| Du 13 au 17 septembre de Lisbonne
à Madère
Vers 15h, nous partons et nous longeons la ville jusqu’à
la place du commerce. Nous voyons la ville défiler, c’est
une nouvelle vue, depuis le Tage, qui se développe.
19h
Le vent est soutenu, la mer légèrement houleuse, nous allons
de façon agréable à plus de 7 nœuds. A ce rythme
là, nous serons à Madère en deux nuits, c’est
une pensée utopique mais plaisante. Nous faisons un cap à
240°, c’est celui que nous suivions pour traverser le golfe
de Gascogne mais ici tout est différent, sans vague énorme,
les conditions sont presque idéales. Nous avons mangé puis
Pierre est allé dormir, j’avais très mal au ventre
comme une crise de foie après avoir trop mangé ou trop bu
et j’ai vomi ; la mer saoule ou nourrit trop, puis vide, c’est
ainsi.
La lune est haute et brillante quand le soleil se décolore dans
la mer. Elle a été un peu croquée mais elle répand
une lumière blanche sur presque toute la nuit qui éclaire
dans notre direction. Nous naviguons à la lumière de la
lune pendant que d’autres, de l’autre côté de
la terre, se couchent à l’ombre d’un arbre ; les couleurs
sont inversées, noir pour blanc, blanc pour noir.
A la VHF, sur le canal de sécurité, un homme a sifflé
à plusieurs reprises, soit il perdait la tête, soit c’était
un code secret, je n’ai pas bien compris.
Le phare de Lisbonne très longtemps dans notre dos comme un cœur
qui palpite, un adieu.
14 septembre 5H deuxième quart de nuit
Le vent a faibli mais nous allons entre 5 et 6 nœuds. La lune s’est
éclipsée, le ciel est piqué d’étoiles,
le sillage du bateau crépite de points lumineux. Au loin, passent
les feux de gros bateaux. Les étoiles sont concentrées dans
le ciel arrière du bateau, à l’avant, c’est
du noir limpide.
Le jour se lève et s’épanouit dans notre dos- à
l’est, nous allons vers l’ouest. Lorsqu’il ne reste
plus aucune trace de nuit dans le ciel, et que nous sommes assurés
de la présence du jour, je branche le pilote et j’alterne
surveillance de l’horizon et somme. Dés que je m’endors,
je rêve et mes rêves sont à chaque fois interrompus
par des réveils en sursaut, je n’en garde aucun souvenir,
aucune trace sauf d’un : je rêve qu’un espadon passe
à 2-3 mètres sous le bateau et que le sondeur indique la
forme d’un espadon à l’écran.
12h il fait une chaleur suffocante, intolérable. La seule façon
de rester sur le pont est de se protéger du soleil: je mets un
pareo sur mon chapeau, qui couvre tout mon corps, c’est ma tente
bédouine, mon voile yéménite.
J’ai préparé du riz avec une macédoine de légumes
que nous mangeons et que Pierre vomit immédiatement.
Le vent tombe, nous n’allons plus qu’à 4-4,5 nœuds,
la mer est belle avec de petites vagues qui rendent le bateau rouleur.
15h Les voiles couvrent de leur ombre le bateau, le vent devient frais,
je mets un sous pull et un pull.
16h il fait à nouveau plus chaud, j’enlève un pull.
Un petit oiseau noir et blanc volète autour du bateau.
Pierre me crie « viens voir il y a un canari sur la filière»
mais le temps de dire la phrase, il était déjà parti.
Pendant la nuit, je me réveille brusquement et je vois derrière
nous, un gros bateau, feux allumés, il trace une route perpendiculairement
à la nôtre, il passe. Une grande tache dorée colore
l’eau, je me demande ce que c’est, et la lune surgit d’un
nuage, dorée .
Pierre est très affecté par le mal de mer, il vomit tout
ce qu’il peut vomir et même plus, il est très fatigué,
il ne mange pas, ne boit presque pas, ne peut plus dormir, impuissant,
il reste des heures inerte sur la couchette, il pleure. J’admire
son courage à résister au mal et sa passion pour la mer
dans ces conditions.
Pour l’épargner, je reste le plus longtemps possible sur
le pont ; de midi à minuit, je resterai sur le pont et à
minuit, Pierre me dit la phrase bénie » je vais te remplacer
». Entrer dans le sac de couchage est un bien être fou, le
mieux que je puisse espérer à l’instant. Puis à
4h, Pierre me demande de le remplacer (il doit me le répéter
deux fois).
15 septembre
Nous allons entre 6 et 7 nœuds avec un surf à 10 nœuds
et ce matin, je me suis réservée le plaisir de regarder
la distance qui restait à parcourir:. 250 milles, moins de 48 heures.
Le bonheur.
La traversée est agréable : le bateau va vite, le pilote
barre, le soleil chauffe, la mer est houleuse sans être grosse,
j’arrive à cuisiner du riz ou des pâtes, à me
laver la figure, à faire une vaisselle succincte : l’essentiel
est assuré. Nous devons rester un maximum de temps allongés
pour éviter le mal de mer, sur le pont ou à l’intérieur,
nous avons seulement à surveiller l’horizon toutes les demi
heures environ, à regarder si le cap suivi est le bon, si nous
ne sommes pas sur toilé ou sous toilé et à ajuster
les voiles. Pour le reste, nous laissons faire, nous sommes à la
merci du temps, de la mer, nous attendons que la route se trace, patiemment.
Nous vivons comme les odalisques de Matisse ou d’Ingres, à
moitié couchés toute la journée, alanguis par la
mer, la tête vide, les idées vagues, dans des rêves
nuageux. Cette position crée un ventre oriental avec des plis et
des replis loin du ventre de la vie citadine, plat et dure.
Une poutre flotte suivie de deux bouts de bois.
A 15h passe un long bateau blanc avec deux cheminées noires
A 16h c’est un vraquier ou pétrolier qui se détourne
puis reprend sa route.
La batterie est presque totalement déchargée et le pilote
inutilisable. Je barre 4 heures soleil en face, j’ai un énorme
mal de tête, je vomis .
Le soir, la lune est à peine dessinée, esquisse de nuages,
puis elle s’allume.
A minuit, je suis transie de fatigue, parcourue de frissons, je continue
la veille à l’intérieur ; toutes les demi heures,
je me lève et surveille l’horizon. Un goût acide persiste
dans ma bouche. A 4 heures du matin, Pierre émerge, je connais
l’extase du sommeil. Je rêve que je vais cuisiner des empanadas
avec Bertrand Cantat.
16 septembre
La mer est plate, le soleil violent. j’adopte la tenue appropriée
: chapeau de paille, lunettes protection 4, pareo, pantalon africain,
sandale méduse, crème solaire sur visage et pied.
Nous n’avons pas assez d’énergie pour pouvoir utiliser
le pilote et je dois barrer.
Le vent est modéré. Notre vitesse : 4,5 nœuds.
A 12h46, nous croisons un sterne puis plusieurs goelands : la terre approche.
Vers 14h, le vent se lève, notre vitesse augmente : 5,5 nœuds.
Je guette la petite déformation de l’horizon qui trahit la
présence de la terre. Il est encore trop tôt. Nous sommes
à 80 milles.
La lune apparaît au coucher de soleil et l’univers balance
entre les deux astres, l’un montant, l’autre descendant, l’un
fondant, l’autre naissant, la lune, son cercle bien dessiné
encore pâle, grise et le soleil diffus dans l’horizon. La
ligne de l’horizon est une ligne enflammée, il y a un incendie
de brousse ici en pleine mer. L’astre rouge s’effrite dans
la mer, le feu s’éteint .
La lune monte, dense, ronde, pleine, sa lumière dépose des
brillants sur les vagues, des petites pierres qui enjolivent la peau de
la mer, le vent est doux, le rythme du bateau ralenti, le bateau se balance.
Comme toutes les demi heures, je me lève et parcoure l’horizon
du regard. A 23h, dans le hublot, tout près, les feux d’un
bateau. Je me précipite dehors ayant attaché mon harnais.
Le bateau passe sur notre côté. A 0h40, un autre bateau,
je suis endormie et c’est Pierre qui le remarque. Nous guettons
l’îlot de Cima près de l’île de Porto Santo,
dans l’archipel de Madère. Il est visible à 20 milles,
il doit apparaître à 2 heures du matin. Je vais me coucher
et lorsque je me lève, la lumière du phare de l’îlot
bat comme une pulsation. Pendant deux heures, elle est mon cap, le fil
qui me relie à la terre, ma lumière. Mon regard s’enfonce
dans les trois éclats et le bateau s’enfonce cet espoir.
La pleine lune éclaire la nuit comme un demi jour, c’est
la nuit américaine du cinéma. Le moteur tourne car le vent
est tombé, trois dauphins s’amusent autour du bateau puis
la mer redevient plate, ridulée. L’île de Porto Santo
dessine ses reliefs dans l’horizon, elle est noire, montagneuse.
Je réveille Pierre, je vais dormir et lorsque je me réveille,
nous avons passé l’îlot, il est 7h30, il fait jour,
l’île se révèle aride : des cônes desséchés,
comme des immenses termitières couleur sable la composent. Nous
apercevons des maisons accrochées à la terre, une ligne
fine de sable qui souligne le bord de mer.
Nous mettons de l’essence dans la nourrice, un voilier venant de
derrière s’approche de nous, le capitaine nous félicite
: partis de Lisbonne 3 heures avant nous sur un bateau mesurant 2 mètres
de plus que le nôtre, nous arrivons ensemble. L’homme reconnaît
notre bateau « c’est un Armagnac, un excellent bateau, mon
premier bateau. »
Nous jetons l’ancre dans la baie et je n’ai jamais vu une
eau si limpide : à 7 mètres de fond, je vois parfaitement
l’ancre descendre puis accrocher le sable, la chaîne se déposer
au fond, près de deux étoiles de mer comme tombées
de la nuit. Je prie pour que l’ancre ne les écrase pas et
ma prière est exaucée.
Nous nous baignons et nous nous lavons à l’eau de mer. L’eau
est à la même température que l’air, entre 23°
et 25°C, extrêmement douce. Nous allons dormir.
Expérience de fatigue intense, de sommeil retiré, de soleil
brutal et du bonheur fou d’être en mer, de voir le bateau
filer dans le vent, prendre toute la force du vent et nous pousser vers
l’île, expérience de ne connaître que le paysage
multiple de la mer, jusqu’à satiété, expérience
d’une passivité intense, d’un laisser aller total dans
les bras de la mer. A Madère, la mer nous restitue, calmes, immensément
calmes . Mer, vent, soleil : trois mots suffisent au poème.
|
|