Du
18 au 23 février 2006, Curaçao-San Blas, Panama
18 février
Vite s’échapper à regret pour Marcello mais sans regret
pour Curaçao et retrouver le large. En réalité, je
pars avec mal au ventre depuis la veille et sans le rendez-vous avec le
frère de Pierre, Paul, au Panama, nous ne serions jamais partis
ce jour là. Nous avons fait provision de fruits et légumes
achetés au marché flottant de Willemstad sur le quai bordé
de lanchas venues de Coro au Venezuela. Nous reprenons le chenal d’accès,
repassons par Barbara Beach, dégoûtés, et débouchons
sur la mer ; un hélicoptère de l’armée tourne
cinq fois autour de Caracolito, nous donnant l’impression d’être
à sa merci, puis va se poser sur un navire militaire américain.
Un énorme paquebot passe à bonne distance, sa silhouette
se découpe comme un château fantôme sur l’horizon.
Le soir est déjà là. Nous voguons à plus de
cinq nœuds, le vent est Nord-Est, la mer peu agitée, les dieux
sont avec nous et moi je vais me coucher. La nuit tombe, Nous quittons
Curaçao et longeons la côte d’Aruba, l’île
est petite et plate, éclairée par endroits. Quelques étoiles
dans le ciel puis la lune arrive et les efface. Je veille à l’intérieur,
la lune punaisée dans l’ouverture du bateau, elle est au
trois quart pleine, horizontale comme seule notre position près
de l’équateur permet de la voir, et sa lumière dans
le ciel pur est phosphorescente, impossible de la regarder en face. Eblouie
en pleine nuit.
La mer s’est formée en creux et plis, la vitesse du bateau
avec un ris atteint jusqu’à 8 nœuds.
19 février
Quand le jour se lève, le vent est calmé, la mer est belle,
nous bénéficions d’un courant favorable qui nous pousse
entre 1 et 2 nœuds. Ciel, teinté de rose, perlé de
nuages, un oiseau blanc avec une queue longue et fine vient jouer autour
du bateau comme un dauphin dans l’eau, remonte le vent, à
coup d’ailes rapides, se laisse glisser au vent, approche les voiles,
bifurque, s’éloigne, prend le large, retourne dans son paradis
de nuages.
Le spi est hissé, nous allons en douceur entre 7 et 8 nœuds.
Nous laissons les îles, retrouvons la pleine mer. Bonheur de l’eau
à perte de vue. Perte de vue, de temps, d’esprit, nous ne
sommes plus dans le même monde. Petits nuages de soie blanche, petites
peluches de laine, petits chats angora lovés. Le ciel repose sur
une prairie bleue.
Nous passons la redoutée Punta gallina (la pointe poule) comme
sur du velours. Cette pointe à la frontière entre Venezuela
et Colombie marque une remontée des fonds, une accélération
des vents, une mer creusée, mais nous sommes passés à
plus de 30 milles de la côte et nous ne sentons rien de tout cela.
Le soleil rouge glisse dans la mer et bientôt la lune blanche montera
dans le ciel, tout sera à l’équilibre.
Après le repas, cela ne va pas du tout, j’ai de la fièvre,
mes habits sont trempés de sueur et toujours ce tiraillement dans
le ventre. Toute la nuit, nous sommes dans l’expectative : allons
nous nous arrêter à Carthagène ? Pierre fait un quart
de cinq heures, puis je le remplace. Nous nous couchons, les mains et
le visage brûlants comme si nous avions absorber tout le feu du
soleil. Nous croisons des tankers, tous sur notre gauche avec une route
parallèle à la nôtre, vers Panama.
20 février
Petit matin passé dans le sommeil, je me réveille, tout
va bien, je n’ai plus de fièvre. Dehors, des piaillements
attirent mon attention : une soixantaine d’oiseaux blancs survolent
un banc de poissons et pêchent. Je n’en ai jamais vu autant
en pleine mer.
La mer est devenue grosse, crêtée de blanc, des vagues de
deux à trois mètres se succèdent. Nous allons plein
vent arrière, génois seul tangonné. Nous sommes à
l’intérieur quand un grand bruit se produit sur le pont,
le bateau est dévié sur le côté, la vaisselle
qui séchait au soleil se déverse dans le cockpit dans un
grand fracas. Nous sortons ahuris, nous attendant à tout. Le tangon
gît, le rail qui tenait au mât s’est cassé. Le
génois, sans maintien, bât. Le vent a forci, force 5 à
6, plus de 20 nœuds et quand le génois bât, le bateau
est agité de grandes secousses. Intenable. Pierre cherche la solution.
Nous dévions notre route pour lofer davantage, le génois
étant moins sollicité. Vers 16h, nous finissons par enrouler
le génois et hisser l’inter. Le bateau est mieux tenu, il
file à plus de cinq nœuds. Les vagues ont grossi, on entend
un sifflement aigu, continu : le vent. Première fois que je l’entends
comme ça. Thermomètre dans la bouche, je suis en train de
prendre ma température quand une grosse vague arrive par derrière
et entre dans le cockpit. Mais c’est chez nous, j’en envie
de lui dire. Je n’avais jamais vu une vague entrer comme ça
; entrer chez nous, dans notre espace de vie. Quelques gouttes éclaboussent
l’intérieur. Le bas de porte était déjà
mis, nous mettons le rideau de pluie. La météo prévoyait
plus de mer et plus de vent pour demain, et c’est sans doute ce
qui se prépare. Le fil qui reliait la BLU à l’ordinateur
s’est rompu et nous ne pouvons plus prendre de carte météo.
Heureusement, nous avions des prévisions à 7 jours et ces
conditions ont prévu de s’adoucir après demain.
Le spectacle est fascinant : la mer tout autour, creusée, blanche,
les vagues qui roulent et viennent lécher la coque, le bateau soulevé,
le sifflement du vent, l’eau brassée sous la coque. Pendant
des heures, ce spectacle.
20 février,
nuit
Nous sommes tous les deux à l’intérieur, l’un
en veille avec gilet de sauvetage surveillant l’horizon régulièrement,
l’autre dormant ou essayant de dormir. Une énorme vague incline
le bateau sur le côté : je suis projetée sur l’autre
couchette et une kyrielle d’objets nous tombe dessus : lunettes,
habits, oranges, ordinateur…Les boites de conserve sont sorties
de leur filet et sont en vrac dans le couloir, la grosse cocote minute
est hors du placard, le placard à ciré s’est déversé.
Nous ne sommes pas blessés : j’étais allongée
sur le côté quand la vague est arrivée et je me suis
retenue avec mes bras, Pierre était dans la banette , aucun objet
ne nous a fait mal dans sa chute. Pierre a déjà mis son
gilet de sauvetage pour barrer : le pilote ne réagit plus assez
vite face aux vagues, désormais, nous allons barrer. Le bateau
est sous inter seul et surfe à plus de 12 nœuds. Nous estimons
qu’il atteint parfois la vitesse de 15 nœuds, nous ne regardons
plus la vitesse du bateau sur le GPS, nous sommes ahuris. En trois secondes,
on passe de 5 nœuds à 10 nœuds. Nous restons un moment
sans réagir. Nous finissons par changer de voile : nous déroulons
un minimum le génois avant d’affaler l’inter et de
mettre un foc de 7m2 puis d’enrouler le génois. Pierre harnaché
a effectué l’opération à l’avant du bateau.
Les tensions à l’avant du bateau sont intenses et nous préférons
préserver le génois, c’est dans ces moments là
qu’on ne regrette pas l’installation d’un étai
largable. Notre vitesse se stabilise autour de cinq nœuds. Toute
la nuit, la mer est dans le même état : vent force 8, creux
de cinq mètres, vent hurleur. Je me souviens de Vincent Lenfantin
qui écrit lors d’un coup de vent que le vent est un loup
qui hurle. C’est ça, exactement ça. Autant dire que
cette nuit-là, nous ne dormons pas. Nous nous relayons à
la barre et bizarrement, nous sommes plus inquiets à l’intérieur
qu’à l’extérieur ; à l’intérieur,
il faut nous habituer aux bruits, les identifier un par un, donner de
la raison à cet univers déraisonnable : hurlement du vent,
bruissement de l’eau sous la coque, froissement des vagues contre
la coque, drisses qui battent, à-coups de la voile. A l’extérieur,
heureusement, la barre est facile à manœuvrer malgré
l’état de la mer et c’est bien un avantage de l’Armagnac.
Quand une vague venue de travers nous fait perdre la direction, nous tenons
plus franchement la barre, nous nous accrochons et la vague passe. La
vue de la mer est moins catastrophique que les bruits laissent imaginer.
21 février
2006
La mer est toujours dans le même sale état : mer crénelée,
mer crêtée, mer chenue, mer piquée, acérée,
sale mer, mer infecte, sous un soleil radieux. Ce n’est pas la saison
pour faire cette traversée et nous n’aurions jamais dû
partir avec la prévision du mardi à 25 nœuds de vent.
Elle est pire que prévue et dure plus que prévue. Mais nous
avons un RDV.
Une vague arrive
par derrière, je suis traversée par la vague, j’ai
de l’eau jusqu’aux épaules, je vois le flot d’eau
autour de moi, entrer et traverser le cockpit. Le bateau s’incline,
je m’accroche à la barre et maintient la direction, le bateau
se redresse. Pierre à l’intérieur me crie : «
ça va ? » « oui, ça va ».
Une vague arrive
par derrière et nous submerge, le bateau prend de la vitesse et
la vague devant se rabat sur nous. Pris en sandwich entre deux vagues.
Ce sont des moments
exceptionnels : la plupart du temps, le bateau est ballotté d’une
vague à l’autre de temps en temps, un mur d’eau de
cinq mètres se dresse derrière nous, le bateau accélère,
pointe l’étrave vers le bas, glisse sur la vague sans être
écrasé par elle. Les vagues les plus traîtresses sont
celles venant de travers. Mais il ne faut rien exagérer, la mer
est impressionnante mais ce n’est pas la tempête, nous sommes
dans un coup de vent, avec 35 nœuds de vent au plus fort.
Pierre a le mal de mer, beaucoup de mal.
Nous faisons des quarts de deux heures, la fatigue de barrer commence
à se faire sentir pourtant nous sommes encore plein d’énergie.
Des petits poissons volants fuient à travers les vagues blanches.
Que font-ils dans cette tourmente? Un objet de plage gonflé, crête
rose d’un dinosaure traverse notre champ de vision, champ de bataille.
Pour me donner de l’entrain, je chante la Marseillaise. Puis je
m’invente une petite chanson stupide : « Dans nos campagnes,
nos compagnes, main dans la main, demain, iront ce sera bien, vers le
vert vertige de l’amour, les vertes tiges des beaux jours. Oh !
Les beaux jours ! » Et là, je vois une photo de Madeleine
Renaud dans la pièce de Becket « oh ! Les beaux jours ! ».
Et je souris. Pendant la traversée du golfe de Gascogne, je me
chantais aussi une petite chanson stupide, du genre chanteuse de jazz
avec de grands états d’âme : « sometimes, I’m
up, sometimes I’m down, sometimes I love, sometimes I hate, sometimes
I love you, sometimes I hate you, sometimes it’s grey, sometimes
it’s pink (etc…) Refrain : “ why, why, why, this day,
only this day, this simple day, the same day, Monday to sunday. (etc...).
»
En fin de journée, le vent faiblit, la mer est toujours infecte
mais le vent faiblit. Nous espérons la fin de ces conditions. Hélas,
le vent se remet à forcir, et nous retournons au même état
de désolation. Nous sommes écœurés. Pierre n’envisage
plus d’aller dans le Pacifique. Le pilote est rebranché et
il semble suivre les mouvements de la mer. Nous ne barrons plus. Cela
change tout. Nous restons au chaud pendant nos quarts, ne risquant qu’une
tête dehors pour voir l’horizon tous les quarts d’heure.
Pas de bateau en vue mais l’état de la mer nous permettrait-il
d’en voir ?
Je rêve du feu de bois, à même le sable de Graciosa.
Ce feu-là me réchauffe. Lune berceau entraperçue
entre deux quarts. Pour qui est-elle là ? Y a-t-il des étoiles,
des nuages ? Trop de préoccupation pour prendre même une
seule photo de cette mer. Nous nous sommes aperçus que nous avons
perdu la bouée couronne, arrachée, il ne reste que le feu
à retournement et ce matin, j’ai remonté la bouée
« lifelink » qui pendait dans l’eau. Les deux cagnards
sont déchirés sur toute leur largeur. Une grosse vague arrive
de derrière et s’écrase, entre dans le cockpit et
par l’ouverture de la porte. Je me tenais près de l’entrée
et j’ai reçu de l’eau, la carte sur la table a les
coins mouillés. Le cockpit est plein d’eau, de l’eau
entre sous la porte, les coffres arrières ne sont pas étanches
et embarquent de l’eau. J’écope deux seaux. Pierre
avait fait de même la nuit dernière. Nous nous barricadons
à l’intérieur, seul le haut de la porte n’est
pas mis, le rideau de pluie est tiré. Il y a désormais une
porte entre nous et l’hostilité du dehors. Des mousses vertes
tourbillonnent dans notre sillage, un objet jaune en plastique flotte.
22 février
Il reste moins de 120 milles, moins de 24 heures et nous pensons que jamais
nous allons nous arrêter de naviguer dans ces conditions. Demain,
tout sera fini, les mouvements du bateau, les vagues, le bruit siffleur
du vent, le bruit du pilote, la peur des vagues, mais qu’est-ce
que demain dans les mouvements, les vagues, le bruit siffleur du vent,
le bruit du pilote, la peur.
Même état hostile de la mer, même vent. L’intérieur
est notre survie, notre protection. Nous ne sortons qu’avec grandes
précautions, attachés. Grandes discussions sur la suite
du voyage. Pierre continue de vomir, d’avoir mal, de ne plus dormir
( il me dit avoir perdu cette fonction). Les yeux fermés, il a
des rêves étranges, des images impossibles, des hallucinations.
Son de cloche à l’avant du bateau, est-ce un rêve ?
C’est l’ancre sur son axe, qui pivote. Pierre va à
l’avant vérifier les bouts qui l’attachent. Les vagues
restent grosses mais aucune ne rentre dans le cockpit. Elles s’écartent,
se fendent, se brisent, roulent naturellement sur notre passage. Toute
la journée, défilé des mousses vertes dans l’eau
;ça sent la terre, ce vert dans ce bleu et gris. On imagine leur
dérive. On dirait des nids, posés là, tourbillonnants,
vivants.
Au milieu de la nuit, le vent s’est calmé. Incroyable. Pierre
affale le foc et déroule le génois complètement.
Caracolito porte à nouveau une voile digne de ce nom. Nous croisons
un tanker qui nous dépasse sur notre gauche, un autre plus tard
dans la nuit. Nous devons être sur une ligne de cargos en direction
de Panama.
Il y a une odeur de poisson dans le cockpit et en éclairant à
la lampe électrique, nous trouvons un petit poisson volant.
La mer est apaisée, plus de mur d’eau derrière nous
qui nous poursuit, plus de vent hurleur. Ce sont des petits rouleaux qui
nous ballottent. Nous veillons dans notre cocon.
23 février
2006
Au petit matin, il reste 20 milles à parcourir, un soleil rouge
écarlate, un cercle parfait se lève ; ça fait du
bien ce rouge, ce sang, c’est comme s’il entrait dans nos
veines, comme une régénération. On voudrait le dévorer,
on pense aux anciens peuples du Mexique qui avait fait du soleil un Dieu,
au temple du soleil de Tehotihuacan.
La mer a repris sa couleur de cuirassé : grise. Plus de crêtes
blanches : mer grise. Nous ouvrons la porte d’entrée : de
l’air frais, l’espace à nouveau s’ouvre à
nous. Nous déplions la carte de détail du golfe de Panama.
La terre imprimée, les contours des îles, des traits remplissent
à nouveau le vide de la mer. Le ciel est nuageux, occupé
de nuages.
Sang froid, je me suis souvent dit d’avoir du sang froid, de garder
mon sang froid, je crois que j’étais devenue toute de sang
froid et ce soleil rouge qui éclate à mes yeux, vient réchauffer
mon sang froid, me faire une nouvelle fois vivante.
Pendant que je dormais,
les îles sont apparues ; à mon réveil, ce sont des
terres ébouriffées de têtes de palmiers. Iles, îlots
posés sur la mer, une dizaine dans la brune, le ciel est couvert.
Rêve d’un demi-éveil. Nous entrons par le chenal entre
les îles, nous nous approchons de Porvenir. Iles tropicales dans
une atmosphère d’hiver européen, arrivés à
ce paradoxe, nous mettons l’ancre. Saufs.
(Ce n’est qu’une
fois arrivés que je mettrais des dates dans le récit, le
coup de vent les avait effacées, comme si nous vivions dans un
temps suspendu.
J’ai envie de remercier, mon bateau, mon brave, mon Armagnac, le
remercier d’être aussi bien conçu pour la mer, et surtout,
remercier mon capitaine. J’ai aussi envie de me féliciter.
Pierre, Caracolito et moi, une seule entité.)
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Coucher
de soleil au large de la Colombie, mer calme, vent modéré... |
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Rupture
du rail de tangon pendant la nuit. Le profilé s'est fendu
dans sa longueur. |
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La
bouée couronne a disparue, le life link (la boite jaune)
a été arraché. |
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Notre
nouveau mode de rangement de l'intérieur du bateau: tout
parterre. |
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Le
cache du tube fluorescent n'a pas résisté à
mon poids... |
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Les
cagnards ont été arrachés par une vague pendant
la nuit. |
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Au
petit matin du cinquième jour, il est temps de hisser le
pavillon de courtoisie |
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L'ile
de Porvenir est en vue |
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