Le 29 août Combarro
Nous partons pour la baie de Pontévedra, nous passons entre les
rochers et ce bel exercice de navigation a un bel effet sur nos nerfs.
L’après midi, le brouillard s’est installé,
nous naviguons entourés de murs, sans aucune visibilité,
nous croisons un voilier à 200 m qui perce le mur puis rejoint
le brouillard. Il nous faut avancer sans voir, sans savoir ce qu’il
y derrière le mur, il nous faut repousser le mur, le mur absolument
sans consistance, sans forme, qui se défait et se refait sans cesse,
nous luttons contre un invisible, nous pensons être au milieu d’un
nuage, au ciel et la mer est cet improbable, ce paysage au dessus d’elle
qu’elle reflète. Une bouée rouge surgit à l’avant
du bateau, une tourelle apparaît côté tribord puis
disparaît. Nous entendons le bruit persistant et fort d’un
bateau, nous guettons son surgissement, nous imaginons un bolide se jeter
sur nous, nous sommes prêts à virer. Sur une route parallèle
à la notre, les formes atténuées par les brumes,
inoffensif, le chalutier rouge apparaît.
Nous sommes maintenant dans la baie de Pontevedra mais nous pourrions
être en pleine mer, nous ne voyons rien, nous allons à Combarro
au fond de la baie, toute la baie à traverser en aveugle, guidé
par le GPS. Et, majestueux comme dans nos pires imaginations, haut et
long de 200 m, coque noire et rouge entourée de brumes, un wraquier
apparaît sur tribord, notre cœur s’arrête de battre
jusqu’à voir la petite chaîne d’ancre sur son
avant qui plonge dans l’eau et l’immobilise. Je regarde le
sondeur : il mouille par 24 mètres de fond. Nous passons à
côté de lui, nous lisons son nom « Triada ».
A côté de lui, passe un bateau aussi énorme que Triada,
gris, à pleine vitesse. Nous sommes près d’un grand
port industriel (Marin) et nous ne voyons que brumes, une enveloppe de
ouate nous protège, nous nous déplaçons sur un nuage,
fragiles.
Nous tournons après l’île de Tambo et miracle, le port
de Combarro est baigné de lumière. Toute la baie de Pontévedra
est dans le brouillard, seul perce le soleil au dessus de Combarro. Nous
sommes le seul voilier à mouiller, nous gonflons vite l’annexe
pour aller à terre. Combarro est un petit port de pêche traditionnelle
avec des barques et des filets étalés sur le quai. Le vieux
village est bordé de greniers galiciens en pierre et bois, construits
sur pilotis, qui servent à préserver pommes de terre et
maïs des rongeurs. Dans la ruelle principale, marchands de souvenirs
et d’Orujo casero (alcool fait maison) cherchent à nous attirer
dans leur arrière boutique, une petite vieille y parvient avec
des airs de conspiratrice, nous fait goûter toutes les déclinaisons
de l’Orujo, aux herbes, au lait, au café, bon pour le ventre,
bon le matin, dulce, nous repartons une bouteille sous le bras, la tête
qui tourne. Des sorcières rient dans les rues, c’est la «
suerte de Galicia ». Nous prenons un plaisir immense à être
seulement passants, à regarder ça et là, un bougainvillier,
les maisons en pierre, des visages, même notre petit bateau Caracolito,
jaune étincellant sous le soleil rasant des fins d’après
midi, entre les maisons, au dessus d’un toit, plaisir de manger
des sardines à la braise et des pommes de terre, le soir au bord
de l’eau, de boire du vin rioja, et oublier le paysage inquiétant
de la mer dans le brouillard.
Bilan de la pêche : pris quatre maquereaux, perdus trois mitraillettes
et un raglou à yeux verts qui bougent.
J’ai oublié le nom de la petite fleur bleue qui grimpe le
long des murs, on peut en faire des pergolas et il en pousse à
Cavalaire, j’en ai vu à Combarro.
Cette nuit, on sentait un léger, très léger balancement
du bateau, les mouvements étaient atténués, le monde
extérieur semblait loin, nous étions bercés, protégés
par une enveloppe d’eau, dans le giron de la mer, comme dans le
ventre d’une femme enceinte.
|
|