De
Tenerife
(los cristianos)
à
Sal
(Cap vert)
28°02,6' N
16°43,1' W
 
16°45,233' N
22°58,797' W
13/11/05
 
20/11/05

 

Distance parcourue
777 Milles
Durée étape
7 jours et 5 heures
Vitesse moyenne
4,5 Noeuds

Nous découvrons un rytme inconnu jusqu'alors. Un rytme différent des étapes cotières. le temps prend moins d'importance, la moyenne aussi.

A l'horizon la mer, tout autour de nous la mer. Impression de permanence et d'immobilité dans un milieu en constant mouvement.

Nous prenons nos repères, nos habitudes.

J'ai relu Moby Dick. Je ne raconte pas la fin car Hélène l'a commencé. (En gros c'est une histoire de baleine...)

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Du 13 au 21 novembre Tenerife-Cap Vert
La traversée Canaries –Cap Vert sera notre plus longue expérience de mer, 750 milles, soit environ 7 jours et nous ne voulons plus de ses traversées rapides mais très agitées que nous avons eu jusqu’à présent, nous voulons nous assurer, dans la mesure du possible, des conditions de mer confortables. Le gaz ayant été trouvé à Tenerife, à l’usine de Granadilla, nous étudions cartes et bulletins météo sur internet, nous surveillons la grosse houle qui s’est formée suite aux vents violents qui ont soufflé dans le secteur Canaries-Cap Vert. Nous partirons quand la hauteur des vagues sera raisonnable. Nous avons eu le plaisir de retrouver Philippe et Francine et après plusieurs apéro-diners et une dernière soirée mémorable avec Philippe à la guitare et Francine à la cuisine pour une délicieuse soupe de poissons, et tous au chant, nous quittons, le 13 novembre, les Canaries pour le Cap Vert. Il est 12h. Nous prenons la route 216° au compas pour aller en ligne directe sur l’île de Sal. Nous avons de la chance car à chaque fois que nous quittons un port pour une longue traversée, un ami est là pour nous faire de grands signes d’au revoir et nous souhaiter bon voyage. A Lisbonne, il y avait Elise et Thibault, à Madère, Stine, et ici, à Los Cristianos, c’est Philippe depuis son Nacouda.
Le soleil brille, le vent est force 3, 4, la mer à peu près calme. Nous avons croisé des globicéphales noirs, une demi douzaine, corps luisants et ailerons noirs, museau arrondi, glissant avec lenteur à la surface de l’eau. Le génois est déroulé, le pilote barre, les lignes sont à l’eau ; le bidon de survie et le jerrican d’eau sont attachés à l’arrière. Il fait assez froid, malgré le soleil, le ciel est blanc de nuages. Avant de partir, pour trouver la sérénité, j’ai relu Moitessier « La longue route ».
Vers 15 h, je me suis réveillée, Pierre dormait sur le pont à côté de moi, la mer était hachée, les vagues dans tous les sens ballottaient le bateau. Sans vent, les voiles battaient. Pierre décide de mettre le spi, et fait l’acrobate à l’avant du bateau, moi, je joue des ficelles comme pour une marionnette, je tire l’écoute de spi, j’étarque le hale bas, je hisse la drisse. Le temps de mettre la voile en place, la mer s’est un peu calmée avec de temps en temps, venant de l’arrière, une vague plus rapide et plus creusée, qui nous fait tourner la tête. Les couleurs turquoise et la bande rouge s’étalent sur un fond de nuages noirs. Au loin, Tenerife est dans le soleil ; sur bâbord, on voit un fond de ciel bleu lumineux tavelé de nuages blancs, la mer est sombre.

17h30
Une fente horizontale dans le ciel nuageux laisse apparaître le sommet pointu du Teide. C’est magnifique, tout Tenerife a disparu sous les nuages et il n’en reste que sa quintessence, la pointe du Teide.

18h
La pluie est arrivée, une petite pluie très fine. Et je reste allongée sur le pont pour le plaisir d’entendre la petite pluie crépiter sur mon ciré et mon visage se laisser piquer par les fines aiguilles. Je repense inévitablement à l’automne comme à La Gomera, aux marches dans les bois, à la recherche des champignons. Nous avions trouvé la pluie aussi en longeant Fuerteventura mais je n’en avais éprouvé aucune joie. Maintenant, elle me ravit.

18h30
Le vent est tombé, nous affalons le spi qui ne sert plus à rien et nous mettons le moteur. Quelques filaments roses dans le ciel, la mer est de l’encre violette, foncée. Une lune ronde lumineuse est apparue ; devant nous, un massif nuageux noir.
18h39
Dans la nuit presque noire, une frange basse de Tenerife s’est dégagée des nuages et est allumée. La mer est calme, le moteur en marche. La lune est cerclée de nuages qui sous son effet se teintent d’ocre, on dirait un lagon avec sa barrière de corail tel qu’on peut les voir sur les cartes du Venezuela. Le temps d’écrire cette phrase, les nuages sont défaits, le lagon est brisé.
Encore enrhumée, j’ai facilement froid : je porte un pantalon et une veste de ciré, une polaire, Pierre est en short et en marinière.
1er quart
Tenerife a disparu, il reste l’éclat lumineux donné par la lune à la nuit, on ne craint rien avec cette lune, on se croit presqu’en plein jour, quelques bateaux passent loin, sans danger, un voilier croise notre route, feux de mat et de route allumés, il semble très grand, il va vite, et on voit ses trois points lumineux se déplacer devant nous, à tribord puis à bâbord, se perdre dans la nuit.
2° quart
Quand Pierre m’appelle pour mon tour de veille, j’ai beaucoup de difficulté à me réveiller, j’ai mal dormi et je suis encore engluée de sommeil. Ce quart est une lutte contre le sommeil permanente et vigilante, ténue. Je suis à l’ouest, décalquée de fatigue, je finis mon quart à l’intérieur tout en continuant le tour d’horizon régulier.


14 novembre 2005
Pierre venait à peine de se coucher, quand le fil s’est déroulé rapidement et la canne se tordait. Je lui crie « on a un poisson ». Il se lève, va sur le pont, remonte le fil ; au bout se tient une belle daurade Coryphène de 57 cm toute dorée et verte, pailletée d’or et de vert, après ses derniers soubresauts, elle est devenue grise avec des points noirs. La mort, une variation de couleurs. La daurade est restée sous l’hiloire à côté de moi, allongée sur le pont, toutes les deux étendues, moi veillant, elle sans plus aucun souci de cet ordre. Le ciel était très nuageux, deux endroits découvraient un bleu ciel troublé pour l’un, par une trombe nuageuse qui paraissait être de la pluie. Un goéland est venu tourner autour du bateau, quelques petits tours et puis s’en va.
La pluie n’a pas tardé à venir, une pluie grosse, d’ennui, de dimanche. Je suis restée dehors en ciré, le temps de m’exposer à la pluie pour rincer les cirés, puis je suis rentrée à l’intérieur, m’allonger sur la couchette en face de Pierre. Nous avons déroulé le rideau contre la pluie et la petite fenêtre de plastique cousue sur le tissu nous permettait d’observer le drapeau et ainsi de savoir à peu près d’où venait le vent pour le réglage des voiles.
La mer est calme avec une longue houle, le bateau court à 4 nœuds.
C’est une drôle de navigation : nous sommes Pierre et moi étendus à l’intérieur, chacun dans sa couchette, pendant que la pluie tombe dehors. De temps en temps, l’un de nous se lève et regarde dehors. Je pense à un de mes poèmes sur la pluie extérieure que l’on entend à l’intérieur du bateau, sur les sons qui tombent à l’intérieur. Où est-il passé, est ce dans le livre de Le Clezio que je l’ai laissé « L’Africain » ?
La mer n’est pas trop agitée, je cuisine même des œufs à la poêle, fait rarissime dans nos navigations. Mais le temps est gris et il pleut dru. Nous sommes dans notre bulle, protégés des intempéries, du dehors hostile, entre Canaries et Cap Vert, nous nous regardons avec Pierre, amusés. J’ai amené la couverture bleue de la couchette avant pour l’étendre sur moi, Pierre est dans le sac de couchage, nous sommes dans notre home, notre cottage anglais au milieu des mers, le pilote barre, la daurade est toujours sous l’hiloire, les chats noirs suspendus au plafond se balancent.
Vers 17h30, la pluie s’est arrêtée et nous sommes sortis comme les escargots. Nous avons vaqué à nos occupations : faire la vaisselle, découper la daurade…
Vers 18h, le ciel était tout allumé de tendre, rose, orange, ocre, autour de nous les couleurs étaient des nuances pâles et la forme des nuages en tous points différente : frise de petits nuages, strates, gros cumulus, nuages effilochés, mille cieux en un seul ciel. J’essayais de revoir des tableaux, des ciels de Renaissance, mais aucune peinture n’était aussi complexe que ce paysage. Les nuages ne s’arrêtaient pas à la ligne d’horizon, on soupçonnait clairement que plus on s’avançait, plus l’horizon se déplaçait et surtout s’incurvait car on les devinait continuer derrière la ligne. Un petit bout d’arc en ciel s’était glissé entre les panneaux solaires et la barrière de corde.
A 18h35, la lune est apparue de derrière les nuages, fidèle, bien ronde et lumineuse en même temps qu’un petit oiseau blanc et noir voletait dans son sillage. Il y a toujours cette houle magnifique, ses dunes mobiles de mer. Le vent est tombé- mais où ?- nous sommes au moteur. Nous n’avons croisé aucun bateau aujourd’hui. Nous sommes à la latitude de la Mauritanie, bientôt vers le banc d’Arguin, endroit qui me fait tant rêver et qui demeurera un rêve pour l’instant.
En partant, j’avais en tête les chansons de Cesaria Evora qui passaient en boucle sur notre lecteur Cd, en particulier, « tiempo y silencio »et celles de Compay Segundo « Felicidad siempre te daré , Felicidad, Ah» que je chantais à Pierre.
1er quart
Vers 19h, il faisait déjà nuit, Pierre dormait et j’ai préparé du riz à la lumière de la lune pour ne pas le réveiller. La lumière entrait dans la cuisine par un faisceau direct. Nous avons mangé un filet de daurade, puis mon quart de veille a commencé. La lumière de la lune était intense, elle éclairait de gros nuages dont les contours devenaient lumineux, on aurait dit un décor de carton pâte, un peu comme la ville de Florence, la nuit, un décor sans relief, fabriqué pour un théâtre, là j’étais le seul spectateur et le spectacle était fugitif car les nuages se sont déplacés et sans la proximité enchanteresse de la lune, sont redevenus simples nuages gris.
La planète Vénus brille insolemment, comme le feu d’un bateau au mat très haut, peut-être le reflet dans le ciel de notre bateau. La mer est plate et le vent quasiment inexistant, dès qu’il y a un souffle, les voiles sont déroulées, mais elles pendent et battent, c’est une misère de voiles, on avance à 1-1,5 nœuds alors le moteur est allumé.
2° Quart
La lune est passée tribord, le vent est léger, très léger mais suffisant pour mettre les voiles, les étoiles sont pâles en raison de la clarté de la lune. Je veille à l’intérieur et je m’endors profondément entre les 15 minutes qui séparent les tours d’horizon. Je rêve qu’il y a un grand bateau fantôme qui s’avance vers nous et il faut que je me réveille pour l’éviter ou qu’une barque de gens mal intentionnés, des pirates modernes, va nous aborder et je crie, muette dans mon sommeil, à Pierre dans la couchette en face de moi « Pierre, il y a des gens ». Parfois, je me réveille au bout de 20-25 minutes mais il me semble que cela n’a guère d’importance vu l’absence de bateaux croisés. Vers 6h, de gros nuages noirs s’étaient accumulés dans le ciel.

15 novembre 2005
Je me suis réveillée à 9h30 et il n’avait pas plu. Tout de suite sur le pont, un grand soleil me chauffait intensément, j’étais en grand chapeau de paille, tee shirt et pieds nus. J’avais aussi mon pantalon malien déchiré par l’usure et je comptais sur le cap Vert et ses vendeurs sénégalais pour m’en procurer un neuf. Avec la chaleur, on s’imaginait plus longer la côte africaine tandis que hier, on longeait la côte anglaise. Cependant, de petits nuages blancs couronnaient l’horizon. Maintenant, une grande chape de nuages blancs et gris bouche la moitié du ciel, et voile le soleil, je mets un polo manche longue.
Le vent est paresseux, nous allons à la vitesse intense de 2-3 nœuds…La mer, une ample houle la domine.
Le ciel s’est dégagé, le soleil est devenu le plus fort, le vent reste faible, les voiles faseyent.
J’admire. Je ne cesse d’admirer. La mer, le plus beau pays que j’ai jamais visité. La mer, à cet instant, facettes mordorées comme un dos de daurade. Ce sont les grandes traversées que j’aime le plus, Moitessier passe 10 mois en mer. Paix et silence , seul le bruit du bateau qui glisse sur le velours des vagues. Bruit de la vague qui soulève le bateau et le repose doucement, bruit de l’eau qui ruisselle contre la coque, respiration de la mer, souffle de l’eau. Bruit de la grand voile qui se tend et se détend. Nous sommes vent arrière, le spi donne une poussée stable et régulière et puissante au bateau. La vitesse atteint 7 nœuds tout à l’heure, maintenant 5 nœuds. Nous avons vraiment la sensation d’avancer. Chaque jour et chaque nuit, nous faisons le point, la ligne s’allonge au bord de la côte africaine, le fil se tend entre les deux pays, Canaries, Cap Vert et nous, équilibristes de la vague, saltimbanques sur l’eau, nous avançons. Des dauphins sont venus par dizaines et sont restés une heure et demi à jouer autour du bateau. Les dauphins adaptent leur vitesse à celle du bateau, accélèrent, ralentissent, nous accompagnent, une vingtaine autour de nous, plus loin encore, des dizaines éparpillés. Le bateau tendu par la vitesse, vent arrière, le spi gonflé par le vent, l’énorme voile rayée au dessus de nous, penchés sur les dauphins. 1H30 sur le pont, devant l’étrave, assis au pied du mat, à l’arrière dans le cockpit, muet ou commentant, nous observons tous les sauts possibles du dauphin : nage sur le dos, saut sur le côté, saut roulade, saut avec la queue qui claque ou le museau, nage avec torsade du corps, saut torpille ( le corps tendu jaillit et claque sur l’eau), nage et saut en simultané à plusieurs. Dauphins au dos gris parfois moucheté, le ventre blanc, dauphins tous petits ; dauphins dans la coulée dorée du soleil. Au soleil couchant, ciel bleu layette, prés de l’horizon, nuages, lune ronde, au dessus, au-dessus encore, ciel rose layette : la lune bercée dans le tendre. A la nuit, tout le monde est couché, seule la lune sentinelle.
La nuit se passe à régler les voiles, le vent étant inconstant, mollissant, cessant ou s’accélérant, changeant de direction, les voiles battent à se déchirer, deux nœuds de vitesse, ou le bateau accélère quelque temps puis repart dans la mollesse. Mens agitat molem. Un vent sans esprit souffle. On ne veille plus tellement les éventuels bateaux mais le vent. Pierre au moindre bruit réagit et sait exactement, juste à l’écoute, l’état des voiles et ce qu’il faut faire. Nous avançons à vitesse d’escargot mais nous avançons. Nous avons choisi de retarder notre départ pour attendre un état calme de la mer ; la contrepartie est un vent moindre, une vitesse plus réduite, mais nous ne sommes pas malades, nous vivons presque normalement sur le bateau, malgré son balancement continu, et même, j’ai fait des exercices de gymnastique sur la couchette avant. C’est à ce moment là que j’ai entendu le couinement des dauphins derrière la coque.

La deuxième partie de nuit, le génois est tangonné, ce qui évite aux voiles de battre, il faut surveiller l’équilibre fragile des voiles, en cas de changement de direction du vent, modifier le cap du bateau. Le cap compas est modifié jusqu’au 245° au lieu du 220 ° prévu, ce qui nous rapproche des côtes, mais vu notre vitesse, pas de danger. La lune toute la nuit brille avec éclat comme depuis le début de la traversée, c’est un luxe inoui cette lumière de demi-jour en pleine nuit. Les étoiles éblouies restent cachées, déclinent leurs lumières.

16 novembre 2005
Lorsque je me réveille ce matin, Pierre me raconte : vers 7 h, il met à l’eau la ligne, elle touche l’eau, une espèce de torpille fonce sur le leurre et le fait voler, fait demi-tour et recommence. Pierre remonte la ligne, remet le leurre qui s’était presque défait, remet la ligne à l’eau et la daurade cachée sous le bateau surgit et mord. Pierre n’a plus qu’à remonter la ligne et recueillir la daurade. Deux à trois minutes se sont passées.
Il faisait beau ce matin et vers 11h, nous nous sommes mouillés avec de grands sauts d’eau de mer et savonnés. Bien séchés avec une serviette, le sel ne brûle pas la peau. A 11h30, nous écoutons religieusement sur RFI la météo marine. Aujourd’hui, est annoncé vent du nord 2 à 4. Nous avons mangé des œufs sur le plat et des pâtes, pomme et orange, fromage. La vaisselle faite et rangée, nous dormions tous les deux, le bateau guidé par le pilote, sous spi. Le téléphone a sonné, c’était Sébastien et hier mes parents, avant-hier, les parents de Pierre. Les voix familières semblent si proches, donnent de l’irréalité à notre présence en mer, de la réalité aux liens familiaux.
Du linge sèche aux filières : torchons, serviettes. Le régime de bananes acheté vert mûrit petit à petit. Demain, ou après demain, on l’entamera. La carte « Océan Atlantique, Route du Rhum » est dépliée sur la table et notre route s’allonge. Nous pensons arriver à ce rythme pachydermique dans 4 ou 5 jours. Le ciel était gris, nuageux, la lumière opaque cette après midi, c’est un beau soleil qui nous accompagne à 16h30. Le ciel est moucheté de nuages mais légers comme de la soie, comme les cheveux de Moitessier lavés après 10 mois de mer, ils laissent transpercer la lumière et mon bras nu et ma peau propre se réchauffent à son contact. J’ai vu un objet flotter dans l’eau, une petite boite marron, et c’est bien la seule chose présente sur l’eau. Hier, un petit oiseau noir voletait au coucher du soleil et bien sûr, les dauphins qui sont venus à notre rencontre. Ce sont les seules présences visibles. La mer est pour nous, entièrement pour nous, de notre bateau jusque dans ses infinis, dans toute sa rotondité. Le ciel aussi, toute la coupole du ciel pour abriter nos regards. Les ciels sont immenses, nulle part ailleurs qu’en mer, je n’en ai connu d’aussi vastes, nulle part ailleurs qu’en mer, la mer ne m’a donné le temps d’admirer le ciel.
J’ai du mal à traduire ce qui se passe ici en mer, comment nous adoptons son rythme, comment elle nous donne son souffle, sa respiration, à quelle paix, à quelle patience elle nous contraint, nous plie, nous dévoue, comment notre univers est réduit à la cabine du bateau et comment il se simplifie, comment il retrouve chaque geste essentiel de la vie, de notre vie.
Vers le Sud ouest, il y a un rideau gris de nuages, on dirait qu’il pleut, mais ici, le soleil est bien à nous. Ici, où est-ce ? Le GPS nous donne notre position mais qu’est-ce qu’elle signifie, qu’y a-t-il ici, mer et ciel, de différent de là bas, mer et ciel ?
300 milles de parcourus sur 720 milles.

Dans le seau d’eau de mer, on a trouvé un animal d’1cm au corps transparent avec des rayures bleues et une tache noire ; qui avale l’eau. Une méduse ?

A la radio ce matin, en attendant la météo, 9000 voitures brûlées en France, l’état d’urgence prolongé de trois mois, la polygamie des étrangers pointée par certains politiques comme une des causes des troubles. C’est cette France qui me fait peur, celle qui stigmatise les étrangers, qui ne sait pas regarder en face ses problèmes sociaux et accuse l’immigré. . Les brûleurs de voitures ont choisi le mauvais moyen d’exprimer une saine rage, et ce n’est pas un certain mode de vie d’immigrés qui est la cause. Il faut des brûleurs symboliques de voitures et chanter, en pleine mer, « des armes, des armes », parole Leo Ferré, Musique Noir Désir. « Détruire dit-elle ». L’immigration clandestine est un fait, et au Maroc, aux Canaries, nous avons eu l’occasion d’en entendre parler concrètement, mais ce sont les immigrés qui en sont les premières victimes. Patrick sur le voilier Kitos nous a raconté son escale à Tanger : des jeunes garçons attendent toute la journée sur les quais de Tanger, à un certain moment, ils mettent leurs habits dans un sac plastique, le noue et plongent dans l’eau vers le ferry en partance pour l’Europe. Ils essaient d’y monter clandestinement. La police marocaine les pourchasse à coup de matraque, frappe ceux qu’elle attrape, maltraite, blesse… Nous nous plaignons que des inopportuns nés au mauvais endroit veuillent partager une part de nos richesses mais nous avons érigé notre société en un modèle et nous avons mis à la tête du monde nos valeurs. Nous pouvons, nous, accroître notre richesse chez eux, nous en avons la technologie, y développer nos marchés mais pas d’eux chez nous.

Au soleil couchant, incendie de mer, ciel en braises : c’est le spectacle du jour. En face, à l’est, la lune se lève, rouge, énorme, croquée par des nuages, champignon atomique ou plus écologique, pomme grignotée puis est engloutie par des nuages. C’est le règne de la nuit.

La lune sous les nuages, c’est le règne de la nuit noire. Sa splendeur n’est qu’un souvenir, faste déchu de la lune en merveille. Et trop de nuages pour que les étoiles en profitent pour briller. Du coup, je reste à l’intérieur du bateau, la lumière allumée, j’éclaire ma nuit, et je lis. J’entre dans la lumière des mots. Je lis sur le Cap Vert, sur les îles de Boa Vista, de Santiago. Livre de Jean Yves Loude. Ce livre m’avait ennuyé en France, mais ici, allant vers le Cap Vert, en quart de veille, les mots pour souffler au vent mauvais l’ennui, pour atténuer la nuit, je le trouve passionnant.
Nous allons donc chercher notre bonheur au Cap Vert, pays d’immigrés, vide du tiers de sa population pour cause d’immigration. A Boa Vista, je lis qu’on allumait des feux sur les plages pour tromper les navires et le jeter sur les récifs, façon de faciliter leur pillage. Pierre me dit que dans la baie des trépassés, en Bretagne, les mêmes forfaits étaient commis. Je lis sur les origines de la Morna, rendue célèbre par Cesaria Evora, réprimée par les Portuguais car trop sensuelle, trop subversive, sur les duels de poésie et d’éloquence, sur le créole, comme l’occitan, et le breton, langues interdites jadis. Pays complètement libre en 1975. A peine 30 ans. J’ai sommeil, j’attends cinq minutes l’heure du tour d’horizon et une heure s’est écoulée, ainsi mon quart de veille dure quatre heures au lieu de trois.

Lors de mon deuxième quart, la lune est réapparue sur tribord, à nouveau régnant sans partage sur la nuit, diffusant cette lumière blanche particulière, quelques étoiles montrent leur lumière, Venus, brille fort, toujours insolente, nous naviguons sous le signe de Vénus, bon présage.
Toute la nuit, le vent force 2-3, vitesse 4 nœuds, voiles en ciseau, l’inter et le génois tangonné, vent arrière à peu près constant dans sa direction, peu ou pas de réglage à faire, parfois peu de vent, les voiles battent, papillon en détresse mais le vent même faible souffle toujours, la mer est plate avec une longue houle.

17 novembre 2005
Le jour se lève et barbouille de couleurs sang l’est, la lune est un cercle translucide, comme un tissu usé, ayant frotté ses jupes toute la nuit à tous les cieux. Il est temps d’aller se coucher. Je déjeune quand même avant de réveiller Pierre, thé, petits pains au miel de palme (qui s’est renversé sur toute la vaisselle) et orange de la Gomera. Un petit oiseau noir et blanc saute de vague en vague en piaillant.
La couchette bannette est un vase communiquant, dès qu’elle est vide parce que l’un de nous deux la quitte, l’autre l’occupe tout de suite.
Nous avons atteint les 390 miles, soit plus de la moitié du trajet. Cette nuit, 58 miles ont été parcourus.

Gauguin à Pont Aven, à Tahiti, à Arles avec Van Gogh, Moitessier sur la mer, dans la quête de Rimbaud « trouver le lieu et la formule », trouver le lieu sans le règne de l’argent pour exister, pour créer. Quand Gauguin arrive à Tahiti, il constate qu’il est déjà trop tard. Tout est devenu produit dans notre société, un appartement est un produit immobilier, un poisson, un produit de la mer, un yaourt, un produit laitier, un prêt, un produit financier, les hommes, des ressources humaines comme des gisements de pétrole ou de phosphate, société de production et de consommation, de sommation aux cons, nous sommes quoi, ici en pleine mer, le produit d’un rêve ?

Le spi est hissé, la vitesse s’accroît à 5 nœuds. Grand ciel bleu tavelé de nuages ronds, joufflus, blancs, soleil répandant ses ors sur nos surfaces. Le temps s’arrête, reste suspendu à la course du bateau, nous avons l’impression d’avancer dans un paysage immobile, nous pourrions avancer des jours et des jours ainsi, traverser des océans, aller n’importe où, atteindre des buts sans préméditation, nous sommes entre des jours et des nuits, entre les soleils et les lunes, au pays des nuages et des cieux immenses, sur la mer sans Histoire. On a beau regarder la carte et constater qu’on a dépassé la moitié du parcours, savoir que l’on fait 100 miles par jour en moyenne, cette rationalité est d’une irréalité complète. « Monotonie captivante de la voile ».
Je me suis lavé les cheveux à l’eau de mer ce matin, ai fait de la gymnastique, ai cuisiné lentilles et daurade. Nous allons au sud et le bateau est au nord, le cockpit est à l’ombre, il faisait froid pour la douche. Pierre s’est lancé dans la fabrication d’un pain cuit à la cocotte minute. Pétrissage, repos, pétrissage. Délicieux. Nous avons écouté RFI cet après midi et j’ai lu avec avidité « les routes de Grande Croisières » de Jimmy Cornell, ai établit un calendrier de nos navigations. Si tout va bien, nous passerons quatre semaines au Venezuela, nous fêterons mon prochain anniversaire ( 17 avril) entre Galapagos et Ile de Pâques ou à l’île de Pâques et celui de Pierre (8 novembre) autour des Iles Samoa. Nous serons aux Gambier, début mai. Des noms d’îles, de pays, des dates, la prétention d’un futur qui n’a pas de place ici, en mer, présent absolu. Ce calendrier est extravagant, en démesure totale avec les instants que nous vivons, avec la monotonie de la mer, avec l’impression d’être pris dans le piège océanique, d’être dans un temps sans temps, une mélasse qui empêcherait toute idée d’arrivée, qui ferait oublier tout souvenir de départ, qui rendrait illusoire notre déplacement. Sans temps et sans lieu aussi, nous sommes nulle part, dans ce rien qu’est la mer, hors du monde et pourtant jamais la mer ne nous a paru si palpable, jamais nous nous sommes sentis si proches d’elle, en commune attraction, éléments naturels parmi les éléments naturels. Mer, ciel, soleil, lune.
Je vous un culte occulte à la lune. Ce soir, vers 20h, son cercle rouge a jailli des flots et telle la pâte du pain fabriqué ce matin, la lune levait dans le ciel. Elle montait et sa couleur changeait. De l’orange sanguin, elle passait au blanc éclatant, fixant sa couleur de nuit, son habillage nocturne. Les étoiles étaient encore visibles, on voyait les points lumineux et le fruit mûr énorme, s’élever.
Cette après midi, ciel dégagé bleu très pâle, presque gris, et la couronne de petits nuages ronds blancs autour de l’horizon.
Les voiles ont pris leur position de nuit, génois tangonné et inter à contre, en papillon de nuit, le spi ayant toute l’après midi, rempli de bons offices, nous l’avons affalé au coucher de soleil. 50 m2 de toile légère et craquante comme du papier, fourré dans un sac.
La mer plus agitée, vagues croisées et surface instable, oblige les corps à s’adapter sans cesse aux mouvements, tord, contorsionne. Je cuisine un risotto propulsé à la vitesse de 4,7 nœuds. Le plus étonnant est peut-être ça : la vie ménagère, la vie dans la coquille dans les mouvements du bateau au milieu de la mer. J’avais du mal à croire les récits de navigation qui raconte l’équipage en train de faire des crêpes. Mais, après le pain de Pierre, les crêpes sont possibles.
1er quart entre 21h et 24h
Pierre avait dessiné à la lumière de la lune sur mon cahier et ce matin j’ai retrouvé les personnages qui étaient nés sur les pages, maintenant, à l’intérieur du bateau j’écris le journal et je lis sur l’île de Santiago, Fogo. Lorsque j’éteins la lumière, la lune entre par le hublot latéral et ajoute sa rayure aux rayures blanches et jaunes des coussins. A l’extérieur, par le rideau d’entrée, elle diffuse une lumière phosphorescente, et quand je sors la tête pour surveiller l’horizon, je constate son règne, son emprise sur les choses de la nuit, la transformation de la nuit par sa présence, comment la nuit devient plus amicale, plus humaine. La mer est croisée, agitée, le bateau tangue, la lune promène son faisceau à l’intérieur, les verres tremblent, les poulies, les cordes à l’extérieur grincent, les voiles se froissent, battent. Piaillement d’oiseau ou piaillement de l’écoute de l’inter, couinement d’animal sous la coque ou bruit du bateau, mystères.
2ième quart
Des le début de mon quart, j’aperçois les lumières d’un bateau sur la ligne d’horizon. Evidemment, c’est un évènement et plus question de dormir pendant les quarts. Je suis les trois lumières du bateau, deux lumières blanches et une rouge (bâbord) sur notre côté bâbord. Bâbord sur bâbord, « rouge sur rouge, rien ne bouge », nos routes ne vont pas se croiser. Je suis sur le qui-vive mais tranquille, d’autant plus que le bateau est très loin. Je veille debout à l’intérieur ou assise à l’extérieur, de peur de m’endormir. La lune est passée côté tribord, les lumières des étoiles sont pâles, je vois quand même une étoile filante. Une heure et demi après, le bateau s’est rapproché, restant malgré tout à grande distance de nous, mais j’aperçois maintenant ses deux lumières blanches et une lumière verte (tribord) sur notre côté bâbord, le bateau a changé de direction et nos routes peuvent se croiser s’il se rapproche suffisamment de nous. Je veille avec une plus grande attention encore, intriguée quand même, car ses lumières restent visibles pendant deux heures trente. Le bateau nous contourne, finit par passer derrière nous, puis disparaît. C’est la fin de mon quart, je tombe de sommeil.

18 novembre 2005
Une chanson qui passe (Le garage Rigaud) : « J’aimais la longue houle dans les vagues de nuit, l’écume dans les draps, le sable à l’infini. »
Ce matin, j’ai été réveillée par le pain que Pierre faisait griller à la poêle, nous avons pris notre petit déjeuner pain, miel de palme, beurre, thé au jasmin, œufs au fromage pour Pierre, orange de la Gomera. La mer s’est calmée, elle déroule une longue houle, avec quelques vaguelettes croisées. Le temps est au beau fixe et le soleil brûlant. L’après midi, la voile du spi répand son ombre sur le bateau et nous protège du soleil. Le ciel est couvert de nuages blancs sauf en son milieu, dégagé comme une tonsure, un début de calvitie. Peu après, des touffes de nuages sont semées ici et là sur la totalité du ciel, laissant quelques espaces vierges bleus. C’est la repousse.
Je suis au pied du mat, à l’ombre du spi, une partie de mon ciel, ce sont les couleurs du spi vert, blanc, noir, une bande rouge et une inscription F7015, j’entends l’eau qui gronde sous la vague, le tangon du spi qui grince, je vois l’avant du bateau en triangle, la mer tout autour, l’infini déroulé, la mer au soleil, l’or en fusion.
Le spi se love autour de l’enrouleur du génois, se met en torche, puis se délivre, se regonfle.
La houle montre ses hauts et ses bas, nous pousse sur sa crête, nous redescend, nous sommes les rois des Indes portés sur le dos d’un éléphant, les princes du désert sur le dos d’un chameau, l’animal est docile, il broute du vent, il contient des réserves d’eau pour une éternité de voyages
Vers 15h, un gros bateau avec des grandes cheminées a été aperçu. Il montrait déjà son arrière blanc quand nous nous sommes rendus compte de sa présence. 20 minutes après, il avait disparu. Un goéland a survolé la mer. Voix de mon frère au téléphone, voix soleil.
Gymnastique, lecture, écriture, musique, cuisine, vaisselle à un rythme de croisière. Manœuvres au coucher du soleil pour ranger le spi et installer génois et inter. Entre coucher de soleil et lever de lune, les étoiles en profitent pour briller : constellation du taureau, Aldébaran, étoile du nord, Pléiades, Hyades, certaines étoiles ne sont pas blanches mais mordorées, c’est la première fois de ma vie que je le remarque. A 21h, la lune fait son apparition, fait la disparition des étoiles et monte. Elle monte, disque orangé et perd petit à petit sa couleur pour se charger de fluorescence. C’est la mue de la lune. A 21h30, elle atteint sa maturité lumineuse et règne sans partage sur la nuit. Nous faisons des surfs à 7 nœuds, le vent est plus fort, la mer plus mouvementée. Nous espérons arriver dans 48h, dimanche avant la nuit, sinon nous serions obligés de mettre le bateau à la cape (dérive du bateau avec voile réduite) et d’attendre le lever du jour pour atteindre Sal. Cela risque de se jouer à quelques heures. Je réveille Pierre car j’aperçois le feu de mat d’un voilier sans pouvoir identifier la couleur du feu (il est orangé et devrait être soit rouge soit vert). Je me trompe. C’est Vénus qui brille et elle aussi ce soir a cette couleur si particulière, mordorée.
Le rail sur le mat qui sert à tenir le tangon a cassé à 22h et Pierre, nu avec son gilet de sauvetage relié à la ligne de vie est allé attacher le tangon au dessus du point de rupture.

Pour mon deuxième quart de nuit, la pleine lune est droit au dessus du bateau et nous éclaire, nous influence. Je pense à février, au canal de Panama, au passage vers un autre océan, pacifique. Silence de la nuit, silence de nos deux cœurs.

19 novembre 2005
Sur le pont, au soleil flamboyant, j’aperçois Pierre dans la couchette, lové en position fœtale.
Je vais prendre mon cahier pour écrire cette phrase quand une daurade coryphène mord à la ligne.
C’est une journée fastueuse, de pleine mer, de soleil généreux, de vitesse (5 nœuds en moyenne avec des surfs à 7 nœuds), de la force du vent dans les voiles, de perspective d’arrivée (moins de 24h, 100 miles), de pêche miraculeuse (deux daurades prises et quatre touches), de vol de poissons volants et de mouettes, une journée qui sent bon le pain préparé à nouveau par Pierre, une journée de pâte levée, de Papillon Paravel qui chante « l’enfant qui me dort dedans ».
Nous avons dépassé ce matin une goélette à la voile et nous voyons tout le long du jour la voile triangulaire dans notre sillage, de plus en plus loin à l’horizon, parfois plus proche.
Daurade et papas arrugadas sauce mojo.

1er quart de nuit
Allongée sur le pont, la veste de ciré sur les jambes, en gilet de sauvetage et attachée au bateau par la sangle du harnais, deux coussins dans le dos, je suis installée dans mon salon de nuit et j’observe. La Goelette est toujours derrière nous avec son feu de tête de mat allumé, la lumière d’un bateau sur bâbord brille, sans doute un voilier car elle est faible, étoiles semées dans le ciel et maintenant à 21h, lever de lune, spectacle quelque biaisé par des nuages noirs. La mer est calme, légèrement creusée, le vente est tombé, petite vitesse du bateau. Il reste moins de 80 miles et nous espérons arriver demain. La traversée se fait toujours sous le signe de Vénus. La lune devient blanche, les étoiles s’absentent. Le bateau sent bon le pain cuit, j’ai trouvé sur le pain inscrits un cœur et les initiales HB. J’écris à la lumière de la liseuse que Brigitte (Pestel) m’a offert (merci). Et il me reste à peu près 4-5 heures de veille pour finir la lecture du passage de l’île de Brava et atteindre l’île de Sal avant d’y arriver pour de vrai. Nous ne dormons plus la journée et nos nuits ne doivent pas dépasser 4-5 heures de sommeil, sans que nous ressentions beaucoup de fatigue, nous avons mal aux genoux, les jambes sont toujours en flexion pour amortir les mouvements du bateau ou repliées quand nous sommes assis/allongés.
Les feux des bateaux ont disparu. Avec la lumière de la lune, la mer est une mer de théâtre, un tissu tendu, léger que des souffles mécaniques font faseyer.

2 ieme quart
Lutte contre le sommeil à coup d’air frais sur le pont et de lecture. Je finis Brava et j’achève Sal. Lumière verticale de la lune un peu croquée au dessus de moi. Ciel blanc, nuageux. Depuis quelques jours (2-3 jours ?) la chaleur est brutale le jour, les nuits sont douces. Nous allons progressivement depuis le début du voyage vers la chaleur, malgré les mois d’hiver qui défilent, c’est une transition douce comparée au voyage par avion.
Un gros tanker, deux lumières blanches et une rouge, passe loin derrière nous avec une route perpendiculaire. Les deux voiliers ont disparu.

20 novembre 2005
A 11h, je sors du sommeil et découvre la terre : Sal et ses dômes volcaniques. ô surprise : le guide nautique indique « île plate et peu élevée » mais je me souviens que le livre « Cap Vert, notes atlantiques » mentionne les volcans. Journée de félicité. Un petit poisson volant rase l’eau. Une daurade pêchée ce matin gît sur le pont. « Felicidad siempre te daré ». Nous affalons le spi et Pierre ne comprend pas que je ne puisse pas ou ne veuille pas faire certaines manœuvres nécessitant selon moi trop de force. S’ensuit un duel de tchatche. « Felicidad nunca te daré ». Il reste 18 miles et les couleurs et les formes de Sal se précisent : vaste plaine cernée par des volcans à la gueule égueulée, couleur terre brûlée, antennes radiophoniques.
14h je m’active et fait le ménage : vaisselle, sol intérieur et du cockpit lavés. Il ne reste ni orange, ni pomme, ni mangue mais deux pamplemousses, une banane, et deux oignons. La poubelle est pleine à craquer. Pierre lit Moby Dick.
15h Pierre m’a dit avoir vu une dizaine de poissons volants devant l’étrave du bateau ce matin, et lorsque nous affalons le spi à 15h, nous trouvons près des haubans, sous le bordé, un petit poisson volant tout sec. Depuis quand est-il là ? Le disque de Cesaria Evora passe en boucle. Les cônes volcaniques gonflent à mesure que nous nous rapprochons, gâteau de fête.
15h30 L’île ressemble de plus en plus à Graciosa. Nous serions nous trompés et aurions nous tournés en rond pendant plus de 7 jours ? L’île parait inhabitée, pourtant son histoire est celle d’une île aride exploitée pour ses mines de sel, délaissée, puis reconquise par les touristes en raison de la plage de sable fin de Santa Maria. Nous n’irons pas à Santa Maria et resteront dans la partie désolée.
15h45 Nostalgie de l’infini donné par la mer et fébrilité de l’arrivée prochaine. Rien n’est joué tant que le bateau n’a pas ses amarres fixées ou son ancre crochée. Nous allons au port de Bahia de Palmeira sans savoir ce que nous allons trouver. Pierre arrête de lire Moby Dick. Voix portugaise à la VHF, cette nuit, voix d’une langue inconnue, avant-hier, voix françaises.
16h05 Nous passons près du volcan Morro Leste: ses pentes sont creusées de ravines. Il parait vieux, usé. On entend maintenant, la mer gronder sur la rive rocheuse.
16h25 Pierre lit Moby Dick. Nous regardons la carte et le GPS et marquons nos positions successives. Dehors, nous apercevons trois voitures, deux éoliennes, un bâtiment blanc, la piste de l’aéroport. Nous devons contourner le bâtiment blanc pour atteindre le port.
Deux voiliers arrivent eux aussi vers le port de Sal, ils sont loin derrière, presque à l’horizon.
La mer est toujours très calme, le bateau glisse, journée d’accomplissement, paisible, le soleil brille. Nous allons à quatre nœuds sous génois et grand voile.
Un voilier sort du port et part vers l’ouest. Quelques arbres verts sur une étendue désertique. Deux barques de pêcheurs minuscules près de la côte. Un pétrolier amarré devant le port. Les nuages blancs glissent leur ombre sur les dômes volcaniques.
17h L’inter est enlevé de l’étai et mis dans son sac. Le moteur est allumé, la mer est calme.
17h30 Nous entrons dans la baie et en faisons le tour : 25 30 bateaux sont au mouillage, certains ne nous sont pas inconnus : Yaka Yalé, Babette…Nous sommes alertés par les cris venant d’un voilier qui nous indiquent de nous détourner car nous nous dirigeons droit sur une épave non balisée. J’ai déroulé la chaîne de l’ancre sur le pont à l’avant du bateau et tenu l’ancre et la chaîne à bout de bras jusqu’à ce qu’on trouve une place ( le mouillage est surchargé). Et lorsque je lâche l’ancre au fond de l’eau, je me sens totalement épuisée, comme si la fatigue de tout le voyage s’était concentrée à ce moment là. Comme toujours, nous sommes les plus petits du mouillage avec cette fois ci un autre petit bateau jaune dont l’équipage nous fait de grands saluts. Nationalité allemande. Nous avons dressé le pavillon de courtoisie du Cap vert et le pavillon jaune de demande de formalité. Etre arrivés ici au Cap Vert avec tant de facilité me semble à peine croyable. Venant du village, une sono diffuse très fort de la musique dont des mornas nostalgiques. Des garçons jouent au foot sur la plage de sable noir, quelques maisons au ciment brut. Le fond de la plage est borné par des citernes de pétrole avec le logo Shell, des containers sont posés sur la digue. Une barque passe chargée de plongeurs avec bouteilles: ils basculent dans l’eau près de la rive . Le soleil se couche, nous sommes fatigués, nous n’irons sûrement pas à terre ce soir.
La nuit : j’entends le vent qui a faibli et je pense que le bateau n’avancera pas beaucoup : je me crois encore en pleine mer.

Sous spi (première fois que nous le hissions depuis le départ...) Merci Eric Deru.

La mer, rien que la mer (là, j'ai hésité à faire un panoramique...)

Il va devenir urgent de se raser

Ouah, des dauphins!

Regarde, ils sont encore là!

C'est toujours les mêmes?

A table!

Petite bête transparente avec un point noir... (lire le texte pour mieux comprendre)

Activité d'éveil : la navigation toutes les six heures (là on est dans le flou, pas parce que on ne sait pas où on est mais parce que l'appareil est resté en mode macro)

Autre activité d'éveil: préparation du pain

Le four à pain: un miracle de la technologie moderne!

Ah il est fier le boulanger!
(D'ailleurs, à partir de maintenant on ne dira plus "La Pirate" mais "La femme du Boulanger"...)

Même chez Coupel on n'en trouve pas des comme ça!

Le soleil se couche, (avec effet de flou car l'appareil était toujours resté en mode Macro)

C'est le début des quarts de nuit

Au milieu de la nuit, le rail de tangon s'est fendu...

Et le soleil réaparait de l'autre coté de l'horizon: c'est le matin!
(éventuellement mettez votre écran derrière votre chaise pour mieux apprécier la chose)

Activités d'éveil: Rédaction du texte qui est à coté et que vous feriez mieux de lire plutôt que de rire bêtement à mes blagues stupides...

Activité d'éveil: la pêche au gros (du moins au moyen, voire petit, des fois)

C'est une dorade coryphène!

Qui perd très rapidement sa robe jaune fluorescente dès qu'elle est hors de l'eau
(remarquez au niveau de sa bouche "Octopus, le Blanc", notre célèbre leurre dont toutes les dorades parlent avec des frissons de peur dans la voix!)

Un passager clandestin!
Un poisson volant qui n'a pas voulu payer pour une cabine avec aquarium et qui s'est retrouvé tout sec au matin
(notez avec quelle delicatesse (dégout?) Hélène le tient en main)

La terre, c'est Sal!
On est presqu'arrivéeuh!,
On est presqu'arrivéeuh!...

Il est temps de hisser le pavillon de courtoisie du cap vert

Porto de Palmeira: après 7 jours de mer.