De
Curaçao
à
Archipel des San Blas
(Porvenir)
12°04,936' N
68°51,708' N
 
9°33,513' N
78°56,992' W
18/02/06
 
23/02/06

Distance parcourue
674 Milles
Durée étape
120 heures
Vitesse moyenne
5,6 Noeuds


Règle N°1: ne pas partir quand la météo n'est pas bonne.

Règle N°2: ne pas donner de rendez-vous en un lieu où l'on n'est pas déjà.

Régle N°3: ce sont les autres qui nous rejoignent et pas le contraire.

Règle N°4: ne pas partir si l'on ne se sent pas en pleine forme et en bonne santé

Règle N°5: ne pas passer au large de la colombie...

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Du 18 au 23 février 2006, Curaçao-San Blas, Panama

18 février
Vite s’échapper à regret pour Marcello mais sans regret pour Curaçao et retrouver le large. En réalité, je pars avec mal au ventre depuis la veille et sans le rendez-vous avec le frère de Pierre, Paul, au Panama, nous ne serions jamais partis ce jour là. Nous avons fait provision de fruits et légumes achetés au marché flottant de Willemstad sur le quai bordé de lanchas venues de Coro au Venezuela. Nous reprenons le chenal d’accès, repassons par Barbara Beach, dégoûtés, et débouchons sur la mer ; un hélicoptère de l’armée tourne cinq fois autour de Caracolito, nous donnant l’impression d’être à sa merci, puis va se poser sur un navire militaire américain. Un énorme paquebot passe à bonne distance, sa silhouette se découpe comme un château fantôme sur l’horizon. Le soir est déjà là. Nous voguons à plus de cinq nœuds, le vent est Nord-Est, la mer peu agitée, les dieux sont avec nous et moi je vais me coucher. La nuit tombe, Nous quittons Curaçao et longeons la côte d’Aruba, l’île est petite et plate, éclairée par endroits. Quelques étoiles dans le ciel puis la lune arrive et les efface. Je veille à l’intérieur, la lune punaisée dans l’ouverture du bateau, elle est au trois quart pleine, horizontale comme seule notre position près de l’équateur permet de la voir, et sa lumière dans le ciel pur est phosphorescente, impossible de la regarder en face. Eblouie en pleine nuit.
La mer s’est formée en creux et plis, la vitesse du bateau avec un ris atteint jusqu’à 8 nœuds.

19 février
Quand le jour se lève, le vent est calmé, la mer est belle, nous bénéficions d’un courant favorable qui nous pousse entre 1 et 2 nœuds. Ciel, teinté de rose, perlé de nuages, un oiseau blanc avec une queue longue et fine vient jouer autour du bateau comme un dauphin dans l’eau, remonte le vent, à coup d’ailes rapides, se laisse glisser au vent, approche les voiles, bifurque, s’éloigne, prend le large, retourne dans son paradis de nuages.
Le spi est hissé, nous allons en douceur entre 7 et 8 nœuds.
Nous laissons les îles, retrouvons la pleine mer. Bonheur de l’eau à perte de vue. Perte de vue, de temps, d’esprit, nous ne sommes plus dans le même monde. Petits nuages de soie blanche, petites peluches de laine, petits chats angora lovés. Le ciel repose sur une prairie bleue.
Nous passons la redoutée Punta gallina (la pointe poule) comme sur du velours. Cette pointe à la frontière entre Venezuela et Colombie marque une remontée des fonds, une accélération des vents, une mer creusée, mais nous sommes passés à plus de 30 milles de la côte et nous ne sentons rien de tout cela.
Le soleil rouge glisse dans la mer et bientôt la lune blanche montera dans le ciel, tout sera à l’équilibre.
Après le repas, cela ne va pas du tout, j’ai de la fièvre, mes habits sont trempés de sueur et toujours ce tiraillement dans le ventre. Toute la nuit, nous sommes dans l’expectative : allons nous nous arrêter à Carthagène ? Pierre fait un quart de cinq heures, puis je le remplace. Nous nous couchons, les mains et le visage brûlants comme si nous avions absorber tout le feu du soleil. Nous croisons des tankers, tous sur notre gauche avec une route parallèle à la nôtre, vers Panama.

20 février
Petit matin passé dans le sommeil, je me réveille, tout va bien, je n’ai plus de fièvre. Dehors, des piaillements attirent mon attention : une soixantaine d’oiseaux blancs survolent un banc de poissons et pêchent. Je n’en ai jamais vu autant en pleine mer.
La mer est devenue grosse, crêtée de blanc, des vagues de deux à trois mètres se succèdent. Nous allons plein vent arrière, génois seul tangonné. Nous sommes à l’intérieur quand un grand bruit se produit sur le pont, le bateau est dévié sur le côté, la vaisselle qui séchait au soleil se déverse dans le cockpit dans un grand fracas. Nous sortons ahuris, nous attendant à tout. Le tangon gît, le rail qui tenait au mât s’est cassé. Le génois, sans maintien, bât. Le vent a forci, force 5 à 6, plus de 20 nœuds et quand le génois bât, le bateau est agité de grandes secousses. Intenable. Pierre cherche la solution. Nous dévions notre route pour lofer davantage, le génois étant moins sollicité. Vers 16h, nous finissons par enrouler le génois et hisser l’inter. Le bateau est mieux tenu, il file à plus de cinq nœuds. Les vagues ont grossi, on entend un sifflement aigu, continu : le vent. Première fois que je l’entends comme ça. Thermomètre dans la bouche, je suis en train de prendre ma température quand une grosse vague arrive par derrière et entre dans le cockpit. Mais c’est chez nous, j’en envie de lui dire. Je n’avais jamais vu une vague entrer comme ça ; entrer chez nous, dans notre espace de vie. Quelques gouttes éclaboussent l’intérieur. Le bas de porte était déjà mis, nous mettons le rideau de pluie. La météo prévoyait plus de mer et plus de vent pour demain, et c’est sans doute ce qui se prépare. Le fil qui reliait la BLU à l’ordinateur s’est rompu et nous ne pouvons plus prendre de carte météo. Heureusement, nous avions des prévisions à 7 jours et ces conditions ont prévu de s’adoucir après demain.
Le spectacle est fascinant : la mer tout autour, creusée, blanche, les vagues qui roulent et viennent lécher la coque, le bateau soulevé, le sifflement du vent, l’eau brassée sous la coque. Pendant des heures, ce spectacle.

20 février, nuit
Nous sommes tous les deux à l’intérieur, l’un en veille avec gilet de sauvetage surveillant l’horizon régulièrement, l’autre dormant ou essayant de dormir. Une énorme vague incline le bateau sur le côté : je suis projetée sur l’autre couchette et une kyrielle d’objets nous tombe dessus : lunettes, habits, oranges, ordinateur…Les boites de conserve sont sorties de leur filet et sont en vrac dans le couloir, la grosse cocote minute est hors du placard, le placard à ciré s’est déversé. Nous ne sommes pas blessés : j’étais allongée sur le côté quand la vague est arrivée et je me suis retenue avec mes bras, Pierre était dans la banette , aucun objet ne nous a fait mal dans sa chute. Pierre a déjà mis son gilet de sauvetage pour barrer : le pilote ne réagit plus assez vite face aux vagues, désormais, nous allons barrer. Le bateau est sous inter seul et surfe à plus de 12 nœuds. Nous estimons qu’il atteint parfois la vitesse de 15 nœuds, nous ne regardons plus la vitesse du bateau sur le GPS, nous sommes ahuris. En trois secondes, on passe de 5 nœuds à 10 nœuds. Nous restons un moment sans réagir. Nous finissons par changer de voile : nous déroulons un minimum le génois avant d’affaler l’inter et de mettre un foc de 7m2 puis d’enrouler le génois. Pierre harnaché a effectué l’opération à l’avant du bateau. Les tensions à l’avant du bateau sont intenses et nous préférons préserver le génois, c’est dans ces moments là qu’on ne regrette pas l’installation d’un étai largable. Notre vitesse se stabilise autour de cinq nœuds. Toute la nuit, la mer est dans le même état : vent force 8, creux de cinq mètres, vent hurleur. Je me souviens de Vincent Lenfantin qui écrit lors d’un coup de vent que le vent est un loup qui hurle. C’est ça, exactement ça. Autant dire que cette nuit-là, nous ne dormons pas. Nous nous relayons à la barre et bizarrement, nous sommes plus inquiets à l’intérieur qu’à l’extérieur ; à l’intérieur, il faut nous habituer aux bruits, les identifier un par un, donner de la raison à cet univers déraisonnable : hurlement du vent, bruissement de l’eau sous la coque, froissement des vagues contre la coque, drisses qui battent, à-coups de la voile. A l’extérieur, heureusement, la barre est facile à manœuvrer malgré l’état de la mer et c’est bien un avantage de l’Armagnac. Quand une vague venue de travers nous fait perdre la direction, nous tenons plus franchement la barre, nous nous accrochons et la vague passe. La vue de la mer est moins catastrophique que les bruits laissent imaginer.

21 février 2006
La mer est toujours dans le même sale état : mer crénelée, mer crêtée, mer chenue, mer piquée, acérée, sale mer, mer infecte, sous un soleil radieux. Ce n’est pas la saison pour faire cette traversée et nous n’aurions jamais dû partir avec la prévision du mardi à 25 nœuds de vent. Elle est pire que prévue et dure plus que prévue. Mais nous avons un RDV.

Une vague arrive par derrière, je suis traversée par la vague, j’ai de l’eau jusqu’aux épaules, je vois le flot d’eau autour de moi, entrer et traverser le cockpit. Le bateau s’incline, je m’accroche à la barre et maintient la direction, le bateau se redresse. Pierre à l’intérieur me crie : « ça va ? » « oui, ça va ».

Une vague arrive par derrière et nous submerge, le bateau prend de la vitesse et la vague devant se rabat sur nous. Pris en sandwich entre deux vagues.

Ce sont des moments exceptionnels : la plupart du temps, le bateau est ballotté d’une vague à l’autre de temps en temps, un mur d’eau de cinq mètres se dresse derrière nous, le bateau accélère, pointe l’étrave vers le bas, glisse sur la vague sans être écrasé par elle. Les vagues les plus traîtresses sont celles venant de travers. Mais il ne faut rien exagérer, la mer est impressionnante mais ce n’est pas la tempête, nous sommes dans un coup de vent, avec 35 nœuds de vent au plus fort.
Pierre a le mal de mer, beaucoup de mal.
Nous faisons des quarts de deux heures, la fatigue de barrer commence à se faire sentir pourtant nous sommes encore plein d’énergie. Des petits poissons volants fuient à travers les vagues blanches. Que font-ils dans cette tourmente? Un objet de plage gonflé, crête rose d’un dinosaure traverse notre champ de vision, champ de bataille. Pour me donner de l’entrain, je chante la Marseillaise. Puis je m’invente une petite chanson stupide : « Dans nos campagnes, nos compagnes, main dans la main, demain, iront ce sera bien, vers le vert vertige de l’amour, les vertes tiges des beaux jours. Oh ! Les beaux jours ! » Et là, je vois une photo de Madeleine Renaud dans la pièce de Becket « oh ! Les beaux jours ! ». Et je souris. Pendant la traversée du golfe de Gascogne, je me chantais aussi une petite chanson stupide, du genre chanteuse de jazz avec de grands états d’âme : « sometimes, I’m up, sometimes I’m down, sometimes I love, sometimes I hate, sometimes I love you, sometimes I hate you, sometimes it’s grey, sometimes it’s pink (etc…) Refrain : “ why, why, why, this day, only this day, this simple day, the same day, Monday to sunday. (etc...). »
En fin de journée, le vent faiblit, la mer est toujours infecte mais le vent faiblit. Nous espérons la fin de ces conditions. Hélas, le vent se remet à forcir, et nous retournons au même état de désolation. Nous sommes écœurés. Pierre n’envisage plus d’aller dans le Pacifique. Le pilote est rebranché et il semble suivre les mouvements de la mer. Nous ne barrons plus. Cela change tout. Nous restons au chaud pendant nos quarts, ne risquant qu’une tête dehors pour voir l’horizon tous les quarts d’heure. Pas de bateau en vue mais l’état de la mer nous permettrait-il d’en voir ?
Je rêve du feu de bois, à même le sable de Graciosa. Ce feu-là me réchauffe. Lune berceau entraperçue entre deux quarts. Pour qui est-elle là ? Y a-t-il des étoiles, des nuages ? Trop de préoccupation pour prendre même une seule photo de cette mer. Nous nous sommes aperçus que nous avons perdu la bouée couronne, arrachée, il ne reste que le feu à retournement et ce matin, j’ai remonté la bouée « lifelink » qui pendait dans l’eau. Les deux cagnards sont déchirés sur toute leur largeur. Une grosse vague arrive de derrière et s’écrase, entre dans le cockpit et par l’ouverture de la porte. Je me tenais près de l’entrée et j’ai reçu de l’eau, la carte sur la table a les coins mouillés. Le cockpit est plein d’eau, de l’eau entre sous la porte, les coffres arrières ne sont pas étanches et embarquent de l’eau. J’écope deux seaux. Pierre avait fait de même la nuit dernière. Nous nous barricadons à l’intérieur, seul le haut de la porte n’est pas mis, le rideau de pluie est tiré. Il y a désormais une porte entre nous et l’hostilité du dehors. Des mousses vertes tourbillonnent dans notre sillage, un objet jaune en plastique flotte.

22 février
Il reste moins de 120 milles, moins de 24 heures et nous pensons que jamais nous allons nous arrêter de naviguer dans ces conditions. Demain, tout sera fini, les mouvements du bateau, les vagues, le bruit siffleur du vent, le bruit du pilote, la peur des vagues, mais qu’est-ce que demain dans les mouvements, les vagues, le bruit siffleur du vent, le bruit du pilote, la peur.
Même état hostile de la mer, même vent. L’intérieur est notre survie, notre protection. Nous ne sortons qu’avec grandes précautions, attachés. Grandes discussions sur la suite du voyage. Pierre continue de vomir, d’avoir mal, de ne plus dormir ( il me dit avoir perdu cette fonction). Les yeux fermés, il a des rêves étranges, des images impossibles, des hallucinations.
Son de cloche à l’avant du bateau, est-ce un rêve ? C’est l’ancre sur son axe, qui pivote. Pierre va à l’avant vérifier les bouts qui l’attachent. Les vagues restent grosses mais aucune ne rentre dans le cockpit. Elles s’écartent, se fendent, se brisent, roulent naturellement sur notre passage. Toute la journée, défilé des mousses vertes dans l’eau ;ça sent la terre, ce vert dans ce bleu et gris. On imagine leur dérive. On dirait des nids, posés là, tourbillonnants, vivants.
Au milieu de la nuit, le vent s’est calmé. Incroyable. Pierre affale le foc et déroule le génois complètement. Caracolito porte à nouveau une voile digne de ce nom. Nous croisons un tanker qui nous dépasse sur notre gauche, un autre plus tard dans la nuit. Nous devons être sur une ligne de cargos en direction de Panama.
Il y a une odeur de poisson dans le cockpit et en éclairant à la lampe électrique, nous trouvons un petit poisson volant.
La mer est apaisée, plus de mur d’eau derrière nous qui nous poursuit, plus de vent hurleur. Ce sont des petits rouleaux qui nous ballottent. Nous veillons dans notre cocon.

23 février 2006
Au petit matin, il reste 20 milles à parcourir, un soleil rouge écarlate, un cercle parfait se lève ; ça fait du bien ce rouge, ce sang, c’est comme s’il entrait dans nos veines, comme une régénération. On voudrait le dévorer, on pense aux anciens peuples du Mexique qui avait fait du soleil un Dieu, au temple du soleil de Tehotihuacan.
La mer a repris sa couleur de cuirassé : grise. Plus de crêtes blanches : mer grise. Nous ouvrons la porte d’entrée : de l’air frais, l’espace à nouveau s’ouvre à nous. Nous déplions la carte de détail du golfe de Panama. La terre imprimée, les contours des îles, des traits remplissent à nouveau le vide de la mer. Le ciel est nuageux, occupé de nuages.
Sang froid, je me suis souvent dit d’avoir du sang froid, de garder mon sang froid, je crois que j’étais devenue toute de sang froid et ce soleil rouge qui éclate à mes yeux, vient réchauffer mon sang froid, me faire une nouvelle fois vivante.

Pendant que je dormais, les îles sont apparues ; à mon réveil, ce sont des terres ébouriffées de têtes de palmiers. Iles, îlots posés sur la mer, une dizaine dans la brune, le ciel est couvert. Rêve d’un demi-éveil. Nous entrons par le chenal entre les îles, nous nous approchons de Porvenir. Iles tropicales dans une atmosphère d’hiver européen, arrivés à ce paradoxe, nous mettons l’ancre. Saufs.

(Ce n’est qu’une fois arrivés que je mettrais des dates dans le récit, le coup de vent les avait effacées, comme si nous vivions dans un temps suspendu.
J’ai envie de remercier, mon bateau, mon brave, mon Armagnac, le remercier d’être aussi bien conçu pour la mer, et surtout, remercier mon capitaine. J’ai aussi envie de me féliciter. Pierre, Caracolito et moi, une seule entité.)

Coucher de soleil au large de la Colombie, mer calme, vent modéré...

Rupture du rail de tangon pendant la nuit. Le profilé s'est fendu dans sa longueur.

La bouée couronne a disparue, le life link (la boite jaune) a été arraché.

Notre nouveau mode de rangement de l'intérieur du bateau: tout parterre.

Le cache du tube fluorescent n'a pas résisté à mon poids...

Les cagnards ont été arrachés par une vague pendant la nuit.

Au petit matin du cinquième jour, il est temps de hisser le pavillon de courtoisie

L'ile de Porvenir est en vue