De
Houat
à
Cedeira
47°23,00 N
2°56,929' W
 
43°39,0' N
8°04,0' W
19/08/05 (13h)
 
21/08/05 (22h)

 

Distance parcourue
328 Milles
Durée étape
57 heures
Vitesse moyenne
5,8 Noeuds

J'ai vomi dans le seau des toilettes (qui venait de servir) après j'ai renversé le seau dans le bateau, j'ai nettoyé comme j'ai pu avec les mains et je suis allé manger un bolino "hachi parmentier aux oignons" que j'ai vomi 5 minutes après...

C'est la plaisance c'est le pied!

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15 août 2005 Belle île
Ca commence comme ça un tour du monde par l’ennui, l’ennui que procure l’attente de la bonne météo, l’attente d’être prêt, nous sommes à Belle ile, à Houat, au Crouesty, nous attendons, nous fignolons, nous nous ennuyons, nous nous impatientons, nous avons la trouille au ventre, nous sommes pris du vertige du départ, nous avons la tête qui tourne par le grand tour, nous avons peur du grand saut et c’est si facile d’écrire « nous attendons, nous éprouvons l’ennui » alors que déjà partis, à l’ancre dans la baie de Pontevedra, notre trace est dessinée sur la carte marine du golfe de Gascogne, que cette trace est indélébile, qu’une dizaine de dauphins vient de faire des pirouettes autour du bateau, et que Pierre , au son de la musique de Cesaria Evora, cuisine sardines, pimientos del padron, découpe melon, chorizo, queso, étale les boquerones. A Belle Ile, ce 15 août, j’éprouve l’ennui, l’ennui de ne pas être déjà partie, l’ennui qui permet l’écriture, le journal commence par l’ennui, avant, nous étions trop préoccupés par le chantier du bateau, maintenant à l’eau, je m’ennuie, j’ai dormi tout ce que pouvait mon corps, j’ai fait de la gymnastique, tous les mouvements de la grenouille sur le petit escargot, j’ai lu Pessoa, Pessoa, j’ai examiné les plans de Lisboa et je m’ennuie, Pierre bricole, je ne peux même pas l’aider, l’eau est verte, transparente, le sable au fond de l’eau est un désert, des dunes arides, des sillons laissés par les courants, le bateau est posé sur une transparence verte, nous avons croisé « vert sail » et l’Armagnac « Vertige » navigue quelque part. En haut des falaises qui nous entourent, des gens réduits à la taille d’un demi stylo se promènent, mais qu’est ce que c’est que ces gens réduits à la taille d’un demi stylo, qu’est ce que c’est que cette humanité que découvre la mer ? Qu’est ce qui nous attend venant de la mer ? Quel nouveau point de vue sur le monde ? Nous avons tout à réapprendre ici en mer, nous allons tout oublier, nous ne sommes plus rien, socialement rien, nous faisons acte de disparition, nous allons tenter autre chose, être une présence, une présence aux choses, il nous reste nous, c’est tout, un regard, une attention intégrale.
Rimbaud mort à 37 ans, Apollinaire, mort à 34 ans. Moi, HB, à 34 ans, avec PVK, 35 ans, entreprend un tour du monde à la voile. Il était temps. Derrière moi, un arrière grand père paternel mousse, et côté maternel, des chevaliers de l’ordre de Saint Sépulcre ayant pris la mer.
Il faudrait avec ce journal décrire le plus à l’extérieur de soi pour que les choses entrent en soi.19 août 2005 HOUAT
235 ° compas, ce sera notre route, celle qui nous permettra d’atteindre la côte espagnole depuis Houat. Le moment tant attendu est arrivé : route évaluée, carte dépliée, météo favorable (vent Nord Nord Ouest 4 à 6), chaque chose rangée à sa place.
Le soleil brille, des petites voiles vert vif d’optimist étoilent la baie, des enfants dans de petites embarcations jouent avec le vent, glissent entre les voiliers au mouillage, les petites voiles tremblent comme des flammes, des petites chandelles pour nous dire au revoir, nous souhaiter bonne route. Les photos de nos familles sont mises dans la boite à pharmacie blanche avec une croix rouge.
Nous partons, il est 13h.
A 15h, nous prenons un ris dans la grand voile.
Belle Ile est derrière nous. Je lui tourne le dos, je la regarde de temps en temps pour savoir si elle est encore là. Je ne veux plus la voir, je veux être partie, loin. Pierre dit « au delà de Belle Ile c’est l’inconnu, terra incognita ». Moi, je dis c’est l’Espagne, le Portugal, la route à suivre. La mer est grosse, le vent force 5, nous allons travers bon plein. Une houle nous soulève par à coup. Un fou de Bassan nous croise, le corps long, fuselé.
Belle Ile n’est plus dans notre dos, mais cela m’est égal, complètement égal, la mer est forte, le vent force 5 à 6, les vagues sont énormes, je me bats avec chaque vague pour bien positionner le bateau, le mettre face travers pour qu’il ne se couche pas en prenant la vague ou qu’il ne retombe de toute sa masse après la vague. Le bateau glisse et suit le chemin qu’on lui donne, souvent Ouest, plutôt que Sud Ouest (cap 235°). La nuit est tombée, je ne vois plus les vagues, les énormes, celles aux crêtes blanches, j’entends seulement le silence qui les précède, aussi, je barre constamment plein Ouest. De l’arrière, la lumière d’un phare m’éclaire, je me retourne et je vois la lune, comme venue nous accompagner et rendre la nuit moins noire. Une lumière dorée nous recouvre.

Le vent devient clément, la mer est maintenant calme.
Je barre sans montre, sans mesure du temps, je ne sais pas depuis combien de temps je barre, une lumière blanche se diffuse au ras de l’eau, je crois que c’est le jour un instant mais la lumière ne vient pas de l’est, c’est la lune, elle est encore là, maintenant levée, ronde, elle verse une couleur blanche, un long sillage brillant au milieu du noir, qui fasseye et scintille sur la mer. La mer, tel un tableau de Soulages : le noir ayant capté du blanc serait devenu blanc. Un fou de Bassan naît d’une vague, je reconnais son vol planant et gracieux, puis deux, trois autres surgissent d’une vague comme si la mer contenait des nids de fou, comme si les vagues abritaient des vies.
Je me suis dit que je barrerai jusqu’à sentir les premiers signes de fatigue, et j’espérais bien que la mer se soit calmée. Je baille et je vais réveiller Pierre, je regarde l’heure : il est 2h30, j’ai barré 5h30.

Je me réveille d’un coup, à travers le rideau, je ne vois plus Pierre à la barre, je me lève, il est couché sur le pont, trempé, le pilote est branché, le vent est devenu plus fort, je remplace Pierre, il est 6h. Le jour n’est pas encore levé mais je l’espère, comme je l’espère, je guette ses moindres signes. Cette nuit, j’ai rêvé à une fête d’un jour de l’an, tous les invités étaient réunis dans une pièce, il faisait chaud, le champagne était prêt à être ouvert, quand un mur de la pièce s’ébranle et failli s’effondrer : c’est une grosse vague qui s’est abattue sur le bateau et me réveille.
Les premières lueurs du jour sont là si je me retourne car allant vers l’ouest, le bateau fonce encore dans du noir.

Le soleil brille et il pleut, on a des bouts d’arc en ciel plantés dans les nuages, des bâtons lumineux allant du rose au vert. Sur ma droite, la lumière est blanche, à gauche, il pleut, le ciel est sombre, derrière moi, le soleil brille : c’est la polyvalence du temps en mer, elle offre tout et son contraire, le meilleur et le pire, il n’y a pas une mer mais des mers ou bien la mer elle-même singulière contient une pluralité, comme une personne contient des personnalités.

Le 20 août 2005
Plein soleil maintenant. Le pilote est branché, je somnole sur le pont, réveillé en sursaut à chaque bruit suspect, mes pantalons et mes pieds se réchauffent, trempés et glacés jusque là.
J’ai appelé Pierre vers 12h car j’ai vu le dos gris d’un grand animal et même entendu le souffle. Mais était ce une hallucination due aux vagues multiformes ou une réalité, il n’y a plus rien. Il est 13h, mon quart a duré 7h.
Je dors toute habillée, avec mes chaussures, j’ôte seulement ma veste, le gilet de sauvetage et ma polaire ; je dégrafe mon pantalon de ciré, cet équipement, long et difficile à mettre dans les roulis du bateau, je veux m’en défaire le moins possible, il est mon armure, ma tenue de combat ou de résistance.
Pierre dans le vent fort m’a dit « je t’admire » et j’ai dit « moi aussi je m’admire ».

Trois petits doigts du pied de Pierre dépassent du rideau (présence énorme), je vois le drapeau tricolore flotter, la canne à pêche, la mer qui se reflète à l’envers dans le panneau solaire,. Si on ne voyait pas ces reflets de mer, on aurait l’impression d’être immobiles, n’ayant aucune vue du défilement extérieur , d’être secoués mais immobiles.
Les vagues un peu plus fortes poussent le bateau, une drisse bat contre la mat, la bouilloire se balance, les rais de lumière dansent, les chats noirs suspendus suivent les mouvements, l’eau s’écoule contre la coque, le pilote barre, nous sommes allongés tous les deux, Pierre sur le pont, moi, à l’intérieur, parallèles.


Vomi, crasse, désordre. Dans cette misère, je suis heureuse, je ne sais pourquoi, peut être est ce la grâce du bateau qui file dans les vagues, la paix du sommeil, le soleil qui chauffe notre sang…

Nuit du 19 au 20 août 2005
J’ai passé toute la nuit à regarder la danse lente et sauvage de la lune à travers les nuages, j’étais étendue, à moitié allongée, j’avais le corps lourd, engourdi de sommeil et d’humidité, engoncé dans les vêtements, seul mon nez, ma bouche, mes yeux dépassaient, je regarder la lune danser dans le ciel, autour de moi, tout était inconnu et noir, je fixais la seule partie éclairée du ciel, la seule lumière pour ne pas m’endormir, la lune parmi les nuages noirs était voilée et sa lumière devenait translucide, cachée et seul son rayonnement perçait, ou libre, elle apparaissait éclatante, elle ne poursuivait pas une courbe, il me semblait qu’elle montait et descendait, je m’endormais quelque fois, je me réveillais, elle était toujours là, imposante, radieuse, je me disais, la mer permet ça, regarder la lune pendant des heures, je n’ai que ça à faire.
Vent doux, mer calme, eau bruissante.

Le 20 août 2005
Lorsque je me suis réveillée vers 16h, je pensais que nous étions au mouillage, tout était si calme, juste le balancement du bateau, puis j’ai entendu le vent dans les voiles, et l’eau vibrant contre la coque.
Nous sommes en configuration transatlantique : la grand voile a été roulée, et les deux génois, l’un sur enrouleur, l’autre sur étai sont déployés de chaque côté du bateau, en aile de papillon, et le bateau est pris d’un balancement de nacelle, il cherche son équilibre. J’écris, le cahier appuyé sur la barre, le pilote a été arrêté pour le plaisir d’entendre les voiles se tendrent et se détendrent, la caresse des vagues contre la coque.

La côte espagnole est visible.
Tout à l’heure, à 40 milles, c’était à peine un nuage. Pierre a crié « Terre, terre, nous l’appellerons «Vandemeulebrouckerique». Maintenant, on voit la masse noire des montagnes, des stries dans la roche.
Aujourd’hui, jour de calme, de soleil et de liesse puisque la terre est en vue, un peu de rangement a été fait, et même un peu de vaisselle en équilibre dans le balancement du bateau. Une ligne de traîne a été installée, j’ai trempé les pieds à l’arrière du bateau, l’eau était chaude et douce, c’était donc aussi une matière douce, chaude, hospitalière qui nous portait.
Nul animal sur notre route, nul dauphin, rorqual, requin, nul oiseau, croisés les autres fois. Cette fois ci seuls les Fous de Bassan de la nuit et quelques rares oiseaux venus planer près du voilier comme pour nous sentir et constater que nous étions étrangers, repartir.
Cette fois ci la mer, la mer, seulement la mer, sa peau élastique que je ne cesse d’admirer, ses milles nuances, le bleu profond dans lequel j’ai baigné les pieds, le noir que lui donne la nuit, le blanc laissé par la lune, l’éclat des crêtes au soleil, cette fois ci que la matière « mer », ridée, creusée, vieille de mille vagues, peau extensible, déformable, peau bijou à mille facettes ; comme Cezanne et la montagne Ste Geneviève, comme Monet et la cathédrale de Rouen, la mer est mon motif, immuable et changeant, développé jusqu’à épuisement des formes.

16h . Les reliefs ont un nom : cap Ortegal, cap Prior. Nous allons à Cedeira, c’est dans quatre heures, quatre petites heures. Le temps de dormir un peu.
20h15 . Les montagnes sont plantées d’eucalyptus et tombent abruptement dans la mer. Nous sentons la terre, l’humus mouillé de la terre, comme des animaux reconnaissent leurs petits, à l’odorat. Nous arrivons au soleil couchant, l’air est rose, les montagnes sont roses, nous voyons chaque pli de la montagne, chaque anfractuosité, et les vagues qui cognent à leur pied. Si contente, je me décide à cuisiner des œufs brouillés sel et poivre que nous mangeons sur des tranches de pain.
La montagne s’est ouverte et c’est par là que nous allons pénétrer la ria de Cedeira. Des petites maisons blanches, des éoliennes qui tournent, les vagues qui grondent contre la falaise, le ressac, un chalutier sort de la baie, nous entrons comme un fil dans un chas.
(Houat-Cedeira : 57 heures, 328 Milles, 5,8 Nœuds de moyenne)

La Ria de Cedeira

La Ria de Cedeira (Mister Percifal au mouillage)

Nous (dans la ria de Cedeira)

Encore la ria de cedeira

Toujours la ria de cedeira

La sortie de la ria de cedeira (vue de l'intérieur)