De
Lisboa
à

Porto Santo (archipel de Madère)

38°42,163' N
09°10,046' W
 
33°03,554' N
16°19,246' W
13/09/05
 
17/09/05

 

Distance parcourue
497 Milles
Durée étape
88 heures
Vitesse moyenne
5,65 Noeuds

Une étape à oublier. On ne retiendra que les 1000 milles parcourus depuis notre départ.

Il en reste 29000...

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Du 13 au 17 septembre de Lisbonne à Madère

Vers 15h, nous partons et nous longeons la ville jusqu’à la place du commerce. Nous voyons la ville défiler, c’est une nouvelle vue, depuis le Tage, qui se développe.

19h

Le vent est soutenu, la mer légèrement houleuse, nous allons de façon agréable à plus de 7 nœuds. A ce rythme là, nous serons à Madère en deux nuits, c’est une pensée utopique mais plaisante. Nous faisons un cap à 240°, c’est celui que nous suivions pour traverser le golfe de Gascogne mais ici tout est différent, sans vague énorme, les conditions sont presque idéales. Nous avons mangé puis Pierre est allé dormir, j’avais très mal au ventre comme une crise de foie après avoir trop mangé ou trop bu et j’ai vomi ; la mer saoule ou nourrit trop, puis vide, c’est ainsi.

La lune est haute et brillante quand le soleil se décolore dans la mer. Elle a été un peu croquée mais elle répand une lumière blanche sur presque toute la nuit qui éclaire dans notre direction. Nous naviguons à la lumière de la lune pendant que d’autres, de l’autre côté de la terre, se couchent à l’ombre d’un arbre ; les couleurs sont inversées, noir pour blanc, blanc pour noir.
A la VHF, sur le canal de sécurité, un homme a sifflé à plusieurs reprises, soit il perdait la tête, soit c’était un code secret, je n’ai pas bien compris.
Le phare de Lisbonne très longtemps dans notre dos comme un cœur qui palpite, un adieu.

14 septembre 5H deuxième quart de nuit
Le vent a faibli mais nous allons entre 5 et 6 nœuds. La lune s’est éclipsée, le ciel est piqué d’étoiles, le sillage du bateau crépite de points lumineux. Au loin, passent les feux de gros bateaux. Les étoiles sont concentrées dans le ciel arrière du bateau, à l’avant, c’est du noir limpide.
Le jour se lève et s’épanouit dans notre dos- à l’est, nous allons vers l’ouest. Lorsqu’il ne reste plus aucune trace de nuit dans le ciel, et que nous sommes assurés de la présence du jour, je branche le pilote et j’alterne surveillance de l’horizon et somme. Dés que je m’endors, je rêve et mes rêves sont à chaque fois interrompus par des réveils en sursaut, je n’en garde aucun souvenir, aucune trace sauf d’un : je rêve qu’un espadon passe à 2-3 mètres sous le bateau et que le sondeur indique la forme d’un espadon à l’écran.

12h il fait une chaleur suffocante, intolérable. La seule façon de rester sur le pont est de se protéger du soleil: je mets un pareo sur mon chapeau, qui couvre tout mon corps, c’est ma tente bédouine, mon voile yéménite.
J’ai préparé du riz avec une macédoine de légumes que nous mangeons et que Pierre vomit immédiatement.
Le vent tombe, nous n’allons plus qu’à 4-4,5 nœuds, la mer est belle avec de petites vagues qui rendent le bateau rouleur.
15h Les voiles couvrent de leur ombre le bateau, le vent devient frais, je mets un sous pull et un pull.
16h il fait à nouveau plus chaud, j’enlève un pull.
Un petit oiseau noir et blanc volète autour du bateau.
Pierre me crie « viens voir il y a un canari sur la filière» mais le temps de dire la phrase, il était déjà parti.

Pendant la nuit, je me réveille brusquement et je vois derrière nous, un gros bateau, feux allumés, il trace une route perpendiculairement à la nôtre, il passe. Une grande tache dorée colore l’eau, je me demande ce que c’est, et la lune surgit d’un nuage, dorée .
Pierre est très affecté par le mal de mer, il vomit tout ce qu’il peut vomir et même plus, il est très fatigué, il ne mange pas, ne boit presque pas, ne peut plus dormir, impuissant, il reste des heures inerte sur la couchette, il pleure. J’admire son courage à résister au mal et sa passion pour la mer dans ces conditions.
Pour l’épargner, je reste le plus longtemps possible sur le pont ; de midi à minuit, je resterai sur le pont et à minuit, Pierre me dit la phrase bénie » je vais te remplacer ». Entrer dans le sac de couchage est un bien être fou, le mieux que je puisse espérer à l’instant. Puis à 4h, Pierre me demande de le remplacer (il doit me le répéter deux fois).
15 septembre
Nous allons entre 6 et 7 nœuds avec un surf à 10 nœuds et ce matin, je me suis réservée le plaisir de regarder la distance qui restait à parcourir:. 250 milles, moins de 48 heures. Le bonheur.
La traversée est agréable : le bateau va vite, le pilote barre, le soleil chauffe, la mer est houleuse sans être grosse, j’arrive à cuisiner du riz ou des pâtes, à me laver la figure, à faire une vaisselle succincte : l’essentiel est assuré. Nous devons rester un maximum de temps allongés pour éviter le mal de mer, sur le pont ou à l’intérieur, nous avons seulement à surveiller l’horizon toutes les demi heures environ, à regarder si le cap suivi est le bon, si nous ne sommes pas sur toilé ou sous toilé et à ajuster les voiles. Pour le reste, nous laissons faire, nous sommes à la merci du temps, de la mer, nous attendons que la route se trace, patiemment. Nous vivons comme les odalisques de Matisse ou d’Ingres, à moitié couchés toute la journée, alanguis par la mer, la tête vide, les idées vagues, dans des rêves nuageux. Cette position crée un ventre oriental avec des plis et des replis loin du ventre de la vie citadine, plat et dure.
Une poutre flotte suivie de deux bouts de bois.
A 15h passe un long bateau blanc avec deux cheminées noires
A 16h c’est un vraquier ou pétrolier qui se détourne puis reprend sa route.
La batterie est presque totalement déchargée et le pilote inutilisable. Je barre 4 heures soleil en face, j’ai un énorme mal de tête, je vomis .
Le soir, la lune est à peine dessinée, esquisse de nuages, puis elle s’allume.
A minuit, je suis transie de fatigue, parcourue de frissons, je continue la veille à l’intérieur ; toutes les demi heures, je me lève et surveille l’horizon. Un goût acide persiste dans ma bouche. A 4 heures du matin, Pierre émerge, je connais l’extase du sommeil. Je rêve que je vais cuisiner des empanadas avec Bertrand Cantat.
16 septembre
La mer est plate, le soleil violent. j’adopte la tenue appropriée : chapeau de paille, lunettes protection 4, pareo, pantalon africain, sandale méduse, crème solaire sur visage et pied.
Nous n’avons pas assez d’énergie pour pouvoir utiliser le pilote et je dois barrer.
Le vent est modéré. Notre vitesse : 4,5 nœuds.
A 12h46, nous croisons un sterne puis plusieurs goelands : la terre approche.
Vers 14h, le vent se lève, notre vitesse augmente : 5,5 nœuds. Je guette la petite déformation de l’horizon qui trahit la présence de la terre. Il est encore trop tôt. Nous sommes à 80 milles.

La lune apparaît au coucher de soleil et l’univers balance entre les deux astres, l’un montant, l’autre descendant, l’un fondant, l’autre naissant, la lune, son cercle bien dessiné encore pâle, grise et le soleil diffus dans l’horizon. La ligne de l’horizon est une ligne enflammée, il y a un incendie de brousse ici en pleine mer. L’astre rouge s’effrite dans la mer, le feu s’éteint .
La lune monte, dense, ronde, pleine, sa lumière dépose des brillants sur les vagues, des petites pierres qui enjolivent la peau de la mer, le vent est doux, le rythme du bateau ralenti, le bateau se balance.

Comme toutes les demi heures, je me lève et parcoure l’horizon du regard. A 23h, dans le hublot, tout près, les feux d’un bateau. Je me précipite dehors ayant attaché mon harnais. Le bateau passe sur notre côté. A 0h40, un autre bateau, je suis endormie et c’est Pierre qui le remarque. Nous guettons l’îlot de Cima près de l’île de Porto Santo, dans l’archipel de Madère. Il est visible à 20 milles, il doit apparaître à 2 heures du matin. Je vais me coucher et lorsque je me lève, la lumière du phare de l’îlot bat comme une pulsation. Pendant deux heures, elle est mon cap, le fil qui me relie à la terre, ma lumière. Mon regard s’enfonce dans les trois éclats et le bateau s’enfonce cet espoir. La pleine lune éclaire la nuit comme un demi jour, c’est la nuit américaine du cinéma. Le moteur tourne car le vent est tombé, trois dauphins s’amusent autour du bateau puis la mer redevient plate, ridulée. L’île de Porto Santo dessine ses reliefs dans l’horizon, elle est noire, montagneuse. Je réveille Pierre, je vais dormir et lorsque je me réveille, nous avons passé l’îlot, il est 7h30, il fait jour, l’île se révèle aride : des cônes desséchés, comme des immenses termitières couleur sable la composent. Nous apercevons des maisons accrochées à la terre, une ligne fine de sable qui souligne le bord de mer.
Nous mettons de l’essence dans la nourrice, un voilier venant de derrière s’approche de nous, le capitaine nous félicite : partis de Lisbonne 3 heures avant nous sur un bateau mesurant 2 mètres de plus que le nôtre, nous arrivons ensemble. L’homme reconnaît notre bateau « c’est un Armagnac, un excellent bateau, mon premier bateau. »

Nous jetons l’ancre dans la baie et je n’ai jamais vu une eau si limpide : à 7 mètres de fond, je vois parfaitement l’ancre descendre puis accrocher le sable, la chaîne se déposer au fond, près de deux étoiles de mer comme tombées de la nuit. Je prie pour que l’ancre ne les écrase pas et ma prière est exaucée.
Nous nous baignons et nous nous lavons à l’eau de mer. L’eau est à la même température que l’air, entre 23° et 25°C, extrêmement douce. Nous allons dormir.


Expérience de fatigue intense, de sommeil retiré, de soleil brutal et du bonheur fou d’être en mer, de voir le bateau filer dans le vent, prendre toute la force du vent et nous pousser vers l’île, expérience de ne connaître que le paysage multiple de la mer, jusqu’à satiété, expérience d’une passivité intense, d’un laisser aller total dans les bras de la mer. A Madère, la mer nous restitue, calmes, immensément calmes . Mer, vent, soleil : trois mots suffisent au poème.

Avant de partir, nous faisons un petit tour sur le Tage,

Pour voir une dernière fois la praza do comercio.

Nous croisons un porte conteneurs qui vient décharger,

Saluons le monument des découvertes

une dernière fois,

Puis la tour de Belem,

Avant de mettre les voiles

Et d'arriver à Porto Santo...

au petit matin du quatrième jour...