Du
13 au 21 novembre Tenerife-Cap Vert
La traversée Canaries –Cap Vert sera notre plus longue expérience
de mer, 750 milles, soit environ 7 jours et nous ne voulons plus de ses
traversées rapides mais très agitées que nous avons
eu jusqu’à présent, nous voulons nous assurer, dans
la mesure du possible, des conditions de mer confortables. Le gaz ayant
été trouvé à Tenerife, à l’usine
de Granadilla, nous étudions cartes et bulletins météo
sur internet, nous surveillons la grosse houle qui s’est formée
suite aux vents violents qui ont soufflé dans le secteur Canaries-Cap
Vert. Nous partirons quand la hauteur des vagues sera raisonnable. Nous
avons eu le plaisir de retrouver Philippe et Francine et après
plusieurs apéro-diners et une dernière soirée mémorable
avec Philippe à la guitare et Francine à la cuisine pour
une délicieuse soupe de poissons, et tous au chant, nous quittons,
le 13 novembre, les Canaries pour le Cap Vert. Il est 12h. Nous prenons
la route 216° au compas pour aller en ligne directe sur l’île
de Sal. Nous avons de la chance car à chaque fois que nous quittons
un port pour une longue traversée, un ami est là pour nous
faire de grands signes d’au revoir et nous souhaiter bon voyage.
A Lisbonne, il y avait Elise et Thibault, à Madère, Stine,
et ici, à Los Cristianos, c’est Philippe depuis son Nacouda.
Le soleil brille, le vent est force 3, 4, la mer à peu près
calme. Nous avons croisé des globicéphales noirs, une demi
douzaine, corps luisants et ailerons noirs, museau arrondi, glissant avec
lenteur à la surface de l’eau. Le génois est déroulé,
le pilote barre, les lignes sont à l’eau ; le bidon de survie
et le jerrican d’eau sont attachés à l’arrière.
Il fait assez froid, malgré le soleil, le ciel est blanc de nuages.
Avant de partir, pour trouver la sérénité, j’ai
relu Moitessier « La longue route ».
Vers 15 h, je me suis réveillée, Pierre dormait sur le pont
à côté de moi, la mer était hachée,
les vagues dans tous les sens ballottaient le bateau. Sans vent, les voiles
battaient. Pierre décide de mettre le spi, et fait l’acrobate
à l’avant du bateau, moi, je joue des ficelles comme pour
une marionnette, je tire l’écoute de spi, j’étarque
le hale bas, je hisse la drisse. Le temps de mettre la voile en place,
la mer s’est un peu calmée avec de temps en temps, venant
de l’arrière, une vague plus rapide et plus creusée,
qui nous fait tourner la tête. Les couleurs turquoise et la bande
rouge s’étalent sur un fond de nuages noirs. Au loin, Tenerife
est dans le soleil ; sur bâbord, on voit un fond de ciel bleu lumineux
tavelé de nuages blancs, la mer est sombre.
17h30
Une fente horizontale dans le ciel nuageux laisse apparaître le
sommet pointu du Teide. C’est magnifique, tout Tenerife a disparu
sous les nuages et il n’en reste que sa quintessence, la pointe
du Teide.
18h
La pluie est arrivée, une petite pluie très fine. Et je
reste allongée sur le pont pour le plaisir d’entendre la
petite pluie crépiter sur mon ciré et mon visage se laisser
piquer par les fines aiguilles. Je repense inévitablement à
l’automne comme à La Gomera, aux marches dans les bois, à
la recherche des champignons. Nous avions trouvé la pluie aussi
en longeant Fuerteventura mais je n’en avais éprouvé
aucune joie. Maintenant, elle me ravit.
18h30
Le vent est tombé, nous affalons le spi qui ne sert plus à
rien et nous mettons le moteur. Quelques filaments roses dans le ciel,
la mer est de l’encre violette, foncée. Une lune ronde lumineuse
est apparue ; devant nous, un massif nuageux noir.
18h39
Dans la nuit presque noire, une frange basse de Tenerife s’est dégagée
des nuages et est allumée. La mer est calme, le moteur en marche.
La lune est cerclée de nuages qui sous son effet se teintent d’ocre,
on dirait un lagon avec sa barrière de corail tel qu’on peut
les voir sur les cartes du Venezuela. Le temps d’écrire cette
phrase, les nuages sont défaits, le lagon est brisé.
Encore enrhumée, j’ai facilement froid : je porte un pantalon
et une veste de ciré, une polaire, Pierre est en short et en marinière.
1er quart
Tenerife a disparu, il reste l’éclat lumineux donné
par la lune à la nuit, on ne craint rien avec cette lune, on se
croit presqu’en plein jour, quelques bateaux passent loin, sans
danger, un voilier croise notre route, feux de mat et de route allumés,
il semble très grand, il va vite, et on voit ses trois points lumineux
se déplacer devant nous, à tribord puis à bâbord,
se perdre dans la nuit.
2° quart
Quand Pierre m’appelle pour mon tour de veille, j’ai beaucoup
de difficulté à me réveiller, j’ai mal dormi
et je suis encore engluée de sommeil. Ce quart est une lutte contre
le sommeil permanente et vigilante, ténue. Je suis à l’ouest,
décalquée de fatigue, je finis mon quart à l’intérieur
tout en continuant le tour d’horizon régulier.
14 novembre 2005
Pierre venait à peine de se coucher, quand le fil s’est déroulé
rapidement et la canne se tordait. Je lui crie « on a un poisson
». Il se lève, va sur le pont, remonte le fil ; au bout se
tient une belle daurade Coryphène de 57 cm toute dorée et
verte, pailletée d’or et de vert, après ses derniers
soubresauts, elle est devenue grise avec des points noirs. La mort, une
variation de couleurs. La daurade est restée sous l’hiloire
à côté de moi, allongée sur le pont, toutes
les deux étendues, moi veillant, elle sans plus aucun souci de
cet ordre. Le ciel était très nuageux, deux endroits découvraient
un bleu ciel troublé pour l’un, par une trombe nuageuse qui
paraissait être de la pluie. Un goéland est venu tourner
autour du bateau, quelques petits tours et puis s’en va.
La pluie n’a pas tardé à venir, une pluie grosse,
d’ennui, de dimanche. Je suis restée dehors en ciré,
le temps de m’exposer à la pluie pour rincer les cirés,
puis je suis rentrée à l’intérieur, m’allonger
sur la couchette en face de Pierre. Nous avons déroulé le
rideau contre la pluie et la petite fenêtre de plastique cousue
sur le tissu nous permettait d’observer le drapeau et ainsi de savoir
à peu près d’où venait le vent pour le réglage
des voiles.
La mer est calme avec une longue houle, le bateau court à 4 nœuds.
C’est une drôle de navigation : nous sommes Pierre et moi
étendus à l’intérieur, chacun dans sa couchette,
pendant que la pluie tombe dehors. De temps en temps, l’un de nous
se lève et regarde dehors. Je pense à un de mes poèmes
sur la pluie extérieure que l’on entend à l’intérieur
du bateau, sur les sons qui tombent à l’intérieur.
Où est-il passé, est ce dans le livre de Le Clezio que je
l’ai laissé « L’Africain » ?
La mer n’est pas trop agitée, je cuisine même des œufs
à la poêle, fait rarissime dans nos navigations. Mais le
temps est gris et il pleut dru. Nous sommes dans notre bulle, protégés
des intempéries, du dehors hostile, entre Canaries et Cap Vert,
nous nous regardons avec Pierre, amusés. J’ai amené
la couverture bleue de la couchette avant pour l’étendre
sur moi, Pierre est dans le sac de couchage, nous sommes dans notre home,
notre cottage anglais au milieu des mers, le pilote barre, la daurade
est toujours sous l’hiloire, les chats noirs suspendus au plafond
se balancent.
Vers 17h30, la pluie s’est arrêtée et nous sommes sortis
comme les escargots. Nous avons vaqué à nos occupations
: faire la vaisselle, découper la daurade…
Vers 18h, le ciel était tout allumé de tendre, rose, orange,
ocre, autour de nous les couleurs étaient des nuances pâles
et la forme des nuages en tous points différente : frise de petits
nuages, strates, gros cumulus, nuages effilochés, mille cieux en
un seul ciel. J’essayais de revoir des tableaux, des ciels de Renaissance,
mais aucune peinture n’était aussi complexe que ce paysage.
Les nuages ne s’arrêtaient pas à la ligne d’horizon,
on soupçonnait clairement que plus on s’avançait,
plus l’horizon se déplaçait et surtout s’incurvait
car on les devinait continuer derrière la ligne. Un petit bout
d’arc en ciel s’était glissé entre les panneaux
solaires et la barrière de corde.
A 18h35, la lune est apparue de derrière les nuages, fidèle,
bien ronde et lumineuse en même temps qu’un petit oiseau blanc
et noir voletait dans son sillage. Il y a toujours cette houle magnifique,
ses dunes mobiles de mer. Le vent est tombé- mais où ?-
nous sommes au moteur. Nous n’avons croisé aucun bateau aujourd’hui.
Nous sommes à la latitude de la Mauritanie, bientôt vers
le banc d’Arguin, endroit qui me fait tant rêver et qui demeurera
un rêve pour l’instant.
En partant, j’avais en tête les chansons de Cesaria Evora
qui passaient en boucle sur notre lecteur Cd, en particulier, «
tiempo y silencio »et celles de Compay Segundo « Felicidad
siempre te daré , Felicidad, Ah» que je chantais à
Pierre.
1er quart
Vers 19h, il faisait déjà nuit, Pierre dormait et j’ai
préparé du riz à la lumière de la lune pour
ne pas le réveiller. La lumière entrait dans la cuisine
par un faisceau direct. Nous avons mangé un filet de daurade, puis
mon quart de veille a commencé. La lumière de la lune était
intense, elle éclairait de gros nuages dont les contours devenaient
lumineux, on aurait dit un décor de carton pâte, un peu comme
la ville de Florence, la nuit, un décor sans relief, fabriqué
pour un théâtre, là j’étais le seul spectateur
et le spectacle était fugitif car les nuages se sont déplacés
et sans la proximité enchanteresse de la lune, sont redevenus simples
nuages gris.
La planète Vénus brille insolemment, comme le feu d’un
bateau au mat très haut, peut-être le reflet dans le ciel
de notre bateau. La mer est plate et le vent quasiment inexistant, dès
qu’il y a un souffle, les voiles sont déroulées, mais
elles pendent et battent, c’est une misère de voiles, on
avance à 1-1,5 nœuds alors le moteur est allumé.
2° Quart
La lune est passée tribord, le vent est léger, très
léger mais suffisant pour mettre les voiles, les étoiles
sont pâles en raison de la clarté de la lune. Je veille à
l’intérieur et je m’endors profondément entre
les 15 minutes qui séparent les tours d’horizon. Je rêve
qu’il y a un grand bateau fantôme qui s’avance vers
nous et il faut que je me réveille pour l’éviter ou
qu’une barque de gens mal intentionnés, des pirates modernes,
va nous aborder et je crie, muette dans mon sommeil, à Pierre dans
la couchette en face de moi « Pierre, il y a des gens ». Parfois,
je me réveille au bout de 20-25 minutes mais il me semble que cela
n’a guère d’importance vu l’absence de bateaux
croisés. Vers 6h, de gros nuages noirs s’étaient accumulés
dans le ciel.
15 novembre 2005
Je me suis réveillée à 9h30 et il n’avait pas
plu. Tout de suite sur le pont, un grand soleil me chauffait intensément,
j’étais en grand chapeau de paille, tee shirt et pieds nus.
J’avais aussi mon pantalon malien déchiré par l’usure
et je comptais sur le cap Vert et ses vendeurs sénégalais
pour m’en procurer un neuf. Avec la chaleur, on s’imaginait
plus longer la côte africaine tandis que hier, on longeait la côte
anglaise. Cependant, de petits nuages blancs couronnaient l’horizon.
Maintenant, une grande chape de nuages blancs et gris bouche la moitié
du ciel, et voile le soleil, je mets un polo manche longue.
Le vent est paresseux, nous allons à la vitesse intense de 2-3
nœuds…La mer, une ample houle la domine.
Le ciel s’est dégagé, le soleil est devenu le plus
fort, le vent reste faible, les voiles faseyent.
J’admire. Je ne cesse d’admirer. La mer, le plus beau pays
que j’ai jamais visité. La mer, à cet instant, facettes
mordorées comme un dos de daurade. Ce sont les grandes traversées
que j’aime le plus, Moitessier passe 10 mois en mer. Paix et silence
, seul le bruit du bateau qui glisse sur le velours des vagues. Bruit
de la vague qui soulève le bateau et le repose doucement, bruit
de l’eau qui ruisselle contre la coque, respiration de la mer, souffle
de l’eau. Bruit de la grand voile qui se tend et se détend.
Nous sommes vent arrière, le spi donne une poussée stable
et régulière et puissante au bateau. La vitesse atteint
7 nœuds tout à l’heure, maintenant 5 nœuds. Nous
avons vraiment la sensation d’avancer. Chaque jour et chaque nuit,
nous faisons le point, la ligne s’allonge au bord de la côte
africaine, le fil se tend entre les deux pays, Canaries, Cap Vert et nous,
équilibristes de la vague, saltimbanques sur l’eau, nous
avançons. Des dauphins sont venus par dizaines et sont restés
une heure et demi à jouer autour du bateau. Les dauphins adaptent
leur vitesse à celle du bateau, accélèrent, ralentissent,
nous accompagnent, une vingtaine autour de nous, plus loin encore, des
dizaines éparpillés. Le bateau tendu par la vitesse, vent
arrière, le spi gonflé par le vent, l’énorme
voile rayée au dessus de nous, penchés sur les dauphins.
1H30 sur le pont, devant l’étrave, assis au pied du mat,
à l’arrière dans le cockpit, muet ou commentant, nous
observons tous les sauts possibles du dauphin : nage sur le dos, saut
sur le côté, saut roulade, saut avec la queue qui claque
ou le museau, nage avec torsade du corps, saut torpille ( le corps tendu
jaillit et claque sur l’eau), nage et saut en simultané à
plusieurs. Dauphins au dos gris parfois moucheté, le ventre blanc,
dauphins tous petits ; dauphins dans la coulée dorée du
soleil. Au soleil couchant, ciel bleu layette, prés de l’horizon,
nuages, lune ronde, au dessus, au-dessus encore, ciel rose layette : la
lune bercée dans le tendre. A la nuit, tout le monde est couché,
seule la lune sentinelle.
La nuit se passe à régler les voiles, le vent étant
inconstant, mollissant, cessant ou s’accélérant, changeant
de direction, les voiles battent à se déchirer, deux nœuds
de vitesse, ou le bateau accélère quelque temps puis repart
dans la mollesse. Mens agitat molem. Un vent sans esprit souffle. On ne
veille plus tellement les éventuels bateaux mais le vent. Pierre
au moindre bruit réagit et sait exactement, juste à l’écoute,
l’état des voiles et ce qu’il faut faire. Nous avançons
à vitesse d’escargot mais nous avançons. Nous avons
choisi de retarder notre départ pour attendre un état calme
de la mer ; la contrepartie est un vent moindre, une vitesse plus réduite,
mais nous ne sommes pas malades, nous vivons presque normalement sur le
bateau, malgré son balancement continu, et même, j’ai
fait des exercices de gymnastique sur la couchette avant. C’est
à ce moment là que j’ai entendu le couinement des
dauphins derrière la coque.
La deuxième
partie de nuit, le génois est tangonné, ce qui évite
aux voiles de battre, il faut surveiller l’équilibre fragile
des voiles, en cas de changement de direction du vent, modifier le cap
du bateau. Le cap compas est modifié jusqu’au 245° au
lieu du 220 ° prévu, ce qui nous rapproche des côtes,
mais vu notre vitesse, pas de danger. La lune toute la nuit brille avec
éclat comme depuis le début de la traversée, c’est
un luxe inoui cette lumière de demi-jour en pleine nuit. Les étoiles
éblouies restent cachées, déclinent leurs lumières.
16 novembre 2005
Lorsque je me réveille ce matin, Pierre me raconte : vers 7 h,
il met à l’eau la ligne, elle touche l’eau, une espèce
de torpille fonce sur le leurre et le fait voler, fait demi-tour et recommence.
Pierre remonte la ligne, remet le leurre qui s’était presque
défait, remet la ligne à l’eau et la daurade cachée
sous le bateau surgit et mord. Pierre n’a plus qu’à
remonter la ligne et recueillir la daurade. Deux à trois minutes
se sont passées.
Il faisait beau ce matin et vers 11h, nous nous sommes mouillés
avec de grands sauts d’eau de mer et savonnés. Bien séchés
avec une serviette, le sel ne brûle pas la peau. A 11h30, nous écoutons
religieusement sur RFI la météo marine. Aujourd’hui,
est annoncé vent du nord 2 à 4. Nous avons mangé
des œufs sur le plat et des pâtes, pomme et orange, fromage.
La vaisselle faite et rangée, nous dormions tous les deux, le bateau
guidé par le pilote, sous spi. Le téléphone a sonné,
c’était Sébastien et hier mes parents, avant-hier,
les parents de Pierre. Les voix familières semblent si proches,
donnent de l’irréalité à notre présence
en mer, de la réalité aux liens familiaux.
Du linge sèche aux filières : torchons, serviettes. Le régime
de bananes acheté vert mûrit petit à petit. Demain,
ou après demain, on l’entamera. La carte « Océan
Atlantique, Route du Rhum » est dépliée sur la table
et notre route s’allonge. Nous pensons arriver à ce rythme
pachydermique dans 4 ou 5 jours. Le ciel était gris, nuageux, la
lumière opaque cette après midi, c’est un beau soleil
qui nous accompagne à 16h30. Le ciel est moucheté de nuages
mais légers comme de la soie, comme les cheveux de Moitessier lavés
après 10 mois de mer, ils laissent transpercer la lumière
et mon bras nu et ma peau propre se réchauffent à son contact.
J’ai vu un objet flotter dans l’eau, une petite boite marron,
et c’est bien la seule chose présente sur l’eau. Hier,
un petit oiseau noir voletait au coucher du soleil et bien sûr,
les dauphins qui sont venus à notre rencontre. Ce sont les seules
présences visibles. La mer est pour nous, entièrement pour
nous, de notre bateau jusque dans ses infinis, dans toute sa rotondité.
Le ciel aussi, toute la coupole du ciel pour abriter nos regards. Les
ciels sont immenses, nulle part ailleurs qu’en mer, je n’en
ai connu d’aussi vastes, nulle part ailleurs qu’en mer, la
mer ne m’a donné le temps d’admirer le ciel.
J’ai du mal à traduire ce qui se passe ici en mer, comment
nous adoptons son rythme, comment elle nous donne son souffle, sa respiration,
à quelle paix, à quelle patience elle nous contraint, nous
plie, nous dévoue, comment notre univers est réduit à
la cabine du bateau et comment il se simplifie, comment il retrouve chaque
geste essentiel de la vie, de notre vie.
Vers le Sud ouest, il y a un rideau gris de nuages, on dirait qu’il
pleut, mais ici, le soleil est bien à nous. Ici, où est-ce
? Le GPS nous donne notre position mais qu’est-ce qu’elle
signifie, qu’y a-t-il ici, mer et ciel, de différent de là
bas, mer et ciel ?
300 milles de parcourus sur 720 milles.
Dans le seau d’eau
de mer, on a trouvé un animal d’1cm au corps transparent
avec des rayures bleues et une tache noire ; qui avale l’eau. Une
méduse ?
A la radio ce matin,
en attendant la météo, 9000 voitures brûlées
en France, l’état d’urgence prolongé de trois
mois, la polygamie des étrangers pointée par certains politiques
comme une des causes des troubles. C’est cette France qui me fait
peur, celle qui stigmatise les étrangers, qui ne sait pas regarder
en face ses problèmes sociaux et accuse l’immigré.
. Les brûleurs de voitures ont choisi le mauvais moyen d’exprimer
une saine rage, et ce n’est pas un certain mode de vie d’immigrés
qui est la cause. Il faut des brûleurs symboliques de voitures et
chanter, en pleine mer, « des armes, des armes », parole Leo
Ferré, Musique Noir Désir. « Détruire dit-elle
». L’immigration clandestine est un fait, et au Maroc, aux
Canaries, nous avons eu l’occasion d’en entendre parler concrètement,
mais ce sont les immigrés qui en sont les premières victimes.
Patrick sur le voilier Kitos nous a raconté son escale à
Tanger : des jeunes garçons attendent toute la journée sur
les quais de Tanger, à un certain moment, ils mettent leurs habits
dans un sac plastique, le noue et plongent dans l’eau vers le ferry
en partance pour l’Europe. Ils essaient d’y monter clandestinement.
La police marocaine les pourchasse à coup de matraque, frappe ceux
qu’elle attrape, maltraite, blesse… Nous nous plaignons que
des inopportuns nés au mauvais endroit veuillent partager une part
de nos richesses mais nous avons érigé notre société
en un modèle et nous avons mis à la tête du monde
nos valeurs. Nous pouvons, nous, accroître notre richesse chez eux,
nous en avons la technologie, y développer nos marchés mais
pas d’eux chez nous.
Au soleil couchant,
incendie de mer, ciel en braises : c’est le spectacle du jour. En
face, à l’est, la lune se lève, rouge, énorme,
croquée par des nuages, champignon atomique ou plus écologique,
pomme grignotée puis est engloutie par des nuages. C’est
le règne de la nuit.
La lune sous les
nuages, c’est le règne de la nuit noire. Sa splendeur n’est
qu’un souvenir, faste déchu de la lune en merveille. Et trop
de nuages pour que les étoiles en profitent pour briller. Du coup,
je reste à l’intérieur du bateau, la lumière
allumée, j’éclaire ma nuit, et je lis. J’entre
dans la lumière des mots. Je lis sur le Cap Vert, sur les îles
de Boa Vista, de Santiago. Livre de Jean Yves Loude. Ce livre m’avait
ennuyé en France, mais ici, allant vers le Cap Vert, en quart de
veille, les mots pour souffler au vent mauvais l’ennui, pour atténuer
la nuit, je le trouve passionnant.
Nous allons donc chercher notre bonheur au Cap Vert, pays d’immigrés,
vide du tiers de sa population pour cause d’immigration. A Boa Vista,
je lis qu’on allumait des feux sur les plages pour tromper les navires
et le jeter sur les récifs, façon de faciliter leur pillage.
Pierre me dit que dans la baie des trépassés, en Bretagne,
les mêmes forfaits étaient commis. Je lis sur les origines
de la Morna, rendue célèbre par Cesaria Evora, réprimée
par les Portuguais car trop sensuelle, trop subversive, sur les duels
de poésie et d’éloquence, sur le créole, comme
l’occitan, et le breton, langues interdites jadis. Pays complètement
libre en 1975. A peine 30 ans. J’ai sommeil, j’attends cinq
minutes l’heure du tour d’horizon et une heure s’est
écoulée, ainsi mon quart de veille dure quatre heures au
lieu de trois.
Lors de mon deuxième
quart, la lune est réapparue sur tribord, à nouveau régnant
sans partage sur la nuit, diffusant cette lumière blanche particulière,
quelques étoiles montrent leur lumière, Venus, brille fort,
toujours insolente, nous naviguons sous le signe de Vénus, bon
présage.
Toute la nuit, le vent force 2-3, vitesse 4 nœuds, voiles en ciseau,
l’inter et le génois tangonné, vent arrière
à peu près constant dans sa direction, peu ou pas de réglage
à faire, parfois peu de vent, les voiles battent, papillon en détresse
mais le vent même faible souffle toujours, la mer est plate avec
une longue houle.
17 novembre 2005
Le jour se lève et barbouille de couleurs sang l’est, la
lune est un cercle translucide, comme un tissu usé, ayant frotté
ses jupes toute la nuit à tous les cieux. Il est temps d’aller
se coucher. Je déjeune quand même avant de réveiller
Pierre, thé, petits pains au miel de palme (qui s’est renversé
sur toute la vaisselle) et orange de la Gomera. Un petit oiseau noir et
blanc saute de vague en vague en piaillant.
La couchette bannette est un vase communiquant, dès qu’elle
est vide parce que l’un de nous deux la quitte, l’autre l’occupe
tout de suite.
Nous avons atteint les 390 miles, soit plus de la moitié du trajet.
Cette nuit, 58 miles ont été parcourus.
Gauguin à
Pont Aven, à Tahiti, à Arles avec Van Gogh, Moitessier sur
la mer, dans la quête de Rimbaud « trouver le lieu et la formule
», trouver le lieu sans le règne de l’argent pour exister,
pour créer. Quand Gauguin arrive à Tahiti, il constate qu’il
est déjà trop tard. Tout est devenu produit dans notre société,
un appartement est un produit immobilier, un poisson, un produit de la
mer, un yaourt, un produit laitier, un prêt, un produit financier,
les hommes, des ressources humaines comme des gisements de pétrole
ou de phosphate, société de production et de consommation,
de sommation aux cons, nous sommes quoi, ici en pleine mer, le produit
d’un rêve ?
Le spi est hissé,
la vitesse s’accroît à 5 nœuds. Grand ciel bleu
tavelé de nuages ronds, joufflus, blancs, soleil répandant
ses ors sur nos surfaces. Le temps s’arrête, reste suspendu
à la course du bateau, nous avons l’impression d’avancer
dans un paysage immobile, nous pourrions avancer des jours et des jours
ainsi, traverser des océans, aller n’importe où, atteindre
des buts sans préméditation, nous sommes entre des jours
et des nuits, entre les soleils et les lunes, au pays des nuages et des
cieux immenses, sur la mer sans Histoire. On a beau regarder la carte
et constater qu’on a dépassé la moitié du parcours,
savoir que l’on fait 100 miles par jour en moyenne, cette rationalité
est d’une irréalité complète. « Monotonie
captivante de la voile ».
Je me suis lavé les cheveux à l’eau de mer ce matin,
ai fait de la gymnastique, ai cuisiné lentilles et daurade. Nous
allons au sud et le bateau est au nord, le cockpit est à l’ombre,
il faisait froid pour la douche. Pierre s’est lancé dans
la fabrication d’un pain cuit à la cocotte minute. Pétrissage,
repos, pétrissage. Délicieux. Nous avons écouté
RFI cet après midi et j’ai lu avec avidité «
les routes de Grande Croisières » de Jimmy Cornell, ai établit
un calendrier de nos navigations. Si tout va bien, nous passerons quatre
semaines au Venezuela, nous fêterons mon prochain anniversaire (
17 avril) entre Galapagos et Ile de Pâques ou à l’île
de Pâques et celui de Pierre (8 novembre) autour des Iles Samoa.
Nous serons aux Gambier, début mai. Des noms d’îles,
de pays, des dates, la prétention d’un futur qui n’a
pas de place ici, en mer, présent absolu. Ce calendrier est extravagant,
en démesure totale avec les instants que nous vivons, avec la monotonie
de la mer, avec l’impression d’être pris dans le piège
océanique, d’être dans un temps sans temps, une mélasse
qui empêcherait toute idée d’arrivée, qui ferait
oublier tout souvenir de départ, qui rendrait illusoire notre déplacement.
Sans temps et sans lieu aussi, nous sommes nulle part, dans ce rien qu’est
la mer, hors du monde et pourtant jamais la mer ne nous a paru si palpable,
jamais nous nous sommes sentis si proches d’elle, en commune attraction,
éléments naturels parmi les éléments naturels.
Mer, ciel, soleil, lune.
Je vous un culte occulte à la lune. Ce soir, vers 20h, son cercle
rouge a jailli des flots et telle la pâte du pain fabriqué
ce matin, la lune levait dans le ciel. Elle montait et sa couleur changeait.
De l’orange sanguin, elle passait au blanc éclatant, fixant
sa couleur de nuit, son habillage nocturne. Les étoiles étaient
encore visibles, on voyait les points lumineux et le fruit mûr énorme,
s’élever.
Cette après midi, ciel dégagé bleu très pâle,
presque gris, et la couronne de petits nuages ronds blancs autour de l’horizon.
Les voiles ont pris leur position de nuit, génois tangonné
et inter à contre, en papillon de nuit, le spi ayant toute l’après
midi, rempli de bons offices, nous l’avons affalé au coucher
de soleil. 50 m2 de toile légère et craquante comme du papier,
fourré dans un sac.
La mer plus agitée, vagues croisées et surface instable,
oblige les corps à s’adapter sans cesse aux mouvements, tord,
contorsionne. Je cuisine un risotto propulsé à la vitesse
de 4,7 nœuds. Le plus étonnant est peut-être ça
: la vie ménagère, la vie dans la coquille dans les mouvements
du bateau au milieu de la mer. J’avais du mal à croire les
récits de navigation qui raconte l’équipage en train
de faire des crêpes. Mais, après le pain de Pierre, les crêpes
sont possibles.
1er quart entre 21h et 24h
Pierre avait dessiné à la lumière de la lune sur
mon cahier et ce matin j’ai retrouvé les personnages qui
étaient nés sur les pages, maintenant, à l’intérieur
du bateau j’écris le journal et je lis sur l’île
de Santiago, Fogo. Lorsque j’éteins la lumière, la
lune entre par le hublot latéral et ajoute sa rayure aux rayures
blanches et jaunes des coussins. A l’extérieur, par le rideau
d’entrée, elle diffuse une lumière phosphorescente,
et quand je sors la tête pour surveiller l’horizon, je constate
son règne, son emprise sur les choses de la nuit, la transformation
de la nuit par sa présence, comment la nuit devient plus amicale,
plus humaine. La mer est croisée, agitée, le bateau tangue,
la lune promène son faisceau à l’intérieur,
les verres tremblent, les poulies, les cordes à l’extérieur
grincent, les voiles se froissent, battent. Piaillement d’oiseau
ou piaillement de l’écoute de l’inter, couinement d’animal
sous la coque ou bruit du bateau, mystères.
2ième quart
Des le début de mon quart, j’aperçois les lumières
d’un bateau sur la ligne d’horizon. Evidemment, c’est
un évènement et plus question de dormir pendant les quarts.
Je suis les trois lumières du bateau, deux lumières blanches
et une rouge (bâbord) sur notre côté bâbord.
Bâbord sur bâbord, « rouge sur rouge, rien ne bouge
», nos routes ne vont pas se croiser. Je suis sur le qui-vive mais
tranquille, d’autant plus que le bateau est très loin. Je
veille debout à l’intérieur ou assise à l’extérieur,
de peur de m’endormir. La lune est passée côté
tribord, les lumières des étoiles sont pâles, je vois
quand même une étoile filante. Une heure et demi après,
le bateau s’est rapproché, restant malgré tout à
grande distance de nous, mais j’aperçois maintenant ses deux
lumières blanches et une lumière verte (tribord) sur notre
côté bâbord, le bateau a changé de direction
et nos routes peuvent se croiser s’il se rapproche suffisamment
de nous. Je veille avec une plus grande attention encore, intriguée
quand même, car ses lumières restent visibles pendant deux
heures trente. Le bateau nous contourne, finit par passer derrière
nous, puis disparaît. C’est la fin de mon quart, je tombe
de sommeil.
18 novembre 2005
Une chanson qui passe (Le garage Rigaud) : « J’aimais la longue
houle dans les vagues de nuit, l’écume dans les draps, le
sable à l’infini. »
Ce matin, j’ai été réveillée par le
pain que Pierre faisait griller à la poêle, nous avons pris
notre petit déjeuner pain, miel de palme, beurre, thé au
jasmin, œufs au fromage pour Pierre, orange de la Gomera. La mer
s’est calmée, elle déroule une longue houle, avec
quelques vaguelettes croisées. Le temps est au beau fixe et le
soleil brûlant. L’après midi, la voile du spi répand
son ombre sur le bateau et nous protège du soleil. Le ciel est
couvert de nuages blancs sauf en son milieu, dégagé comme
une tonsure, un début de calvitie. Peu après, des touffes
de nuages sont semées ici et là sur la totalité du
ciel, laissant quelques espaces vierges bleus. C’est la repousse.
Je suis au pied du mat, à l’ombre du spi, une partie de mon
ciel, ce sont les couleurs du spi vert, blanc, noir, une bande rouge et
une inscription F7015, j’entends l’eau qui gronde sous la
vague, le tangon du spi qui grince, je vois l’avant du bateau en
triangle, la mer tout autour, l’infini déroulé, la
mer au soleil, l’or en fusion.
Le spi se love autour de l’enrouleur du génois, se met en
torche, puis se délivre, se regonfle.
La houle montre ses hauts et ses bas, nous pousse sur sa crête,
nous redescend, nous sommes les rois des Indes portés sur le dos
d’un éléphant, les princes du désert sur le
dos d’un chameau, l’animal est docile, il broute du vent,
il contient des réserves d’eau pour une éternité
de voyages
Vers 15h, un gros bateau avec des grandes cheminées a été
aperçu. Il montrait déjà son arrière blanc
quand nous nous sommes rendus compte de sa présence. 20 minutes
après, il avait disparu. Un goéland a survolé la
mer. Voix de mon frère au téléphone, voix soleil.
Gymnastique, lecture, écriture, musique, cuisine, vaisselle à
un rythme de croisière. Manœuvres au coucher du soleil pour
ranger le spi et installer génois et inter. Entre coucher de soleil
et lever de lune, les étoiles en profitent pour briller : constellation
du taureau, Aldébaran, étoile du nord, Pléiades,
Hyades, certaines étoiles ne sont pas blanches mais mordorées,
c’est la première fois de ma vie que je le remarque. A 21h,
la lune fait son apparition, fait la disparition des étoiles et
monte. Elle monte, disque orangé et perd petit à petit sa
couleur pour se charger de fluorescence. C’est la mue de la lune.
A 21h30, elle atteint sa maturité lumineuse et règne sans
partage sur la nuit. Nous faisons des surfs à 7 nœuds, le
vent est plus fort, la mer plus mouvementée. Nous espérons
arriver dans 48h, dimanche avant la nuit, sinon nous serions obligés
de mettre le bateau à la cape (dérive du bateau avec voile
réduite) et d’attendre le lever du jour pour atteindre Sal.
Cela risque de se jouer à quelques heures. Je réveille Pierre
car j’aperçois le feu de mat d’un voilier sans pouvoir
identifier la couleur du feu (il est orangé et devrait être
soit rouge soit vert). Je me trompe. C’est Vénus qui brille
et elle aussi ce soir a cette couleur si particulière, mordorée.
Le rail sur le mat qui sert à tenir le tangon a cassé à
22h et Pierre, nu avec son gilet de sauvetage relié à la
ligne de vie est allé attacher le tangon au dessus du point de
rupture.
Pour mon deuxième
quart de nuit, la pleine lune est droit au dessus du bateau et nous éclaire,
nous influence. Je pense à février, au canal de Panama,
au passage vers un autre océan, pacifique. Silence de la nuit,
silence de nos deux cœurs.
19 novembre 2005
Sur le pont, au soleil flamboyant, j’aperçois Pierre dans
la couchette, lové en position fœtale.
Je vais prendre mon cahier pour écrire cette phrase quand une daurade
coryphène mord à la ligne.
C’est une journée fastueuse, de pleine mer, de soleil généreux,
de vitesse (5 nœuds en moyenne avec des surfs à 7 nœuds),
de la force du vent dans les voiles, de perspective d’arrivée
(moins de 24h, 100 miles), de pêche miraculeuse (deux daurades prises
et quatre touches), de vol de poissons volants et de mouettes, une journée
qui sent bon le pain préparé à nouveau par Pierre,
une journée de pâte levée, de Papillon Paravel qui
chante « l’enfant qui me dort dedans ».
Nous avons dépassé ce matin une goélette à
la voile et nous voyons tout le long du jour la voile triangulaire dans
notre sillage, de plus en plus loin à l’horizon, parfois
plus proche.
Daurade et papas arrugadas sauce mojo.
1er quart de nuit
Allongée sur le pont, la veste de ciré sur les jambes, en
gilet de sauvetage et attachée au bateau par la sangle du harnais,
deux coussins dans le dos, je suis installée dans mon salon de
nuit et j’observe. La Goelette est toujours derrière nous
avec son feu de tête de mat allumé, la lumière d’un
bateau sur bâbord brille, sans doute un voilier car elle est faible,
étoiles semées dans le ciel et maintenant à 21h,
lever de lune, spectacle quelque biaisé par des nuages noirs. La
mer est calme, légèrement creusée, le vente est tombé,
petite vitesse du bateau. Il reste moins de 80 miles et nous espérons
arriver demain. La traversée se fait toujours sous le signe de
Vénus. La lune devient blanche, les étoiles s’absentent.
Le bateau sent bon le pain cuit, j’ai trouvé sur le pain
inscrits un cœur et les initiales HB. J’écris à
la lumière de la liseuse que Brigitte (Pestel) m’a offert
(merci). Et il me reste à peu près 4-5 heures de veille
pour finir la lecture du passage de l’île de Brava et atteindre
l’île de Sal avant d’y arriver pour de vrai. Nous ne
dormons plus la journée et nos nuits ne doivent pas dépasser
4-5 heures de sommeil, sans que nous ressentions beaucoup de fatigue,
nous avons mal aux genoux, les jambes sont toujours en flexion pour amortir
les mouvements du bateau ou repliées quand nous sommes assis/allongés.
Les feux des bateaux ont disparu. Avec la lumière de la lune, la
mer est une mer de théâtre, un tissu tendu, léger
que des souffles mécaniques font faseyer.
2 ieme quart
Lutte contre le sommeil à coup d’air frais sur le pont et
de lecture. Je finis Brava et j’achève Sal. Lumière
verticale de la lune un peu croquée au dessus de moi. Ciel blanc,
nuageux. Depuis quelques jours (2-3 jours ?) la chaleur est brutale le
jour, les nuits sont douces. Nous allons progressivement depuis le début
du voyage vers la chaleur, malgré les mois d’hiver qui défilent,
c’est une transition douce comparée au voyage par avion.
Un gros tanker, deux lumières blanches et une rouge, passe loin
derrière nous avec une route perpendiculaire. Les deux voiliers
ont disparu.
20 novembre 2005
A 11h, je sors du sommeil et découvre la terre : Sal et ses dômes
volcaniques. ô surprise : le guide nautique indique « île
plate et peu élevée » mais je me souviens que le livre
« Cap Vert, notes atlantiques » mentionne les volcans. Journée
de félicité. Un petit poisson volant rase l’eau. Une
daurade pêchée ce matin gît sur le pont. « Felicidad
siempre te daré ». Nous affalons le spi et Pierre ne comprend
pas que je ne puisse pas ou ne veuille pas faire certaines manœuvres
nécessitant selon moi trop de force. S’ensuit un duel de
tchatche. « Felicidad nunca te daré ». Il reste 18
miles et les couleurs et les formes de Sal se précisent : vaste
plaine cernée par des volcans à la gueule égueulée,
couleur terre brûlée, antennes radiophoniques.
14h je m’active et fait le ménage : vaisselle, sol intérieur
et du cockpit lavés. Il ne reste ni orange, ni pomme, ni mangue
mais deux pamplemousses, une banane, et deux oignons. La poubelle est
pleine à craquer. Pierre lit Moby Dick.
15h Pierre m’a dit avoir vu une dizaine de poissons volants devant
l’étrave du bateau ce matin, et lorsque nous affalons le
spi à 15h, nous trouvons près des haubans, sous le bordé,
un petit poisson volant tout sec. Depuis quand est-il là ? Le disque
de Cesaria Evora passe en boucle. Les cônes volcaniques gonflent
à mesure que nous nous rapprochons, gâteau de fête.
15h30 L’île ressemble de plus en plus à Graciosa. Nous
serions nous trompés et aurions nous tournés en rond pendant
plus de 7 jours ? L’île parait inhabitée, pourtant
son histoire est celle d’une île aride exploitée pour
ses mines de sel, délaissée, puis reconquise par les touristes
en raison de la plage de sable fin de Santa Maria. Nous n’irons
pas à Santa Maria et resteront dans la partie désolée.
15h45 Nostalgie de l’infini donné par la mer et fébrilité
de l’arrivée prochaine. Rien n’est joué tant
que le bateau n’a pas ses amarres fixées ou son ancre crochée.
Nous allons au port de Bahia de Palmeira sans savoir ce que nous allons
trouver. Pierre arrête de lire Moby Dick. Voix portugaise à
la VHF, cette nuit, voix d’une langue inconnue, avant-hier, voix
françaises.
16h05 Nous passons près du volcan Morro Leste: ses pentes sont
creusées de ravines. Il parait vieux, usé. On entend maintenant,
la mer gronder sur la rive rocheuse.
16h25 Pierre lit Moby Dick. Nous regardons la carte et le GPS et marquons
nos positions successives. Dehors, nous apercevons trois voitures, deux
éoliennes, un bâtiment blanc, la piste de l’aéroport.
Nous devons contourner le bâtiment blanc pour atteindre le port.
Deux voiliers arrivent eux aussi vers le port de Sal, ils sont loin derrière,
presque à l’horizon.
La mer est toujours très calme, le bateau glisse, journée
d’accomplissement, paisible, le soleil brille. Nous allons à
quatre nœuds sous génois et grand voile.
Un voilier sort du port et part vers l’ouest. Quelques arbres verts
sur une étendue désertique. Deux barques de pêcheurs
minuscules près de la côte. Un pétrolier amarré
devant le port. Les nuages blancs glissent leur ombre sur les dômes
volcaniques.
17h L’inter est enlevé de l’étai et mis dans
son sac. Le moteur est allumé, la mer est calme.
17h30 Nous entrons dans la baie et en faisons le tour : 25 30 bateaux
sont au mouillage, certains ne nous sont pas inconnus : Yaka Yalé,
Babette…Nous sommes alertés par les cris venant d’un
voilier qui nous indiquent de nous détourner car nous nous dirigeons
droit sur une épave non balisée. J’ai déroulé
la chaîne de l’ancre sur le pont à l’avant du
bateau et tenu l’ancre et la chaîne à bout de bras
jusqu’à ce qu’on trouve une place ( le mouillage est
surchargé). Et lorsque je lâche l’ancre au fond de
l’eau, je me sens totalement épuisée, comme si la
fatigue de tout le voyage s’était concentrée à
ce moment là. Comme toujours, nous sommes les plus petits du mouillage
avec cette fois ci un autre petit bateau jaune dont l’équipage
nous fait de grands saluts. Nationalité allemande. Nous avons dressé
le pavillon de courtoisie du Cap vert et le pavillon jaune de demande
de formalité. Etre arrivés ici au Cap Vert avec tant de
facilité me semble à peine croyable. Venant du village,
une sono diffuse très fort de la musique dont des mornas nostalgiques.
Des garçons jouent au foot sur la plage de sable noir, quelques
maisons au ciment brut. Le fond de la plage est borné par des citernes
de pétrole avec le logo Shell, des containers sont posés
sur la digue. Une barque passe chargée de plongeurs avec bouteilles:
ils basculent dans l’eau près de la rive . Le soleil se couche,
nous sommes fatigués, nous n’irons sûrement pas à
terre ce soir.
La nuit : j’entends le vent qui a faibli et je pense que le bateau
n’avancera pas beaucoup : je me crois encore en pleine mer.
|
|
Sous
spi (première fois que nous le hissions depuis le départ...)
Merci Eric Deru. |
 |
La
mer, rien que la mer (là, j'ai hésité à
faire un panoramique...) |
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Il
va devenir urgent de se raser |
 |
Ouah,
des dauphins! |
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Regarde,
ils sont encore là! |
 |
C'est
toujours les mêmes? |
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A
table! |
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Petite
bête transparente avec un point noir... (lire le texte pour
mieux comprendre) |
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Activité
d'éveil : la navigation toutes les six heures (là
on est dans le flou, pas parce que on ne sait pas où on
est mais parce que l'appareil est resté en mode macro) |
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Autre
activité d'éveil: préparation du pain |
|
Le
four à pain: un miracle de la technologie moderne! |
 |
Ah
il est fier le boulanger!
(D'ailleurs, à partir de maintenant on ne dira plus "La
Pirate" mais "La femme du Boulanger"...) |
 |
Même
chez Coupel on n'en trouve pas des comme ça! |
 |
Le
soleil se couche, (avec effet de flou car l'appareil était
toujours resté en mode Macro) |
|
C'est
le début des quarts de nuit |
|
Au
milieu de la nuit, le rail de tangon s'est fendu... |
 |
Et
le soleil réaparait de l'autre coté de l'horizon:
c'est le matin!
(éventuellement mettez votre écran derrière
votre chaise pour mieux apprécier la chose) |
 |
Activités
d'éveil: Rédaction du texte qui est à coté
et que vous feriez mieux de lire plutôt que de rire bêtement
à mes blagues stupides... |
 |
Activité
d'éveil: la pêche au gros (du moins au moyen, voire
petit, des fois) |
 |
C'est
une dorade coryphène! |
 |
Qui
perd très rapidement sa robe jaune fluorescente dès
qu'elle est hors de l'eau
(remarquez au niveau de sa bouche "Octopus, le Blanc",
notre célèbre leurre dont toutes les dorades parlent
avec des frissons de peur dans la voix!) |
|
Un
passager clandestin!
Un poisson volant qui n'a pas voulu payer pour une cabine avec
aquarium et qui s'est retrouvé tout sec au matin
(notez avec quelle delicatesse (dégout?) Hélène
le tient en main) |
 |
La
terre, c'est Sal!
On est presqu'arrivéeuh!,
On est presqu'arrivéeuh!... |
|
Il
est temps de hisser le pavillon de courtoisie du cap vert |
 |
Porto
de Palmeira: après 7 jours de mer. |
|