| Madère-Canaries
( Graciosa) (du 25 septembre au 27 septembre 2005) : 42 heures
Ce texte est une
somme de souvenirs car je n’ai pu rien noter durant la traversée,
malade du mal de mer. Je l’écris maintenant que nous sommes
au paradis de Graciosa.
Nous sommes partis de Funchal à 16 heures, les prévisions
météo étaient vent force 5-6, Nord, Nord Est. Nous
sortons à la voile, puis en l’absence de vent, nous démarrons
le moteur. Quelques instants après, le vent souffle, nous déroulons
le génois et immédiatement après, le vent accélère
jusqu’à force 5-6, nous décidons d’enrouler
le génois et de mettre l’« inter » sur étai
largable. Des rafales de vent soufflent et des paquets d’eau recouvrent
le bateau. Harnachée à la ligne de vie, je vais détacher
la drisse du mat. Pierre me crie « il faut que la drisse soit claire
» et je démêle la drisse des autres cordages me tenant
d’une main au mat, l’autre occupée avec la drisse.
A quatre pattes sur le pont mouillé, je vais à l’avant
accrocher la drisse puis retourne au cockpit. Pierre dévie la direction
du bateau et je m’apprête à hisser quand nous nous
apercevons qu’un tendeur enserre encore la voile. Je rampe à
nouveau à l’avant du bateau, toujours attachée à
la ligne de vie, pour enlever le tendeur, je reviens à l’arrière
et hisse la voile. Nous voici en route pour les Canaries. Le vent souffle
fort, la mer est hachée, et comme pour tout début de traversée,
je vais me coucher. Je me réveille et fait cuire des pâtes
que nous mangeons au soleil couchant. Je mets mon gilet de sauvetage et
commence mon quart de veille. La nuit tombe vite, noire, sans étoile,
sans indulgence, je commence à vomir pendant que je barre et je
n’ai plus cessé. Quel F me domine à ce moment là
? Est-ce la Faim, le Froid, la Fatigue, ou la Frousse ? L’état
particulièrement hostile de la mer ? C’est à n’y
rien comprendre. Bien que malade, rejetant toute nourriture, je garde
toute ma lucidité et mon énergie, je prends mes quarts,
je dors et me réveille sans effort particulier. Assise, je vomis
systématiquement, mais allongée, je suis épargnée
par le mal de mer. Pierre ne souffre quasiment pas du mal de mer et je
me dis que c’est peut-être aux Canaries que la tendance s’inverse
entre ceux touchés par le mal de mer et les autres, comme le sens
de l’eau qui tourne dans un évier se modifie de part et d’autre
de l’équateur.
La mer est croisée, il vient des vagues de sens opposé,
de temps en temps, l’une d’elle s’écrase sur
le bateau et me mouille, je sors mon petit mouchoir de ma poche, je m’essuie
le visage et tout rentre dans l’ordre jusqu’à la prochaine
vague. Le bateau va vite, à plus de 7 nœuds et nous nous sommes
dits, toujours cette pensée folle et optimiste des débuts
de traversée, que nous mettrions 40 heures pour aller à
Graciosa, cette fois ci, cette pensée s’est révélée
réaliste, nous avons mis 42 heures.
Le bateau galope comme un cheval fougueux dans la steppe mongole.
Je vais me coucher et lorsque je reprends la veille, la lune est apparue,
une coulure d’argent dans le ciel ayant la forme d’une barque
illuminée qui se déplace à travers les nuages, un
bateau-sœur venu nous accompagner pendant la traversée. Les
étoiles sont éparses comme les fleurs en automne à
Madère, et dans notre dos, l’île brille et ses reliefs
sont étonnement visibles, soulignés par les lumières
; l’île a capté toutes les étoiles du ciel.
Madère est un dro-Madère, un dromadaire qui aurait fait
fortune : couvert de diamants . Lorsque je me réveille pour mon
second quart de nuit, il ne reste plus de trace de l’île,
elle a été volée, kidnappée par la nuit et
la distance, emportant les étoiles, toujours aussi rares dans le
ciel.
Le matin, je veille de 10h à 14h30, allongée sur le pont,
le pilote branché, harnachée au bateau vu l’état
tourmenté de la mer ; un pied dans l’hiloire pour ne pas
m’écraser au fond du cockpit à chaque coup de poussoir
d’une vague. Mon estomac n’a pas du tout apprécié
ma tentative de boire du chocolat au lait, mais mis à part cet
inconvénient, le moment est agréable, le soleil lave toute
chose et baigne le corps, le vent a faibli, est devenu raisonnable, le
bateau a ralenti son rythme de cheval fougueux de la steppe mongole, ma
tête est à l’ombre, mon corps dans la lumière,
je porte mon ciré et mon pantalon de ciré, je m’amuse
à regarder les nuages dans le ciel, comment ils évoluent,
comment une couche nuageuse passe sous une autre couche, je me dis que
j’ai déjà fait cela dans l’herbe, que peut-être
à l’instant, d’autres personnes le font.
Pierre m’a remplacé pour un long quart et vers 19h, j’ai
pris la grande décision culinaire de faire cuire du riz et d’en
manger, ce qui a été un total échec du point de vue
de mon estomac. La nuit est tombée brutalement, nous avons pris
un ris dans la grand-voile pour ralentir la vitesse du bateau et grand
bien nous a pris car le vent a été plus fort encore, quelques
déferlantes nous ont violemment secoué et de gros paquets
d’eau se sont écrasé sur le bateau. De l’intérieur,
les bruits étaient amplifiés et on ne comprenait rien à
ces cataclysmes, on avait l’impression que le bateau allait se briser
mais il continuait vaillamment sa route.
Le premier quart
de nuit, je barrais, de grandes pensées me traversaient l’esprit
sur notre utilité sociale, notre liberté, comment nous étions
programmés, pour aller de la crèche à l’école,
de l’école au travail, du travail-chômage- à
la maison de retraite-sans retraite, comment nous passions notre vie à
édifier une société et en assurer le bon déroulement
sans avoir choisi les règles de cette société, comment
notre liberté se résumait à deux mois de congés
l’été puis cinq semaines de congés payés,
puis quelques années de jouissance oisive si le corps et la bourse
n’étaient pas trop rompus avec en perspective –joyeuse-
la mort, comment nous avions peu le choix, comment notre liberté
était quasiment nulle et la marge de manœuvre pour trouver
un autre sens, infime.
Ces grandes pensées, pendant que je barrais et que je vomissais.
Pour mon second quart
de nuit, j’étais allongée pour ne pas être malade,
le pilote barrait . Trois étoiles filantes ont flambé dans
le ciel et j’ai fait trois vœux. Le premier vœu s’est
réalisé puisque c’était « arriver à
bon port ». Les deux autres ne demandent que du temps pour s’accomplir.
Je me levais tous les quarts d’heure, montre à l’appui,
pour faire un tour d’horizon du regard, j’ai aperçu
les feux de plusieurs gros bateaux sans danger pour nous. Je me sentais
comme un gardien de musée qui surveille les chefs d’œuvre,
notre chef d’œuvre, notre œuvre d’art, notre bien
le plus précieux étant la route, le chemin à accomplir.
Après 1h30 passée ainsi allongée sur le pont et me
faisant régulièrement tremper par les vagues, je suis entrée
à l’intérieur pour continuer mon quart au sec, encore
habillée et en gilet de sauvetage, allongée, en équilibre
car le bateau gîtait, les pieds appuyés contre la cuisine
à côté de la tête de Pierre qui dormait. Tous
les quarts d’heure, je me levais, regardais par les hublots l’horizon,
puis sortait la tête dehors, inspectais la nuit, repérais
les lumières qui apparaissaient par intermittence à cause
de la hauteur des vagues, les évaluais, allais sur le pont si nécessaire,
jusqu’à ce que les bateaux croisés ne soient plus
un danger. Il ne restait que 24 milles, aucune terre n’était
encore en vue, ce n’est que lors de mon dernier quart d’heure
de surveillance, à 6h30 qu’une île des Canaries est
apparue, Lanzarote, montagneuse, illuminée et je suis allée
me coucher. A 9h, Pierre m’a réveillée pour me dire
combien la vue de la terre était belle et nous sommes entrés
par le Rio, le chenal entre la falaise immense de Lanzarote et l’île
de Graciosa, dans le petit port de La Sociedad.
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