murs de bambou. A l’intérieur, des bancs disposés en étoile, des hamacs. Des vieux hommes sont assis ou allongés, en habit traditionnel : pantalon noir, chemises amples à manches longues, de couleurs vives unies, chapeau noir. L’un d’eux s’est avancé vers nous, nous a dit son nom, nous a serré la main. C’était le Sahila. « Le Sahila est choisi par les villageois en fonction de sa sagesse et de sa connaissance des traditions et de la culture, savoir transmis au cours de longues séances de chants auprès d’anciens Sahila.. » Michel Lecumberry me l’a appris, dans un document qu’il a édité sur les traditions Kunas. Il est français, arrivé en voilier aux San Blas et installé depuis à Portobelo.
Les îles-villages, par exemple Maquina ou Rio Sidra, sont entièrement occupées par les huttes. Chaque famille possède une hutte pour dormir où sont étendus les hamacs et suspendus les vêtements, qui sert de lieu de vie la journée, une hutte pour la cuisine où brûle le feu de bois, une petite cour fermée par des palissades de bambous, une petite hutte sur pilotis au-dessus de l’eau qui sert de WC, et parfois, toujours au-dessus de l’eau, un abri en bambou où est enfermé un cochon. En faisant le tour du village de Maquina, nous marchons dans un dédale de huttes, un groupe d’enfants nous suit, des femmes s’arrêtent pour nous regarder ; à l’entrée du village, se trouve la hutte du Congrès et l’école, un des rares bâtiments en béton. Les fenêtres servent de comptoir aux huttes-boutiques : épiceries, boulangerie, marchand de tissu. Sur une pancarte « se vende gasolina ». Une vieille femme assise dans l’entrée de sa hutte, à la lumière du jour. Un chat qui paresse. Un chien qui traverse une palissade. Un enclos dans lequel poussent des bananiers. Un homme nous mène à sa maison. Sa femme nous présente sa famille, et toutes celles qui portent comme prénom une déclinaison de son prénom Adélaïda : Adelina, Adela… Elle nous fait voir les molas qu’elle coud. Elle nous laisse sa carte de visite : on y voit la photo d’une île-cocoteraie. Elle me la montre du doigt, là-bas, au large. Il est indiqué : « Priciliano and Adelaïda, owners »(Priciliano et Adelaïda, propriétaires) au dos, leur adresse : « Mormaketupu or isla Maquina, Kuna-yala »

Je me rends compte de la similitude des indiens Kunas avec un autre peuple du Panama, les indiens Emberras que décrit JM Le Clezio dans « la fête chantée » : l’importance du chant, de la tradition orale, la présence des chamans, la science des plantes qui guérissent, les soleils et les lunes sur les jupes des femmes… Les Kunas viennent de la Sierra Nevada, en Colombie. Ils ont été chassé du continent par les Emberras et ont habité les îles des San Blas. Sur le continent, se trouvent les cimetières et les terrains agricoles des Kunas, les morts et la nourriture pour les vivants. Je ne savais rien des Kunas en arrivant aux San Blas. Je ne connaissais que la réputation de leurs fabuleuses molas. J’ai appris par la rencontre avec eux et plus tard, dans le livre de Michel Lecumberry.

Sur l’île Kuanidup, nous rencontrons Donaldo. Il est un Kuna dont la famille depuis plusieurs générations, est installée dans la ville de Panama. Donaldo est avocat, il travaille pour le ministère du développement, il est ici pour connaître les besoins des villageois. Donaldo a l’air très préoccupé, son téléphone portable constamment sonne (il nous demande même de le recharger sur notre bateau). Lors de la fête à Rio Sidra, il n’a pas l’air très à l’aise. Par la suite, Donaldo se dévoile : il a rendez-vous avec sa maîtresse sur l’île de Kuanidup dont elle est propriètaire. Elle a transformé cette île en une île pour touristes qui paient 75 dollars pour dormir sous une hutte. Donaldo est représentant d’un parti politique ; il veut faire élire sa maîtresse aux prochaines élections. Soudain, c’est le retour brutal dans notre monde. On est loin du temps du feu, du chant, de la danse. Voilà, tourisme, politique, argent, c’est peut-être le futur de ce peuple qui connaissait les plantes qui soignent, dont les chants pouvaient guérir, dont le souffle de l’esprit faisait balancer les hamacs, dont les albinos tuaient les dragons mangeurs de lune, ce peuple appelé les Kunas.

Départ de Chichime au petit matin, départ définitif, nous quittons les San Blas. Après six jours de pluie, la côte continentale est encore dans des plis brumeux, mais le soleil est revenu. Les îles sont dégagées. Chant du coq, bruit de la hache qui fend le bois, bruit de la pirogue mise à l’eau, bruits du matin, de l’éveil et départ. Le jour se lève, nous mettons les voiles.