Du 2 au 3 septembre Bayona (Espagne)
L’Espagne nous retient dans ses rets une nuit de plus.
Partis de Vigo pour le Portugal, en fin d’après midi, nous
sortons de la ria au moteur, mais le vent ne soufflant toujours pas, nous
décidons de nous arrêter à Bayona pour la nuit. Nous
mouillons devant la ville. Visite nocturne de la principale vieille rue
de Bayona, glace sur la promenade le long de la mer.
Le lendemain, nous partons vers 10h, nous passons au moteur devant la
réplique de la Pinta, Caravelle de Christophe Colomb, parti de
Bayonna pour les Indes, découvrant l’Amérique. Nous
longeons la citadelle, les remparts dentelés, les palmiers, je
pense à l’Andalousie, Séville, Cadix…(que nous
ne verrons pas).
Chacun son cap Bojador.
Ce cap en Afrique était la limite du monde connu par les Portugais
en 1434. Pour nous, notre cap Bojador, c’est Bayona en Espagne.
Au delà, notre connaissance se limite aux cartes et aux livres.
Nous allons franchir ce cap.
Pour les portugais, la découverte du monde commence par Madère
(1419) et les Açores (1427). Elle est motivée par le désir
de maîtriser le commerce des épices et du parfum d’Extrême
orient par la mer ( la route par la terre est aux mains des Maures).Les
Grandes Découvertes pour du parfum et des épices-poivre,
cannelle, gingembre, clou de girofle maintenant sur l’étagère
à épices de notre bateau.
Les Découvertes se poursuivent par le Congo et le cap des tempêtes,
rebaptisé Cap de Bonne Espérance, puis le Mozambique et
les Indes par Vasco de Gama (1498) (le gisant de Vasco de Gama est dans
l’église du monastère des Jéronimos en face
de celui de Camoens).
Christophe Colomb est un européen tel qu’on rêve d’être
aujourd’hui : gênois, marié à une portugaise
de Madère, son expédition est refusée par les Portugais,
acceptée par les Espagnols. Ses trois caravelles sont : la Niña,
la fille de joie, ; la Pinta, la pintada, la maquillée, la prostituée,
la Santa Maria, la sainte, Christophe Colomb part donc avec sa vierge
et ses putains, son bordel et son ciel.
A l’époque du franchissement du cap Bojador, la Caravelle
et les instruments de navigation sont mis au point. ( l’embarcation
qui a franchi le cap Bojador est d’environ 16 mètres, genre
bateau de travail breton : nous voyons sa maquette au musée de
la Marine à Lisbonne.)
Dans les années 70, Philippe Harlé conçoit une série
de Bateaux très marins, dont l’Armagnac, notre bateau, construit
en 1973, 42ième des Armagnac à être construit, mesurant
8,50 m (il est encore construit de nos jours).
Donc, 513 ans après Christophe Colomb, 483 ans après le
1er tour du monde réalisé par un bateau de Magellan, le
monde entier ayant été découvert et conquis par toute
sorte de gens et de toutes façons, nous envisageons le tour du
monde, n’ayant plus rien à conquérir et tout à
découvrir.
Etapes par étapes, comme les Portugais, eux, Madère, les
Açores, Bojador… Nous, Espagne, Portugal, Madère,
Canaries, Cap Vert…
500 ans donc pour qu’arrivent les épices sur l’étagère
à épices d’un bateau de plaisance de 8,50 m nommé
Caracolito en route pour le tour du monde.
14h30 nous mettons les voiles enfin devant la Guardia, dernier port d’Espagne.
Le rio Minho se profile entre des rives de sable, fleuve frontière
entre les deux pays. Côté espagnol, le soleil brille, côté
portugais, c’est le brouillard. Le monde réel du Portugal
nous est happé par le brouillard et sa grande gueule avale tout,
on ne voit plus rien, la terra incognita commence. Nous transportons des
clandestins : deux maquereaux espagnols dans un seau.
Pendant le changement de drapeau espagnol pour le drapeau portugais, le
hameçon de la canne à pêche se prend dans une bouée
de pêcheur. S’ensuivent manœuvres au moteur pour approcher
la bouée et récupérer l’hameçon. La
mésaventure se répète deux fois. La corne de brume
d’un bateau mugit ; sur un îlot rocheux, cerné par
la brume, surgit un fortin en pierre. C’est la ville d’Ancora
nous dit la carte- les noms arrivent par la lecture.
La côte se dégage, nous éteignons le moteur pour écouter
de la musique portugaise venant de la terre.
On est à 4 ou 5 milles de la rive, on longe de grandes plages où
cassent les rouleaux des vagues, des villes aux hauts immeubles modernes.
Le temps est ensoleillé, la mer belle, une chaussette mouillée
et un torchon sèchent. Pierre a pêché 13 maquereaux
.
Il y a des « villes invisibles » tel le reflet de Venise dans
la lagune, il y a aussi une mer invisible sous le panneau solaire, avec
le reflet des crêtes blanches et les éclats de soleil qu’elle
charrie. Le panneau solaire ne produit pas que de l’électricité
mais aussi cette mer invisible.
Nuit du 3 au 4 septembre vers Nazaré
Je me suis levée vers minuit et suis sortie sur le pont. Un grand
nuage blanc flottait, on aurait dit le sillage de la voile dans le ciel,
comme si nous avions deux traces, en mer et dans le ciel et qu’il
existait encore une mer nocturne et invisible. J’ai vu une lumière
très basse dans le ciel qui laissait un sillage lumineux dans l’eau,
j’ai pensé qu’un voilier arrivait vers nous, Pierre
a éclairé à la lampe torche mais il n’y avait
rien que cette lumière, « une étoile » a t-il
pensé ; quelques instants plus tard, l’étoile s’était
largement déplacé sur le côté et j’ai
vérifié au compas que nous n’avions pas changé
de cap. Elle s’est mise à bouger rapidement et à clignoter,
j’ai compris que c’était un avion ou un hélicoptère.
Nous étions près de Porto et on pouvait observer plusieurs
de ces lumières.
Les dauphins sont venus, et du fait des eaux très riches en plancton,
leur corps était complètement lumineux, leur contour de
dauphin parfaitement dessiné par un trait de lumière, on
pouvait les suivre du regard sous l’eau, observer leur parcours,
les poursuites menées entre eux, l’ondulation que prenait
leur corps, on les voyait sous l’eau puis à la surface respirer
ou sauter, ils étaient des boules de feu, des brèches de
jour dans la nuit,. Le moteur également laissait un bouillonnement
phosphorescent dans l’eau, comme une chevelure de lumière
qui flottait.
Les dauphins sont partis et une heure après, ils sont revenus les
mêmes ou d’autres, comme des fusées, sillonnant les
abords du bateau.
La mer était calme et noire, elle est devenue un instant, blanche,
laiteuse, sur un seul côté, côté tribord. J’ai
pensé à un banc très dense de poissons qui, avec
le plancton aurait crée cette flaque blanche.
Un dauphin est revenu, un seul, le temps de passer d’un côté,
et de l’autre du bateau, de laisser sa trace de lumière et
la vue de son corps ondin, il était ailleurs.
De 7h à 10h (au moteur, le pilote barre)
Je m’endors de façon très inconfortable (nuque posée
de côté sur le roof, jambes en équilibre sur le winch)
de façon à ce que tous les quarts d’heure je me réveille
et constate la mer inoccupée.
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