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| 15 août 2005 Belle île Ca commence comme ça un tour du monde par l’ennui, l’ennui que procure l’attente de la bonne météo, l’attente d’être prêt, nous sommes à Belle ile, à Houat, au Crouesty, nous attendons, nous fignolons, nous nous ennuyons, nous nous impatientons, nous avons la trouille au ventre, nous sommes pris du vertige du départ, nous avons la tête qui tourne par le grand tour, nous avons peur du grand saut et c’est si facile d’écrire « nous attendons, nous éprouvons l’ennui » alors que déjà partis, à l’ancre dans la baie de Pontevedra, notre trace est dessinée sur la carte marine du golfe de Gascogne, que cette trace est indélébile, qu’une dizaine de dauphins vient de faire des pirouettes autour du bateau, et que Pierre , au son de la musique de Cesaria Evora, cuisine sardines, pimientos del padron, découpe melon, chorizo, queso, étale les boquerones. A Belle Ile, ce 15 août, j’éprouve l’ennui, l’ennui de ne pas être déjà partie, l’ennui qui permet l’écriture, le journal commence par l’ennui, avant, nous étions trop préoccupés par le chantier du bateau, maintenant à l’eau, je m’ennuie, j’ai dormi tout ce que pouvait mon corps, j’ai fait de la gymnastique, tous les mouvements de la grenouille sur le petit escargot, j’ai lu Pessoa, Pessoa, j’ai examiné les plans de Lisboa et je m’ennuie, Pierre bricole, je ne peux même pas l’aider, l’eau est verte, transparente, le sable au fond de l’eau est un désert, des dunes arides, des sillons laissés par les courants, le bateau est posé sur une transparence verte, nous avons croisé « vert sail » et l’Armagnac « Vertige » navigue quelque part. En haut des falaises qui nous entourent, des gens réduits à la taille d’un demi stylo se promènent, mais qu’est ce que c’est que ces gens réduits à la taille d’un demi stylo, qu’est ce que c’est que cette humanité que découvre la mer ? Qu’est ce qui nous attend venant de la mer ? Quel nouveau point de vue sur le monde ? Nous avons tout à réapprendre ici en mer, nous allons tout oublier, nous ne sommes plus rien, socialement rien, nous faisons acte de disparition, nous allons tenter autre chose, être une présence, une présence aux choses, il nous reste nous, c’est tout, un regard, une attention intégrale. Rimbaud mort à 37 ans, Apollinaire, mort à 34 ans. Moi, HB, à 34 ans, avec PVK, 35 ans, entreprend un tour du monde à la voile. Il était temps. Derrière moi, un arrière grand père paternel mousse, et côté maternel, des chevaliers de l’ordre de Saint Sépulcre ayant pris la mer. Il faudrait avec ce journal décrire le plus à l’extérieur de soi pour que les choses entrent en soi.19 août 2005 HOUAT 235 ° compas, ce sera notre route, celle qui nous permettra d’atteindre la côte espagnole depuis Houat. Le moment tant attendu est arrivé : route évaluée, carte dépliée, météo favorable (vent Nord Nord Ouest 4 à 6), chaque chose rangée à sa place. Le soleil brille, des petites voiles vert vif d’optimist étoilent la baie, des enfants dans de petites embarcations jouent avec le vent, glissent entre les voiliers au mouillage, les petites voiles tremblent comme des flammes, des petites chandelles pour nous dire au revoir, nous souhaiter bonne route. Les photos de nos familles sont mises dans la boite à pharmacie blanche avec une croix rouge. Nous partons, il est 13h. A 15h, nous prenons un ris dans la grand voile. Belle Ile est derrière nous. Je lui tourne le dos, je la regarde de temps en temps pour savoir si elle est encore là. Je ne veux plus la voir, je veux être partie, loin. Pierre dit « au delà de Belle Ile c’est l’inconnu, terra incognita ». Moi, je dis c’est l’Espagne, le Portugal, la route à suivre. La mer est grosse, le vent force 5, nous allons travers bon plein. Une houle nous soulève par à coup. Un fou de Bassan nous croise, le corps long, fuselé. Belle Ile n’est plus dans notre dos, mais cela m’est égal, complètement égal, la mer est forte, le vent force 5 à 6, les vagues sont énormes, je me bats avec chaque vague pour bien positionner le bateau, le mettre face travers pour qu’il ne se couche pas en prenant la vague ou qu’il ne retombe de toute sa masse après la vague. Le bateau glisse et suit le chemin qu’on lui donne, souvent Ouest, plutôt que Sud Ouest (cap 235°). La nuit est tombée, je ne vois plus les vagues, les énormes, celles aux crêtes blanches, j’entends seulement le silence qui les précède, aussi, je barre constamment plein Ouest. De l’arrière, la lumière d’un phare m’éclaire, je me retourne et je vois la lune, comme venue nous accompagner et rendre la nuit moins noire. Une lumière dorée nous recouvre. Le vent devient clément, la mer est maintenant calme. Je me
réveille d’un coup, à travers le rideau, je ne vois
plus Pierre à la barre, je me lève, il est couché
sur le pont, trempé, le pilote est branché, le vent est
devenu plus fort, je remplace Pierre, il est 6h. Le jour n’est pas
encore levé mais je l’espère, comme je l’espère,
je guette ses moindres signes. Cette nuit, j’ai rêvé
à une fête d’un jour de l’an, tous les invités
étaient réunis dans une pièce, il faisait chaud,
le champagne était prêt à être ouvert, quand
un mur de la pièce s’ébranle et failli s’effondrer
: c’est une grosse vague qui s’est abattue sur le bateau et
me réveille. Le soleil brille et il pleut, on a des bouts d’arc en ciel plantés dans les nuages, des bâtons lumineux allant du rose au vert. Sur ma droite, la lumière est blanche, à gauche, il pleut, le ciel est sombre, derrière moi, le soleil brille : c’est la polyvalence du temps en mer, elle offre tout et son contraire, le meilleur et le pire, il n’y a pas une mer mais des mers ou bien la mer elle-même singulière contient une pluralité, comme une personne contient des personnalités. Le 20 août 2005 Trois
petits doigts du pied de Pierre dépassent du rideau (présence
énorme), je vois le drapeau tricolore flotter, la canne à
pêche, la mer qui se reflète à l’envers dans
le panneau solaire,. Si on ne voyait pas ces reflets de mer, on aurait
l’impression d’être immobiles, n’ayant aucune
vue du défilement extérieur , d’être secoués
mais immobiles.
Nuit du 19 au 20 août 2005 Le 20 août 2005 La côte espagnole
est visible. 16h . Les reliefs ont un nom : cap
Ortegal, cap Prior. Nous allons à Cedeira, c’est dans quatre
heures, quatre petites heures. Le temps de dormir un peu. |
La Ria de Cedeira La Ria de Cedeira (Mister Percifal au mouillage) Nous (dans la ria de Cedeira) Encore la ria de cedeira Toujours la ria de cedeira La sortie de la ria de cedeira (vue de l'intérieur)
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