Ce
fût le coup de foudre : l’île, trois cônes volcaniques,
un petit village de maisons cubiques blanches, serrées autour du
port, des barques de pêche amarrées… Une demi heure
après notre arrivée, nous étions à une terrasse
de café du port, savourant croissants et friands au jambon et fromage.
Les quelques Français en bateau comme nous sont venus nous saluer
et nous ont appris le prix extraordinairement modique du port (trois euros),
et comme le gardien était en vacances, le port était gratuit
jusqu’à son retour, qu’il y avait ni eau ni électricité,
que la douche était sur la plage, qu’on pouvait transporter
de l’eau sur une brouette si nécessaire, que le village disposait
de petites épiceries et d’une boulangerie.
On regarde l’île depuis le bateau, on n’en finit pas
de beautés regardées, on voit l’anse qui forme le
port, les maisons blanches, l’eau limpide, les barques amarrées,
on est à une terrasse de café, on s’installe devant
la table, devant la tasse de café, devant la beauté, on
regarde, du temps passe, du temps devant la beauté, la simplicité
de cette beauté, on ne peut s’en détacher, c’est
du temps pris sur l’autre temps, celui de la vie aride, on est fou
d’envisager d’aller ailleurs , de continuer la route, on reste
à la terrasse du café, on admire, on est écrasé
, martelé par la beauté, cette beauté est martelante,
quelque soit la direction du regard, la beauté, on reste absurde,
sans idée, sans perspective que d’avoir trouvé cette
beauté, de se dire on y est ; assommés, on reste là,
idiots.
L’île ressemble à l’Altiplano bolivien, maisons
carrées et blanches, paysage sec et dépeuplé, balayé
par les vents, la beauté et la simplicité des maisons, les
coquillages et morceaux de bois posés au fenêtre, font penser
aux Roques, les rues de sable rappellent Tombouctou, la falaise de Lanzarote
fait imaginer le Colorado. Tous ces lieux contiennent le Lieu.
Il n’y a rien à faire sur cette île : se baigner, marcher,
se reposer, écrire. Je voudrais y passer tous mes hivers.
Nulle route goudronnée ne viole la sauvagerie de l’île,
l’île est sauvage et rend sauvage, on est pris de haute enfance,
on se croit nu, imberbe, asexué, on parcourt ses chemins, ses pistes,
ses dunes, on est en grande vacance, dans un autre lieu, dans un temps
perdu et retrouvé, on est solaire, on est venté, on est
cuit, fouetté, on est africain, à coup sûr, noir,
de basalte, on est des souvenirs de famille, on est une enfance algérienne,
un rift éthiopien, on est intact, on escalade un volcan, on voit
toute la beauté du monde, c'est-à-dire toute la beauté
de l’île, on garde la beauté au fond de soi, on se
la chuchote, on la plie dans ses isthmes pour les soirs de tempête,
on n’oublie pas, bien sur on oubliera mais on garde intacte la sensation
d’avoir été pour une fois et une fois seulement au
sommet du monde, au sommet de soi, mu par le bruit de la mer qui monte,
l’île qui étale ses volcans, la falaise de Lanzarote
au loin, les îles de Montana Clara et Alegranza, faites d’un
seul tenant, d’un seul volcan, la terre figée, mate, définitive,
autour de la mer, fluide, brillante, changeante.
Un bouledogue pose ses pattes sur un toit en terrasse et regarde la Sociedad
: des chenapans se disputent une trottinette, sur la plage, des filles
en string font la roue ( maigres, elles ont perdu toutes leurs plumes),
deux femmes, assises sur un banc, face à la mer, le visage ridé,
arrugadas comme les papas, chapeau de paille très haut placé
sur la tête ; dans les rues, du vent plus que des habitants. C’est
la société de la Sociedad,; on y meurt aussi : sur le comptoir
de la boulangerie, un avis de décès est affiché.
Nous rencontrons Laurent, Vincent, Marc (s) - ceux que nous gagnons dans
nos chemins, nous les perdons, prendre veut dire laisser, connaître
c’est abandonner, s’approcher c’est s’éloigner.
Nicole, amarrée depuis des années au port nous conte la
capture d’une vieille autour d’une bouée, le sauvetage
d’une mouette, la cuisson du poulpe, le feu sur la plage pour cuire
un poulet .
Depuis le ponton, le vent nous envoie un bruit d’usine, de machines
qui grincent, de rails et pourtant , il n’y a rien de tout cela
à La Graciosa: toute une société envolée,
disparue, absorbée par le désert des montagnes et qui nous
revient dans les bruits du vent comme un remugle de civilisation hachée
par les airs.
Ici, le vent nous rosse, nous déguenille, nous assèche,
nous met en filiation avec les palmiers ébouriffés.
Ici, Ulysse est retenu, perd son temps, perd le temps, on cherche la responsable,
nymphe ou déesse callipyge, on se remémore les oiseaux de
paradis sur la plage ou près des rochers les naïades aux fesses
charnues, on repasse près de la plage, personne, disparues, le
vent les a bottées.
On se douche en plein air, à l’eau froide : l’eau,
le soleil gicle, le vent sèche. On vit au solaire : on se donne
rendez vous au ponant, on marche à la lune, on sort aux heures
les moins chaudes. On a le rythme des astres.
En quittant la Sociedad, la
route est franche, directe entre deux volcans; on atteint des jardins
: figuiers de barbarie, bananiers, agrumes, pêchers- la terre, autrefois
destructrice, maintenant fertile ; toujours, les vivants couchent dans
les lits des morts – on sort de la Sociedad, on est ailleurs, certains
évoquent la lune, on est seulement ailleurs, on oublie les hommes,
les habitations, l’agitation humaine, il y a le vent, la terre,
le ciel, les volcans qui veillent, sentinelles d’un feu jadis. On
choisit une direction, on incline sa route, on marche autour du volcan,
on est à ses pieds, on voudrait lui donner un nom, croire en ses
pouvoirs, le savoir magique, on marche dans les éboulis de roche
noire, dans la terre sèche, face au vent qui soulève les
poussières s’imiscant en nous, nous faisant poussières,
on marche face au vent, contre le vent, les yeux se plissent, le dos se
courbe, on se fait laminaire, écoulement, le soleil tombe comme
un couperet sur la nuque, on se soumet, on obéit, on marche et
la marche est lente, humaine, le volcan est immense, le volcan impose,
il allonge son ombre derrière nous, on tente d’accélérer,
le vent retient, cousine avec l’ombre, on aperçoit une poignée
de maisons semées par le vent, le village de Pedro Barba, on croit
l’atteindre, il disparaît, la roche détend ses plis,
derrière un pli, encore un autre pli, le village, on le perd, on
le pense là, on y va, il n’y est pas, il n’y est plus,
alors on va encore là, et là se répète, toujours
plus loin, le soleil s’incline, on pense à la route du retour,
allez, il est là, on le tient, on voit dans l’échancrure
de la terre, les maisons, les palmiers penchés, on se demande »
comment fait-on pour vivre ici ? » on pense à la route du
retour, on longe le bord, entre la fin de la terre et le début
de la mer, on traverse des dunes, le sable est souple, doux comme la peau
d’une princesse, on marche sur des milliers de caracolitos, la mer
déroule ses vagues, pousse son chant, pousse ses vagues, déroule
son chant, on a la tête folle, remplie de vent, de mer, de sable,
dans le sang, coule la lave, le volcan rentre dans l’ombre, on marche,
on marche, on marche, on marche, on retourne à la Sociedad.
Nous délaissons Graciosa pour accueillir mes parents à Lanzarote.
Arrivés à la pointe de Lanzarote, le vent du Sud nous repousse
vers La Graciosa. Nous nous laissons guider, nous quittons le faux luxe
de la marina Rubicon pour le vrai luxe de La Graciosa. Nous explorons
cette fois-ci méthodiquement l’île : est, centre, ouest,
chaque jour une direction nouvelle et chaque jour nous nous perdons et
nous nous retrouvons, nous apprenons le dédale des chemins, et
des pistes, les sols volcaniques, sableux, pierreux, le chaos des lapillis,
nous écrasons des myriades de caracolitos, nous faisons fuir les
sauterelles, nous repérons les oiseaux, nous nageons au milieu
des sars, nous observons les traces des passages : pas, roue de vélo,
pneu, crottes de lapin, empreintes d’oiseau ; nous tombons face
à la mer, sur une décharge de ferraille et de verre, fumante,
nous découvrons les jardins de cactus de Pedro Barba, nous longeons
l’enceinte qui contient des dizaines de panneaux solaires abandonnés,
nous connaissons les différentes faces des volcans, Montana Berneja,
le volcan rouge, côté sud, pente raide, rouge, aride, face
pyramidale, côté nord, pente douce couverte de lichens et
dévalant jusqu’à la mer, Las Agujas, le volcan aux
bouches multiples, les cercles concentriques sur la pente du volcan, un
cercle tel une tête de mort, nous apprenons les noms des volcans,
Montana Amarilla, Montana Major, Montana Berneja, Las Agujas, La Caldera.
Nous nous perdons méthodiquement
et nous nous retrouvons méthodiquement, nous rentrons à
la nuit, enveloppés par les ombres, comme des voleurs, voleurs
de vent, de feu, du sacré de la beauté, nous passons des
nuits de repus, nous dormons comme des satisfaits, comme si nous avions
fait un immense festin de ces terres calcinées, ripaille d’enchantements
sauvages. Nous sommes rompus, exténués, mais nous avons
fait provisions, nous pouvons traverser des hivers, de la grisaille, nous
pouvons même quitter Graciosa, nous avons des secrets.
« j’aurais connu
toutes tes extrémités Graciosa, et du haut du volcan, tu
étalais, longue, paresseuse, tes reliefs, couchée dans un
lit de mer, tu me seras apparue, entière ; d’un seul regard,
j’aurais tenu ta beauté. »
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Caracolito
se détend après la traversée |
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Le
village de la sociedad |
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| Impression
"Los Roques" les maisons... face à la plage |
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Au
fond la montagne jaune |
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rues
d'altiplano, de Tombouctou, des caraïbes? |
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| Sur
la montagne, la tête de mort des pirates! |
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Le
village de Pedro Barba (il faut que je pense à me raser...) |
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| dans
le désert... |
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Au
loin, Lanzarote se cache derrière sa muraille. |
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Sur
un mat perché, maitre Pierre tenait en ses mains un rouleau
de scotch... |
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