De
Funchal
à
La Graciosa
(iles Canaries)
32°38,702' N
16°54,623' W
 
29°13,8 N
13°30,2 W
25/09/05
 
27/09/05

 

Distance parcourue
275 Milles
Durée étape
42 heures
Vitesse moyenne
6,55 Noeuds

Bon, je n'ai pas été trop malade mais cela n'est jamais passé trés loin. J'ai même cru à un moment que c'était reparti.

Une navigation qui ressemble un peu à une opération commandos, rapide, sans un instant de répit, dure.

Etre en ciré complet toute la journée à cause des embruns alors qu'il fait plus de 28°, que l'on est en sous-vêtements dessous, ça frise le sado-masochisme... On met le ciré pour ne pas être mouillé et on est trempé par la sueur... A ce compte là, autant naviguer en bretagne nord...

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L'ile de Graciosa (vue du Mirador del Rio sur Lanzarote

 

Madère-Canaries ( Graciosa) (du 25 septembre au 27 septembre 2005) : 42 heures

Ce texte est une somme de souvenirs car je n’ai pu rien noter durant la traversée, malade du mal de mer. Je l’écris maintenant que nous sommes au paradis de Graciosa.
Nous sommes partis de Funchal à 16 heures, les prévisions météo étaient vent force 5-6, Nord, Nord Est. Nous sortons à la voile, puis en l’absence de vent, nous démarrons le moteur. Quelques instants après, le vent souffle, nous déroulons le génois et immédiatement après, le vent accélère jusqu’à force 5-6, nous décidons d’enrouler le génois et de mettre l’« inter » sur étai largable. Des rafales de vent soufflent et des paquets d’eau recouvrent le bateau. Harnachée à la ligne de vie, je vais détacher la drisse du mat. Pierre me crie « il faut que la drisse soit claire » et je démêle la drisse des autres cordages me tenant d’une main au mat, l’autre occupée avec la drisse. A quatre pattes sur le pont mouillé, je vais à l’avant accrocher la drisse puis retourne au cockpit. Pierre dévie la direction du bateau et je m’apprête à hisser quand nous nous apercevons qu’un tendeur enserre encore la voile. Je rampe à nouveau à l’avant du bateau, toujours attachée à la ligne de vie, pour enlever le tendeur, je reviens à l’arrière et hisse la voile. Nous voici en route pour les Canaries. Le vent souffle fort, la mer est hachée, et comme pour tout début de traversée, je vais me coucher. Je me réveille et fait cuire des pâtes que nous mangeons au soleil couchant. Je mets mon gilet de sauvetage et commence mon quart de veille. La nuit tombe vite, noire, sans étoile, sans indulgence, je commence à vomir pendant que je barre et je n’ai plus cessé. Quel F me domine à ce moment là ? Est-ce la Faim, le Froid, la Fatigue, ou la Frousse ? L’état particulièrement hostile de la mer ? C’est à n’y rien comprendre. Bien que malade, rejetant toute nourriture, je garde toute ma lucidité et mon énergie, je prends mes quarts, je dors et me réveille sans effort particulier. Assise, je vomis systématiquement, mais allongée, je suis épargnée par le mal de mer. Pierre ne souffre quasiment pas du mal de mer et je me dis que c’est peut-être aux Canaries que la tendance s’inverse entre ceux touchés par le mal de mer et les autres, comme le sens de l’eau qui tourne dans un évier se modifie de part et d’autre de l’équateur.
La mer est croisée, il vient des vagues de sens opposé, de temps en temps, l’une d’elle s’écrase sur le bateau et me mouille, je sors mon petit mouchoir de ma poche, je m’essuie le visage et tout rentre dans l’ordre jusqu’à la prochaine vague. Le bateau va vite, à plus de 7 nœuds et nous nous sommes dits, toujours cette pensée folle et optimiste des débuts de traversée, que nous mettrions 40 heures pour aller à Graciosa, cette fois ci, cette pensée s’est révélée réaliste, nous avons mis 42 heures.
Le bateau galope comme un cheval fougueux dans la steppe mongole.
Je vais me coucher et lorsque je reprends la veille, la lune est apparue, une coulure d’argent dans le ciel ayant la forme d’une barque illuminée qui se déplace à travers les nuages, un bateau-sœur venu nous accompagner pendant la traversée. Les étoiles sont éparses comme les fleurs en automne à Madère, et dans notre dos, l’île brille et ses reliefs sont étonnement visibles, soulignés par les lumières ; l’île a capté toutes les étoiles du ciel. Madère est un dro-Madère, un dromadaire qui aurait fait fortune : couvert de diamants . Lorsque je me réveille pour mon second quart de nuit, il ne reste plus de trace de l’île, elle a été volée, kidnappée par la nuit et la distance, emportant les étoiles, toujours aussi rares dans le ciel.
Le matin, je veille de 10h à 14h30, allongée sur le pont, le pilote branché, harnachée au bateau vu l’état tourmenté de la mer ; un pied dans l’hiloire pour ne pas m’écraser au fond du cockpit à chaque coup de poussoir d’une vague. Mon estomac n’a pas du tout apprécié ma tentative de boire du chocolat au lait, mais mis à part cet inconvénient, le moment est agréable, le soleil lave toute chose et baigne le corps, le vent a faibli, est devenu raisonnable, le bateau a ralenti son rythme de cheval fougueux de la steppe mongole, ma tête est à l’ombre, mon corps dans la lumière, je porte mon ciré et mon pantalon de ciré, je m’amuse à regarder les nuages dans le ciel, comment ils évoluent, comment une couche nuageuse passe sous une autre couche, je me dis que j’ai déjà fait cela dans l’herbe, que peut-être à l’instant, d’autres personnes le font.
Pierre m’a remplacé pour un long quart et vers 19h, j’ai pris la grande décision culinaire de faire cuire du riz et d’en manger, ce qui a été un total échec du point de vue de mon estomac. La nuit est tombée brutalement, nous avons pris un ris dans la grand-voile pour ralentir la vitesse du bateau et grand bien nous a pris car le vent a été plus fort encore, quelques déferlantes nous ont violemment secoué et de gros paquets d’eau se sont écrasé sur le bateau. De l’intérieur, les bruits étaient amplifiés et on ne comprenait rien à ces cataclysmes, on avait l’impression que le bateau allait se briser mais il continuait vaillamment sa route.

Le premier quart de nuit, je barrais, de grandes pensées me traversaient l’esprit sur notre utilité sociale, notre liberté, comment nous étions programmés, pour aller de la crèche à l’école, de l’école au travail, du travail-chômage- à la maison de retraite-sans retraite, comment nous passions notre vie à édifier une société et en assurer le bon déroulement sans avoir choisi les règles de cette société, comment notre liberté se résumait à deux mois de congés l’été puis cinq semaines de congés payés, puis quelques années de jouissance oisive si le corps et la bourse n’étaient pas trop rompus avec en perspective –joyeuse- la mort, comment nous avions peu le choix, comment notre liberté était quasiment nulle et la marge de manœuvre pour trouver un autre sens, infime.
Ces grandes pensées, pendant que je barrais et que je vomissais.

Pour mon second quart de nuit, j’étais allongée pour ne pas être malade, le pilote barrait . Trois étoiles filantes ont flambé dans le ciel et j’ai fait trois vœux. Le premier vœu s’est réalisé puisque c’était « arriver à bon port ». Les deux autres ne demandent que du temps pour s’accomplir. Je me levais tous les quarts d’heure, montre à l’appui, pour faire un tour d’horizon du regard, j’ai aperçu les feux de plusieurs gros bateaux sans danger pour nous. Je me sentais comme un gardien de musée qui surveille les chefs d’œuvre, notre chef d’œuvre, notre œuvre d’art, notre bien le plus précieux étant la route, le chemin à accomplir.
Après 1h30 passée ainsi allongée sur le pont et me faisant régulièrement tremper par les vagues, je suis entrée à l’intérieur pour continuer mon quart au sec, encore habillée et en gilet de sauvetage, allongée, en équilibre car le bateau gîtait, les pieds appuyés contre la cuisine à côté de la tête de Pierre qui dormait. Tous les quarts d’heure, je me levais, regardais par les hublots l’horizon, puis sortait la tête dehors, inspectais la nuit, repérais les lumières qui apparaissaient par intermittence à cause de la hauteur des vagues, les évaluais, allais sur le pont si nécessaire, jusqu’à ce que les bateaux croisés ne soient plus un danger. Il ne restait que 24 milles, aucune terre n’était encore en vue, ce n’est que lors de mon dernier quart d’heure de surveillance, à 6h30 qu’une île des Canaries est apparue, Lanzarote, montagneuse, illuminée et je suis allée me coucher. A 9h, Pierre m’a réveillée pour me dire combien la vue de la terre était belle et nous sommes entrés par le Rio, le chenal entre la falaise immense de Lanzarote et l’île de Graciosa, dans le petit port de La Sociedad.