Nous
sommes ancrés dans le lagon de Chichime
devant la hutte au toit de palmes et aux murs de roseaux construite
sur le sable. Il y a ici un reste de feu, un banc creusé
dans le tronc d’un arbre, une pirogue dans l’eau,
nous sommes ailleurs, dans un autre temps, autre que celui du
plastique, de l’industrie, dans un temps civilisé,
au pays des raies, des murènes vertes, des crabes géants,
au pays des Kunas. Les filles pubères ont les cheveux
courts, des anneaux d’or dans le nez, des blouses brodées,
des jupes avec des étoiles, des soleils, des lunes, des
bracelets aux dessins géométriques qui couvrent
les mollets, elles sont les êtres fantastiques dont je
brode les images avec des mots. Nous avons perdu le fantastique,
la magie, alors, nous allons d’une île à
l’autre, ébahis, nous osons à peine nous
approcher de ce temps lointain, de ces êtres lointains,
nous osons à peine traverser le temps, entrer dans le
temps du feu, de la hutte, du hamac pour toute couche, nous
longeons des îlots frangés de cocotiers, ceinturés
de sable blanc, posés comme des gouttes de temps sur
la mer. Les Kunas vont nous rejoindre, c’est sûr
nous leur donnerons notre santé, notre ciel, nos envies
de consommation, nos consolations, nos chimères, nous
allons leur faire perdre la mémoire. Approcher, c’est
les détruire . Nous nous approchons.
Aux San Blas, nous sommes littéralement endormis, pour
la première fois depuis le début de notre voyage,
nous avons un rythme de dormeur. Nous sommes loin de la frénésie
du Venezuela, loin des étapes brutales, avides du départ,
nos mouvements sont ralentis comme sous influence sous-marine,
nos déplacements limités, nous sommes dans un
rêve étrange, fantastique, une pirogue vient parfois
silencieusement se glisser contre la coque, une pirogue venue
d’un autre âge, avec ses femmes aux étoffes
brodées, aux chevilles enlacées de bijoux, ses
hommes presque nus, à la peau sombre, au corps, compact,
dur, musculeux, au regard lointain, ces êtres sans âge,
venus d’un autre âge, venus d’on ne sait où,
surgis soudain, silencieux, à nos côtés,
dans notre paysage d’eau, d’îles, de végétation,
de cris d’oiseaux, et tandis que sous le reflet de l’eau,
repose un autre paysage, de corail, d’algues, d’herbier,
de la silhouette nerveuse et solitaire du barracuda, de l’ombre
vivante, pailletée, d’une raie, des mouvements
ancestraux d’une tortue.
Monde
irréel de dessous l’eau, ou abrité dans
la coque de bois, plongés dans le monde irréel
des livres, Marelle, Trois Tristes Tigres, Autoportrait au vert,
La fête chantée, ou celui des jeux vidéo,
nous allons solitaires et groupés, faisant les mêmes
rêves au même moment.
Plusieurs
réalités, ici, plusieurs irréalités
et l’une que nous vivons est celle du jeu vidéo
« Pirates !». Il y a notre voyage aux Caraibes,
notre présence ici au Venezuela, ici à Curaçao,
ici au Panama et le capitaine Caracol commandant d’une
flottille pirate qui sévit dans la mer virtuelle des
Caraïbes, allant de l’île de la Tortuga à
Cuba, Cartagène, Curacao, dévastant Caracas, dansant
avec les filles des gouverneurs, enrôlant équipages,
subissant pertes et saisissant profits ; les deux réalités
se superposent, les cartes, celles du jeu et celle sur la table
à carte, se rejoignent, le capitaine Caracol et Pierre.
C’est à se demander s’il ne serait pas plus
sage de naviguer dans le jeu video.
Nous découvrons la fonction repeat de notre poste CD,
nous écoutons Noir Désir en boucle, sans fin,
et à l’intérieur du disque répété,
nous faisons répéter certaine chanson et la musique
comme le temps deviennent circulaires. Les San Blas, c’est
une expérience de ralentissement, d’immobilité,
une expérience de dépaysement de la notion du
temps.
Aux San Blas, on perd le fil du voyage : on ne sait plus où
on va, vers le Nord, vers Cuba, vers l’Ouest dans le Pacifique,
ou, ici, rester ici. Beaucoup de voiliers sont ici depuis plusieurs
années, ont atteint ce qu’ils cherchaient.
Puis on finit par se détacher de l’enchantement,
on finit par se réveiller, on part, on va dans le Pacifique.
Une pirogue creusée dans le tronc d’un arbre, est-ce
un arbre qui flotte, est-ce un de ces crocodiles que l’on
dit hanter ces îles ?
Une pirogue vient frotter son bois contre notre bois et nous
propose ses gerbes de tissus, une femme nous offre un fruit
étrange, rond à la peau de noix, à la chair
parfumée de mangue, et d’abricot, un homme à
la peau comme l’écorce d’un arbre nous propose
poulpe, crabes géants, langoustes minuscules.
Iles parfaites, venues de la perfection d’un rêve,
forêt de cocotiers aux lèvres de sable, au corps
d’eau turquoise.
Sur une île isolée, un lutin italien au cheveux
longs, sautillant d’un pied sur l’autre, nous parle
dans un français parfait, des requins qui fraient dans
les eaux des San Blas, il le dit en souriant, et quand nous
tirons au fusil harpon, nous regardons tout autour de nous,
nous attendant à voir surgir la masse blanche et inquiétante,
ne voyant passer au dessus de l’herbier de Phanérogames
que le vol inoffensif et royal d’une raie Léopard.
Aux San Blas, ceux qui étaient pour nous les auteurs
d’articles de magazine de voile deviennent des voisins
de voilier : nous rencontrons les Biquets sur leur voilier «
Voyage », des Toulousains partis vivre sur les mers depuis
une dizaine d’années ; on passe une semaine ensemble,
à plonger, chasser, faire des feux sur la plage pour
griller le poisson, rencontrer des indiens Kunas sur leurs îles,
on fait de longues ballades nautiques : on palme une heure sans
s’arrêter, découvrant coraux et poissons,
dans un long travelling sous marin, pour une vision cinématographique
des fonds.
Sous
l’eau
L’eau
frémit de bancs de poissons, les raies volent à
la surface, les dauphins sautent…un autre enchantement
des San Blas est celui de sa vie sous-marine.
Poisson-lime, grosse baliste, tout petit poisson aux points
bleus fluo, poisson-ange bleu à taches jaunes, banc de
thazards, de carangues, merous, perroquets arc-en-ciel, et marron
à points rouges, langoustes…une langouste tapie
sur le sable au centre d’un corail évidé,
se cache, ressort, se fait transpercer par la flèche
du fusil harpon. Festin de poissons, de langoustes, de crabes…A
l’affût au-dessus des récifs, ou dans le
tombant des récifs, vers les profondeurs, le film se
déroule.
Beauté des coraux, paysage extraterrestre, d’une
autre planète, d’un autre monde : corne d’élan,
coraux de feu, gorgone, orgues, cerveaux… Coraux, algues,
gorgones, devrais-je dire doigts, cerveaux, boyaux, tripes,
oreilles, yeux, chevelure, à l’intérieur
du corps mer.
L’eau
turquoise autour des îles, la piscine de Cayo
Holandes, l’impression de nager dans le ciel tellement
l’eau est transparente, de nager sur une mer qui n’existe
pas.
Aux
San Blas, on imagine le fantastique : je crois voir passer un
requin sans avoir peur, juste cinq secondes, le temps de me
dire que la masse blanche que je vois au loin, dans le tombant
du récif est trop grosse pour être un barracuda,
que ça peut être un requin ; et quand Pierre dit
je le vois, j’entends nettement les coups de mon cœur
qui bat mais est-ce moi qui en palmant à fond vers Pierre
pour lui dire qu’il y avait un requin et en disant ce
seul mot « requin » ait fait naître l’hallucination
« requin », Pierre n’est plus sûr de
l’avoir vu, tout au plus une lumière blanche, un
reflet dans l’eau.
Aux
San Blas, on approche le fantastique : sur le tombant du récif,
un requin est tapi au fond de l’eau, comme endormi, il
est long de 2m50, son corps est gris, mince avec une longue
queue et deux nageoires dorsales. Nous nous cachons derrière
du corail, il reste immobile, nous l’observons depuis
la surface, le requin bouge la queue et d’un mouvement
s’en va vers les profondeurs. C’est un requin nourrice,
nous le saurons par la suite, parfaitement inoffensif.
Chichime : Depuis le bateau,
nous voyons une raie Léopard passer, blanche, tachetée
de marron, 80cm de diamètre et une queue d’un mètre.
Nous la voyons voler sous l’eau, planer, faire onduler
son corps, majestueuse et son fouet qui la termine, balayer
la mer, danser. Nous voyons passer un rêve . Poissons-soldats,
girelle paon, perroquets arc en ciel, barracudas, poisson-coffre,
raies, tant d’espèces peuplent les fonds sous marins,
je poursuis trois petits calamars et las d’être
poursuivis, ils s’immobilisent sous moi, me regardent,
je les regarde, ils me regardent, nous nous regardons…
Une murène verte, la plus grosse des Caraïbes est
dressée au centre d’un pâté de corail,
son long corps dépasse d’un mètre, au bout
sa tête allongée, sa gueule édentée,
elle nous regarde, couleur verte effrayante, algue animale,
Pierre s’approche, il ne l’a pas vue, moi qui l’ai
vue, je recule, le temps de la lui signaler, elle disparaît
dans le rocher, elle réapparaît dans un trou latéral,
à peine sa gueule sortie, sa gueule et ses dents, elle
s’enfonce à nouveau dans le corail.
Trois crabes géants achetés à un pêcheur,
l’un deux s’échappe du seau, Paul lui lance
un lasso dérisoire, le crabe est déjà dans
l’eau ; le lendemain, revanche : sous un rocher dans l’eau,
un crabe géant est tapi, c’est une sorte d’araignée
de mer géante aux grandes pattes velues, Pierre avec
un crochet l’alpague et avec l’aide de Paul, le
fourre dans le filet à poissons. La bête résiste
à peine. Crabe géant à la chair légèrement
sucrée, et même un jour, au goût de foie
gras.
Dauphins de Chichime, trois petits dauphins bien sages glissant
dans l’eau.
Au mouillage de Cayo Limon,
un grand dauphin à quelques mètres de nous traverse
la passe.
Cayo
Holandes, je regardais sous l’eau, j’attendais,
je l’attendais, je rêvais de plonger avec une raie,
je l’attendais et elle est venue, juste à côté
de l’annexe, c’est une raie pastenague, elle est
à cinq mètres de profondeur, l’eau est un
peu trouble et on ne distingue pas son fouet, elle nage le long
de la pente récifale, je la suis, je nage à la
surface, elle au dessous, l’annexe est déjà
loin, elle va vers la mangrove, je la suis encore puis je m’arrache
de l’enchantement, je retourne à l’annexe.
Nous avons acheté une mola brodée d’une
raie et chaque matin , je la regarde pour voir de nouvelles
raies dans la journée. C’est mon talisman.
Au loin, une grosse tortue laisse son cou dépasser de
la surface plate de l’eau.
A
quelques mètres de Caracolito, près de coco
Bandero, une raie pastenague est enfouie dans le sable,
elle soulève le sable avec tout son corps pour dénicher
sa nourriture, ses gros yeux sur son dos semblent me surveiller.
Postée à cinq mètres au-dessus d’elle,
je la regarde depuis plus d’un quart d’heure quand
venue de derrière, aidée par le courant, une immense
raie Léopard déboule, fonce sur la raie Pastenague
et la chasse. Son fouet est plus grand que moi. Les deux raies
s’en vont, la Pastenague au fond de l’eau tandis
que je vois s’élever vers la surface la raie Léopard
et disparaître dans la mer brouillée par le sable.
Les
îles
Cent,
deux cent, trois cent îles forment l’archipel des
San Blas, nous en n’avons exploré qu’une
infime partie…Nous naviguons d’une île à
l’autre, à vue, le soleil dans le dos ou à
la verticale, pour distinguer les récifs et évaluer
la profondeur grâce à la couleur de l’eau.
Toutes les îles ou les récifs ne sont pas répertoriés
sur les cartes marines ou le sont mal, cela nous vaut quelques
poussées d’adrénaline.
Nous mouillons devant l’île de Raoul à Chichime.
L’île est une cocoteraie au sol propre, balayé,
aux tas de bois rangés, il y a une hutte ouverte où
un feu fume en permanence, une hutte fermée : des hamacs
à l’abri du soleil et du vent y sont suspendus
pour toute la famille. Des enfants, quatre sœurs et quatre
frères jouent, les parents venus de l’île
de Carti s’occupent des cocotiers. Chaque île est
une propriété, chaque cocotier, une propriété.
On se promène dans la forêt ordonnée, sous
les cocotiers aux ombres hautes, l’air est frais, le vent
fait remuer les palmes, anime d’un frisson cette peau
végétale, le sable atténue le bruit des
pas, la mer remue, une noix de coco, comme une bombe, s’écrase
à terre, on marche avec prudence, en regardant vers le
haut et pourtant se sentant à l’abri, dans l’ombre
géante, comme dans une grotte, dans une préhistoire.
On est tellement devenu invisible que le soir, on voit des hommes,
des petits enfants se baigner dans les trous d’eau sans
être vu d’eux.
En face de cette île, se trouve un minuscule îlot,
quatre cocotiers plantés sur un banc de sable, et Caracolito
est à l’ancre entre les deux, entre ces deux perfections.
Cayo
Holandes : lagon immense entouré de récifs
au bord duquel surgissent les îles. Iles inhabitées,
inhabituées, ici on ne s’y aventure pas, la mangrove
est dense, inextricable, la nuit des poissons rôdent autour
du bateau comme des chiens et la mer du large qui heurte le
récif grogne en permanence. On entend des craquements
réguliers venus d’une des îles. Paul fait
des cauchemars, moi, je rêve au jeu vidéo de Pierre
« Pirates ! ».
Coco
Bandero,
Dix voiliers sont ancrés dans le triangle que forme trois
îles. Quatre couples trentenaires, six couples sexuagénaires,
un jeune enfant (deux ans), deux femmes enceintes, un chien,
un chat : c’est une petite communauté éphémère,
les gens sont ici pour quelques jours, se réunissent
sur une île pour l’apéritif, l’autre
île pour brûler les ordures, un bateau-épicerie
venu de Nargana passe vendre fruits et légumes (à
prix d’or). On passe sa journée à essayer
de marcher sur un tronc de cocotier incliné à
l’horizontal, inlassablement le même chemin sur
le tronc, inlassablement, la même chute avant d’arriver
au bout.
Miriadup,
l’île des puits en Kuna.
Après une pêche miraculeuse à l’agachon
(le plongeur stationne au fond de l’eau et attend que
le poisson s’approche de lui), nous mouillons près
de Miriadup. Le soir, des hérons, des échassiers
blancs pêchent le long de la mangrove. Des aigles pêcheurs
survolent les parages. Le ciel est nuancé de rose, tout
est calme.
Une famille habite cette île six mois par an, le reste
de l’année, elle vit sur l’île de Carti.
Les puits sont des trous d’eau dans le sable et se remplissent
de pluie, on y prend de l’eau pour se baigner, faire la
cuisine, boire. On trouve sur l’île une hutte ouverte
entourée de bancs et de hamacs qui sert de salle à
manger, une hutte où dort toute la famille avec des hamacs,
un lit, les vêtements suspendus à une poutre et
une hutte –cuisine : dans le sol de sable, à l’abri
du vent, un feu de bois brûle, des poissons y sont fumés
; sur une planche, des poissons séchés accumulés
constituent une réserve. C’est la nuit, il fait
noir, les visages sont éclairés par le feu, le
pagre péché grille et se charge de fumée,
le riz avec la noix de coco rapée cuit dans une grosse
marmite, le feu nous pénètre d’une odeur
de fumée, c’est le langage simple du feu, du poisson,
du riz, nous sommes dans l’obscurité ancestrale
d’une hutte. Nous partageons le poisson, le riz, nous
découpons un ananas, nous mangeons dans la nuit, balancés
dans un hamac.
Le lendemain, nous allons à la pêche. Nous partons
en pirogue en face de Miriadup. Dans quelques centimètres
d’eau, Felipe et Salazar tendent un filet : les «
sardinas », des alevins sont pris au piège, ils
serviront d’appât, nous versons de l’eau dans
la pirogue pour en faire un vivier, les sardinas sont déversées
et frétillent autour de nos jambes. Nous en attrapons
une, nous piquons l’hameçon dans l’œil
de la sardina pour qu’elle fasse des mouvements désordonnés
et attire le poisson. Debout dans la pirogue, nous lançons
la ligne de traine et nous jetons de l’eau pour tromper
le poisson : lui faire croire que de multiples sardinas sont
là. Aussitôt, nous voyons arriver de petites carangues
grises, des saumons des mers, des thazards ; quelques poissons-anguilles
parviennent à dévorer la sardina sans être
pris mais la plupart des poissons sont ramenés dans la
pirogue en quelques minutes ; « listo » crions-nous
quand un poisson est attrapé. Nous nous amusons comme
des petits fous. En moins de deux heures, une centaine de poissons
est pris. A notre retour à Miriadup, nous sommes attendus
sur la plage : hommes, femmes, enfants nous accueillent, un
échassier blanc espère quelques poissons, les
chats accourent. Nous partageons la pêche, le surplus
de poissons sera mis à sécher et augmentera la
réserve. Quand six mois se seront écoulés,
la famille s’en ira, et une autre famille arrivera pour
constituer des réserves de poisson et entretenir la cocoteraie.
Ile
de Waisaladup, cayo Holandes
Une petite fille blonde à la peau très blanche,
adorable, se trouve parmi les enfants à la peau sombre
et aux cheveux noirs. Elle est albinos, la peau rougie par le
soleil et ses yeux bleus éblouis. Dans les croyances
Kunas, on prête des pouvoirs spéciaux aux albinos
: « grâce à leur yeux capables de percer
la nuit, ils sont d’excellents chasseurs nocturnes. Les
soirs d’éclipse de lune, ils sortent pour tuer
le terrible dragon « mangeur de lune » Achu Simatapalet.
La lune revient toujours, la légende dit vrai. »
Elle est la petite-fille de Julio, le chef, le plus vieux de
l’île. En fait, deux familles sont installées
à demeure sur l’île. Elles ont des poules
avec poussins, des dindons, des cochons, des viviers à
poisson faits de roseaux, des pigeons, des chats se dorant sur
les toits de palme et même des fleurs rouges et roses
au milieu des cocotiers. L’île est très bien
entretenue : le sol est nettoyé, balayé, les noix
de coco sont rassemblées près des arbres, le bois,
les palmes sèches forment des tas pour être brûlés.
Il pousse sur l’île ce fruit gros comme une poire,
blanc, gélatineux avec des alvéoles que l’on
frotte contre sa peau pour soulager les piqures d’insectes
et dont on extrait le jus pour soulager les maux de ventre.
Plusieurs petites huttes au toit de palme et aux murs de roseaux
composent le hameau : dans une hutte, des hamacs sont suspendus
pour dormir par temps chaud, et deux lits servent par temps
froid. Une hutte sert d’entrepôt, de réserve,
une hutte sert de cuisine. On est fier de nous montrer le lecteur
de cd qui fonctionne sur piles. On nous demande des cds car
il n’y en a pas encore.
Cayo
Limon
L’oncle de Jose Luis voulait transmettre son île
avant de mourir, c’est donc Jose Luis son neveu qui a
acheté une part de l’île 20 dollars pour
pouvoir l’habiter, il s’occupe d’entretenir
l’île, de récolter les noix de cocos qui
seront vendues en Colombie ou distribuées à ceux
qui possèdent d’autres parts. En échange
de l’entretien de l’île, les autres héritiers
lui versent un salaire de cinq dollars. Jose Luis a travaillé
à Colon dans une pizzeria tenue par un Italien pendant
cinq ans. Deux tiers des Kunas vivent en dehors de leur territoire,
Kuna yala. Ses enfants sont scolarisés sur l’île
de Carti ou pour les plus âgés, à Colon.
La femme de José Luis a une longue ligne noire de maquillage
dessinée sur l’arête du nez. Pendant que
nous discutons, assis sur des troncs sculptés, elle est
en train d’enfiler des perles orange et rouge autour de
ses mollets, les perles forment des motifs géométriques,
chaque mois elle recommence ce travail. Jose Luis avait un four
en briques, il fabriquait des petits pains Kunas qu’il
vendait aux voiliers de passage, mais les briques sont cassées,
c’est son voisin sur l’île d’à
côté qui en fabrique maintenant dans un four à
gaz ; quand les pains sont prêts, il souffle dans un coquillage
pour nous avertir.
Nargana,
deux îles sont reliées par une passerelle en bois,
une troisième île sert de piste d’atterrissage
à des petits avions ; les bâtiments collectifs
sont en béton, école, administrations, banque.
Le village est fait de huttes, lorsqu’on s’y promène
la nuit, on voit les pirogues attachées devant les huttes,
on découvre par les interstices des roseaux, les feux
qui brûlent, la lumière des flammes, on sent la
fumée qui s’échappe des murs, on entend
les voix parler tout bas.
A
Green Island
Lisa est une magnifique jeune femme Kuna: cheveux mi-long vaporeux,
sourcils redessinés au crayon noir, yeux soulignés
de noir, le nez fin, un large sourire, habillée d’un
pantalon, elle ressemble à une beauté occidentale,
elle arrive sur une longue pirogue à moteur conduite
par son motorista et monte sur le voilier de Jean-Charles :
elle vient nous présenter ses molas. Lisa est une des
plus valeureuses artistes de mola : son travail est soigné,
délicat, ses motifs traditionnels - animaux quotidiens
( raie, frégate, crabe, chat etc…) et fabuleux,
signes géométriques ésotériques,
vie quotidienne - tout comme ses couleurs (rouge, jaune, orange,
noir). Lisa est une belle femme et un homme : son apparence
est celle d’une femme, son sexe, celui d’un homme.
Elle est acceptée par sa communauté telle qu’elle,
ses talents pour les molas sont une source de bénéfice
certain. Mais son petit ami venu de Panama City pour s’installer
avec elle a été rejeté. Lisa est une farouche
défenseur de la tradition Kuna, de la coutume et une
ambassadrice de sa culture tout en défendant opiniâtrement
son choix sexuel. Lisa nous invite dans son village Organdi
sur l’île de Rio Sidra à assister à
une fête traditionnelle des quatre jours qui aura lieu
dans trois jours.
Ile
de Rio Sidra , fête des
quatre jours,
« Inna Nega », la casa de la chicha est la plus
grande hutte du village, après celle du Congreso. On
y pénètre par une porte basse, à l’intérieur
très sombre, des parfums flottent, des braises brûlent
dans de petits récipients en terre et créent des
touches de lumière, on entend des murmures, des airs
de flutte, des psalmodies, l’atmosphère est au
secret, au mystère. Des hommes en chemise fushia, pantalons
noirs, certains avec une cravate nouée, sont assis sur
des planches par terre ou des troncs d’arbre, ou allongés
dans des hamacs, ils murmurent, chantent à voix basse
l’histoire du peuple Kuna, jouent de la flutte de pan,
du pipeau, s’assoupissent les uns sur les autres. Les
femmes sont dans un autre coin de la hutte, les cheveux coupés
courts, avec une petite frange, parées de foulard rouge
et or, de leur blouse à mola, d’un tissu qui enserrent
leur taille, ornées de perles aux mollets, d’or
aux oreilles, au cou, maquillées d’un trait noir
le long du nez, de fard à joue rose. A l’écart,
une vieille femme accroupie fume la pipe. Les femmes discutent,
commentent, regardent, vont et viennent, se soutiennent pour
ne pas tomber, saoules. Les jarres de chicha sont déjà
vides, du rhum pur est versé dans la calebasse qui passe
de mains en mains. Deux fêtes organisées par les
parents de deux jeunes filles vont se dérouler durant
quatre jours : l’une est pour célébrer les
premières règles d’une jeune fille, l’autre,
la fête d’« Inna suit » indique au village
qu’une autre jeune fille, réglée deux à
trois ans plus tôt, est en âge de prendre époux.
Devant la grande hutte a été construite une petite
hutte dans laquelle les deux jeunes filles sont confinées,
entourées de plus jeunes filles. Durant quatre jours,
les Kantule, les chefs de cérémonies vont chanter
tête bêche, balancés dans des hamacs «
par le souffle de vie », il y aura des danses, la chicha
coulera à flot, des actes rituels rythmeront les réjouissances
: les jeunes filles auront les cheveux coupés courts,
la plus âgée recevra son nom Kuna.
La
casa de la chicha est le centre de la fête mais c’est
tout le village qui est en fête. Dans les échoppes,
c’est de la bière que l’on boit. Des groupes
d’hommes borrachos circulent enlacés les uns aux
autres. L’un d’eux m’interpelle : «
de quel village es-tu ? J’hésite un instant : «
je viens de France, je suis française. » Ils me
regardent mieux : sur l’île-village d’à
côté, à Mormake
Tupu, des femmes m’ont fait le maquillage traditionnel
: un long trait de couleur noir sur l’arête du nez,
stylisé en petites croix -la couleur tient grâce
au suc tiré d’une graine fendue en deux, appliquée
sur la peau. Puis deux ronds roses de fard sur les joues. Elles
m’avaient parée d’un foulard rouge et jaune,
d’une blouse ornée d’une mola, d’un
tissu noué à la taille. Je leur ai laissé
les habits mais je suis partie à la fête, maquillée.
Les borrachos me disent qu’ils pensaient que j’étais
une maestra, maîtresse d’école, venue de
Panama enseigner dans un village.
Un autre borracho nous arrête et nous parle de son dieu
Paba, le dieu créateur de l’Univers, du mythique
messager Ibeorgun, de la religion d’Ibeorgun que pratique
le peuple Kuna. Il nous parle de la démocratie chez les
grecs, combien il admire les grecs et leur sens politique. Il
nous parle de tout cela, dans la rue de sable bordée
de huttes millénaires où des femmes passent dans
leur parure extraordinaire, cousent les molas devant leur maison,
où des enfants jouent au basket sur la place principale,
aux jeux electroniques assis par terre, à des jeux de
cartes dans les petites boutiques…
Nous sommes avec une dizaine d’hommes buvant des bières,
accoudés au comptoir d’ une hutte- épicerie,
sombre, sans éclairage ; la pluie tombe dehors, l’un
d’eux nous explique le sens de cette fête, les actes
rituels qui l’accompagnent, la fabrication de la chicha,
canne à sucre macérée avec des graines
de cacao, la place prépondérante des femmes dans
la société Kuna. Il nous répète
plusieurs fois : « il vaut mieux naître femme, les
hommes ne sont rien ici ; regardez-les avec leurs beaux habits,
les colliers en or, les fêtes en leur honneur. Quand une
femme naît, c’est une richesse. Son mari viendra
habiter la hutte de sa belle-famille et travaillera pour elle.
» Je lui demande où sont les Sahilas, les chefs
du village, ou sont les Nélés, les chamans ? Il
ne sait pas, ils sont borrachos. Il me dit que sa belle sœur
est Nélé. Elle a des pouvoirs divinatoires. On
la consulte pour guérir. Elle regarde le malade, sait
d’où vient le mal, entre en contact avec les esprits.
L’esprit du Nélé voyage dans les huit couches
de royaumes situés au-dessus et au-dessous de la terre
. Le Nélé est aidé d’un homme-médecine
qui connaît les plantes qui soignent et d’un spécialiste
du chant qui guérit. Les chants peuvent durer huit jours.
La médecine Kuna mèle ainsi les chants, les plantes
et la relation aux esprits. Les esprits hantent les huttes familiales.
Les esprits sont évoqués à l’aide
des Nuchus, statuettes de bois peint. Un jour, une femme dans
une pirogue m’a montré ses nuchus, elle les transportait
avec elle sur l’île cocoteraie où elle allait
s’installer : ils représentaient trois femmes Kunas
en habits traditionnels : foulard, blouse à mola et perles
oranges, jaunes et noires peints sur le bois; accroché
au nez des corps en bois, il y avait un petit anneau d’or
qui dépassait.
Les Sahilas, peut-être en avons-nous croisé à
l’entrée du village, dans la casa du Congreso «
Omnaked nega ». C’est une grande hutte au toit de
palmes et aux murs de bambou. A l’intérieur, des
bancs disposés en étoile, des hamacs. Des vieux
hommes sont assis ou allongés, en habit traditionnel
: pantalon noir, chemises amples à manches longues, de
couleurs vives unies, chapeau noir. L’un d’eux s’est
avancé vers nous, nous a dit son nom, nous a serré
la main. C’était le Sahila. « Le Sahila est
choisi par les villageois en fonction de sa sagesse et de sa
connaissance des traditions et de la culture, savoir transmis
au cours de longues séances de chants auprès d’anciens
Sahila.. » Michel Lecumberry me l’a appris, dans
un document qu’il a édité sur les traditions
Kunas. Il est français, arrivé en voilier aux
San Blas et installé depuis à Portobelo.
Les îles-villages, par exemple Maquina ou Rio Sidra, sont
entièrement occupées par les huttes. Chaque famille
possède une hutte pour dormir où sont étendus
les hamacs et suspendus les vêtements, qui sert de lieu
de vie la journée, une hutte pour la cuisine où
brûle le feu de bois, une petite cour fermée par
des palissades de bambous, une petite hutte sur pilotis au-dessus
de l’eau qui sert de WC, et parfois, toujours au-dessus
de l’eau, un abri en bambou où est enfermé
un cochon. En faisant le tour du village
de Maquina, nous marchons dans un dédale de huttes,
un groupe d’enfants nous suit, des femmes s’arrêtent
pour nous regarder ; à l’entrée du village,
se trouve la hutte du Congrès et l’école,
un des rares bâtiments en béton. Les fenêtres
servent de comptoir aux huttes-boutiques : épiceries,
boulangerie, marchand de tissu. Sur une pancarte « se
vende gasolina ». Une vieille femme assise dans l’entrée
de sa hutte, à la lumière du jour. Un chat qui
paresse. Un chien qui traverse une palissade. Un enclos dans
lequel poussent des bananiers. Un homme nous mène à
sa maison. Sa femme nous présente sa famille, et toutes
celles qui portent comme prénom une déclinaison
de son prénom Adélaïda : Adelina, Adela…
Elle nous fait voir les molas qu’elle coud. Elle nous
laisse sa carte de visite : on y voit la photo d’une île-cocoteraie.
Elle me la montre du doigt, là-bas, au large. Il est
indiqué : « Priciliano and Adelaïda, owners
»(Priciliano et Adelaïda, propriétaires) au
dos, leur adresse : « Mormaketupu or isla Maquina, Kuna-yala
»
Je
me rends compte de la similitude des indiens Kunas avec un autre
peuple du Panama, les indiens Emberras que décrit JM
Le Clezio dans « la fête chantée »
: l’importance du chant, de la tradition orale, la présence
des chamans, la science des plantes qui guérissent, les
soleils et les lunes sur les jupes des femmes… Les Kunas
viennent de la Sierra Nevada, en Colombie. Ils ont été
chassé du continent par les Emberras et ont habité
les îles des San Blas. Sur le continent, se trouvent les
cimetières et les terrains agricoles des Kunas, les morts
et la nourriture pour les vivants. Je ne savais rien des Kunas
en arrivant aux San Blas. Je ne connaissais que la réputation
de leurs fabuleuses molas. J’ai appris par la rencontre
avec eux et plus tard, dans le livre de Michel Lecumberry.
Sur
l’île Kuanidup,
nous rencontrons Donaldo. Il est un Kuna dont la famille depuis
plusieurs générations, est installée dans
la ville de Panama. Donaldo est avocat, il travaille pour le
ministère du développement, il est ici pour connaître
les besoins des villageois. Donaldo a l’air très
préoccupé, son téléphone portable
constamment sonne (il nous demande même de le recharger
sur notre bateau). Lors de la fête à Rio Sidra,
il n’a pas l’air très à l’aise.
Par la suite, Donaldo se dévoile : il a rendez-vous avec
sa maîtresse sur l’île de Kuanidup dont elle
est propriètaire. Elle a transformé cette île
en une île pour touristes qui paient 75 dollars pour dormir
sous une hutte. Donaldo est représentant d’un parti
politique ; il veut faire élire sa maîtresse aux
prochaines élections. Soudain, c’est le retour
brutal dans notre monde. On est loin du temps du feu, du chant,
de la danse. Voilà, tourisme, politique, argent, c’est
peut-être le futur de ce peuple qui connaissait les plantes
qui soignent, dont les chants pouvaient guérir, dont
le souffle de l’esprit faisait balancer les hamacs, dont
les albinos tuaient les dragons mangeurs de lune, ce peuple
appelé les Kunas.
Départ
de Chichime au petit matin,
départ définitif, nous quittons les San Blas.
Après six jours de pluie, la côte continentale
est encore dans des plis brumeux, mais le soleil est revenu.
Les îles sont dégagées. Chant du coq, bruit
de la hache qui fend le bois, bruit de la pirogue mise à
l’eau, bruits du matin, de l’éveil et départ.
Le jour se lève, nous mettons les voiles.